‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 138 sur 160 · FILLE DE MASELLO PEPE, DE NAPLES · texte numérisé non relu

FILLE DE MASELLO PEPE, DE NAPLES

Elle l'exhorte à se dépouiller de toute affection mondaine , et a se revêtir de Jésus- Christ. — Des vierges sages et des vierges folles.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et Fesclave des serviteurs de Jésus-Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de te voir le cœur dépouillé de l'amour du monde et de toi-même ; tu ne pourras autrement te revêtir de Jésus crucifié, carie monde et Dieu n'ont aucun rapport ensemhle. Le monde aime l'orgueil, et Dieu l'humilité; il cherche les honneurs, la puissance, la grandeur, et le Christ béni les a méprisés ; il a embrassé les outrages , les mépris , les injures , la faim , la soif , le froid , le chaud, et enfin la mort honteuse de la Croix . Par cette mort il a rendu gloire à son Père, et nous avons été rétablis dans la grâce. Le monde cherche à plaire aux créatures , sans craindre de déplaire au Créa teur, et le Christ n'a pas cherché autre chose que d'obéir à son Père pour notre salut ; il a embrassé et revêtu la pauvreté volontaire, et le monde poursuit sans cesse les richesses. Il y a donc entre eux une grande différence ; et il est nécessaire que le cœur vide de Dieu soit plein

du monde, et que le cœur vide du monde soit plein de Dieu. Notre Sauveur a dit : « Personne ne peut servir deux maîtres ; il en servira un, et méprisera l'autre (1). » Nous devons donc avoir un grand soin de fuir la tyrannie du monde pour donner à Dieu notre cœur libre de tout obstacle et de tout faux amour, parce qu'il est notre Dieu, dont le regard, toujours fixé sur nous, voit les secrets de notre cœur.

2. Quelle serait notre folie, notre aveuglement, si, sachant que Dieu nous voit, et que sa justice punit tout mal et récompense tout bien, nous n'avions aucune crainte de lui , si nous comptions sur le temps que nous n'avons pas et que nous ne sommes pas sûrs d'avoir. Nous différons pourtant toujours. Si Dieu coupe une branche, nous nous attachons à une autre, et nous craignons plus de perdre les créatures et les choses qui passent comme le vent , que nous ne nous inquiétons de perdre Dieu. Cela vient de l'amour déréglé que nous leur portons. Et en les ayant , en les possédant ainsi en dehors de la volonté de Dieu , nous goûtons en cette vie les arrhes de l'enfer. Dieu a permis que celui qui aime ainsi soit insupportable à lui même et ne jouisse d'aucun repos dans son àme et dans son corps , car il souffre de ce qu'il a par la crainte de le perdre , et pour le conserver il se fatigue nuit et jour ; il souffre aussi de ce qu'il n'a pas , parce qu'il désire l'avoir, et se désespère de ne pas réussir. Ainsi l'âme n'est jamais tranquille au milieu de toutes les choses du monde, parce qu'elles lui sont toutes inférieures. Elles sont faites pour nous, et nous ne sommes pas faits pour elles; nous sommes faits pour

(1) s. Matth., VI, 24.

Dieu , pour que nous goûtions son éternelle et souveraine félicité. Dieu seul peut satisfaire l'àme.

3. C'est en lui qu'elle s'apaise et se repose , car tout ce qu'elle peut désirer et vouloir, elle le trouve en Dieu ; elle y trouve aussi la sagesse , qui sait , et la volonté , qui veut donner; et nous en avons la preuve : car Dieu, non-seulement nous accorde ce que nous lui demandons, mais il nous a donné avant que nous fussions ; il n'a pas attendu notre prière pour nous créer à son image et ressemblance , et pour nous faire renaître à la grâce dans le sang de son Fils. L'àme trouve sa paix en lui , et non pas dans un autre , car il est la souveraine Richesse , la souveraine Sagesse , la souveraine Bonté , la souveraine Beauté; c'est un bien inestimable; personne ne peut apprécier sa bonté , sa grandeur, sa félicité ; lui seul se comprend et s'estime. Il peut, il sait, il veut satisfaire et combler tous les saints désirs de celui qui veut se dépouiller du monde et se revêtir de lui. Je ne veux donc plus que nous dormions , très-chère Fille ; secouons notre sommeil, car le temps nous approche continuellement de la mort. Les choses passagères du monde et les créatures , il faut nous en servir en les aimant et les gardant comme des choses prêtées qui ne sont pas à toi. Tu le feras en t'en détachant , mais pas autrement. Il faut s'en détacher, si nous voulons participer au sang de Jésus crucifié. Je sais qu'il n'y a pas d'autre voie, et je t'ai dit que je désirais voir ton cœur détaché de l'amour du monde.

