CCCLV. - A MADAME JEANNE DE CORRADO
Du vêtement nuptial de la charité, et de l'amour des parents pour leurs enfants.
AU TVOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-chère Soeur et Fille dans le Christ Jésus, moi , Catherine , la servante et Tesclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir revêtue du vêtement nuptial ; car sans ce vêtement, l'âme ne peut plaire à son Créateur ni prendre part aux noces de la vie éternelle. Je veux donc que vous en soyez revêtue ; et afin que vous puissiez vous en mieux revêtir, je veux que vous vous dépouilliez de l'amour sensible que vous pouvez avoir pour vous , pour vos enfants ou pour toute autre créature en dehors de Dieu. Vous ne devez pas vous aimer ainsi ni aimer autre chose, parce qu'il est impossible que l'homme serve deux maîtres ; il servira l'un et méprisera l'autre (1). Personne ne peut servir à la fois Dieu et le monde, parce que Dieu et le monde n'ont aucune ressemblance. Le monde cherche l'honneur, la puissance, les richesses, l'élévation des enfants, la noblesse, les plaisirs et les jouissances, qui ont pour principe un coupable orgueil. Mais Dieu demande et veut tout le
(1) s. Matth., vi,î4.
contraire : il veut la pauvreté volontaire, l'humilité du cœur, le mépris de soi-même, la fuite des plaisirs et de l'estime du monde ; il veut que Thomme ne cherche pas son honneur, mais l'honneur de Dieu et le salut du prochain , en s'efforçant de se revêtir d'une ardente charité et des ornements de la vertu et de la vraie et sainte patience.
2. L'homme ne doit se venger d'aucune injure que le prochain lui a faite ; mais il doit tout supporter avec patience, et chercher à se venger de lui-même, parce qu'il voit qu'il a offensé la douce Vérité suprême. Ce qu'il aime, il l'aime en Dieu; et hors de Dieu, il n'aime rien. Si vous me dites : Comment dois-je aimer? je vous répondrai que les enfants et toutes les choses de ce monde doivent être aimés pour l'amour de Celui qui les a créés, et non pour l'amour de soi-même ou de ses enfants, qu'il ne faut jamais offenser Dieu pour eux ou pour autre chose; il ne faut pas aimer les créatures par intérêt et comme des choses qui vous appartiennent, mais comme des choses qui vous sont prêtées; car ce qui nous est donné en cette vie nous est donné pour notre usage, pour en jouir autant qu'il plaira à la bonté de Dieu de nous les laisser. Vous devez donc user de tout comme l'économe de Jésus crucifié , et assister de vos biens, autant que vous le pourrez, les pauvres qui représentent la personne de Dieu même. Vous devez avoir soin de vos enfants, c'est-à-dire les nourrir et les élever toujours dans la crainte de Dieu , et préférer les voir mourir que de les voir offenser leur Créateur. Faites, faites le sacrifice de vous-même et de vos enfants à Dieu; et si vous voyez que Dieu les appelle, ne résistez pas à sa douce volonté. S'il les prend
d'une main, donnez-les-lui des deux, comme une yéritable et bonne mère qui aime leur salut. Ne choisissez pas vous-même leur état; ce serait une preuve que vous les aimez hors de Dieu, et soyez contente de celui auquel Dieu les appelle. Souvent les mères qui aiment leurs enfants selon le monde, disent : Je désire bien que mes enfants soient agréables à Dieu , et puissent le servir aussi bien dans le monde que dans un autre état; mais il arrive aussi bien souvent que ces pauvres mères , en voulant livrer leurs enfants au monde , ne les conservent ni pour Dieu ni pour le monde, et il est juste qu'elles en soient privées spirituellement et corporellement, puisqu'elles poussent ainsi l'orgueil et l'ignorance jusqu'à vouloir donner des lois et des règles à l'Esprit- Saint, qui les appelle. Elles ne les aiment pas en Dieu, mais elles les aiment d'un amour sensible , hors de Dieu; elles aiment plus leurs corps que leurs âmes.
3. Bien-aimée Sœur et Fille dans le Christ, le doux Jésus , jamais on ne peut se revêtir de Jésus crucifié avant de s'être dépouillé de cet amour. J'espère de la Bonté suprême qu'il n'en sera jamais ainsi pour vous; mais, comme une véritable et bonne mère , vous vous offrirez , vous et vos enfants, pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu , et vous serez ainsi revêtue du vêtement nuptial. Mais afin que vous puissiez plus facilement vous en revêtir, je veux que vous détachiez vos désirs et votre affection , du monde et de ce qui lui appartient ; je veux que vous ouvriez l'œil de votre intelligence pour connaître l'amour que Dieu vous porte, cet amour avec lequel il vous a donné le Verbe, son Fils unique. Et ce Fils vous a donné sa vie avec le même ardent amour ; il a immolé son corps, et vous a fait un bain de son
sang. Ignorants et misérables que nous sommes ! nous ne connaissons pas, nous n'aimons pas un si grand bienfait, et cela, parce que nos yeux sont fermés; s'ils étaient ouverts pour contempler Jésus crucifié , pourrions-nous méconnaître tant de grâces? Aussi je vous le dis : ouvrez toujours vos yeux, et fixez votre regard sur l'Agneau immolé pour nous, afin de ne jamais tomber dans une pareille ignorance. Oui, ma très -douce Fille , ne tardons plus , réparons le temps perdu à force d'amour ; et si , dans cette vie , nous nous revêtons de ce vêtement par la grâce, nous nous réjouirons aux noces delà vie éternelle avec votre époux et vos enfants. 4. Prenez doucement courage, soyez patiente, et ne vous troublez pas si j'ai gardé votre Etienne trop longtemps (1) ; j'ai bien veillé sur lui , car l'affection n'a fait de nous deux qu'une même chose, et vos intérêts sont les miens. Je pense que vous n'avez pas trop souffert; moi, je veux, pour vous et pour lui, jusqu'à la mort, faire tout ce que je pourrai faire. Vous, sa mère, vous l'avez enfanté une fois ; et moi je veux vous enfanter, lui , vous et votre famille , dans les larmes et les angoisses, en offrant sans cesse à Dieu mes prières et le désir de votre salut. Je ne vous dis rien plus. Saluez Corrado de ma part, et bénissez pour moi toute la famille, surtout ma plante nouvelle, qui vient d'être plantée dans le jardin de la sainte Église. Ayez -en bien soin , et nourrissez-la dans la vertu , pour qu'elle répande son parfum parmi les autres fleurs. Que Dieu vous remplisse de sa douce grâce. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
(1) Sainte Catherine aimait particulièrement Etienne Maconi ; elle le garda avec elle près de six mois, à l'époque de son voyage d'Avignon.