4. Débarrasse - toi donc de ces liens, ma chère Fille, afin que tu puisses être la vraie servante de Jésus crucifié, et que tu suives sa très -douce volonté. Cette volonté t'invite aux noces de la vie éternelle, parce

qu'elle ne veut autre chose que ta sanctification ; mais remarque, très -chère Fille, qu'il faut être comme les vierges prudentes, et non pas comme les vierges folles , qui attendirent au dernier moment pour garnir leur lampe, et qui, à cause de leur négligence, trouvèrent la porte fermée ; tandis que les vierges prudentes, parce qu'elles attendaient la venue de l'Époux et qu'elles l'aimaient, se pourvurent avant son arrivée. Et toi, tu dois être l'épouse fidèle , tu dois porter la lampe de ton cœur ; cette lampe doit être étroite par le bas, et large par le haut : étroite pour le monde , et large pour Dieu ; et dedans tu dois mettre l'huile de la véritable humilité , le feu de la plus ardente charité avec la lumière de la très-sainte Foi ; et de cette manière tu trouveras la porte ouverte, la porte du ciel, qui est fermée aux vierges folles qui attendent le moment de la mort , lorsqu'elles n'ont plus le temps. La porte ouverte, tu trouveras l'éternel Époux, qui te recevra en lui-même ; tu partageras sa beauté , sa bonté , sa sagesse , sa clémence , son éternelle et souveraine richesse, qui ne tarit jamais; il est la nourriture qui rassasie l'âme, et en la rassasiant il lui donne faim ; mais cette faim est sans peine, ce rassasiement sans dégoût.

5. Réjouis-toi, ma Fille, d'habiter cette douce patrie ; et ce bonheur, tu l'acquerras avec la lumière , le feu et l'huile de l'humilité dont je t'ai parlé , avec l'humble et fervente prière. Applique-toi aux veilles de la nuit, fuis les conversations, renferme -toi dans ta cellule, retranche les paroles oiseuses et les vains souvenirs du monde , dont la corruption empoisonne l'âme ; mortifie ton corps par le jeûne et par la pénitence. Évite de te vêtir et de te coucher délicatement , pour que ton cœur

ne s'abandonne pas à la vanité , et que la chair ne se révolte pas contre l'esprit ; triomphe de toi-même par une sainte haine et une ferme résolution d'être véritablement à Dieu. Fais que la raison combatte sans relâche la sensualité, le démon et le monde, qui, je le sais, te préparent de grands combats. Mais ne crains rien, et ne te laisse pas abattre par l'épreuve ; combats généreusement, en te rappelant que tu peux tout par Jésus crucifié ; et dans les tentations qui viendront, n'abandonne jamais tes pieux exercices , et ne te laisse pas troubler, car aucune tentation n'est une faute si la volonté n'y consent pas. Conserve ta volonté pure, en l'unissant à la douce volonté de Dieu, et tu te réjouiras d'être sur la Croix avec ton Époux. Ne te plais qu'en la Croix de Jésus crucifié , en le suivant par la voie des peines , des opprobres, des mépris et des outrages.

6. Remplis ta mémoire du souvenir du précieux sang, et dans ce sang toute chose amère deviendra douce , tout fardeau deviendra léger, et il n'y aura pas de peines et de grandes tribulations que tu ne puisses porter. Il me semble que tu as besoin de ce souvenir, car tu es entrée dans le champ de bataille de la tribulation par la mort de ton frère ; mais cette mort doit te réjouir plutôt que t'affliger, car il a fourni sa course, et il a été la vie de ton àme. Tu ne dois donc pas te plaindre de son bien et du tien , mais au contraire rendre gloire et louange au nom de Dieu. Laisse les morts ensevelir les morts, et suis Jésus crucifié. Je n'ajoute rien ici. Quant au désir que tu as d'être tout à fait religieuse , je me réjouis de l'apprendre , et je serai heureuse si tu sais et si tu veux fouler aux pieds le monde , sous le joug de la sainte obéissance. J'ai répondu à Néri sur les moyens qu'il me

semble que lu dois prendre (1) ; il t'en informera. Prends bien en toi-même la résolution d'être la \raie servante de Jésus crucifié. Je ne te dis rien de plus. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Recours souvent à la sainte confession, et fréquente quelquefois les servantes de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

(1) Néri Landoccio, disciple de sainte Catherine, fut envoyé par elle à Naples , auprès de la reine Jeanne. ( Voir la lettre cglxiii.)

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