‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 17 sur 160 · Remarque (Qu'elle ne le fait pas sans discernement · texte numérisé non relu

Remarque (Qu'elle ne le fait pas sans discernement

mais bien avec la douce lumière de la discrétioa. Et comment le montre-t-elle ? En ne prenant pas pour but principal la pratique de la pénitence ; et pour ne pas tomber dans ce défaut, la discrétion clairvoyante a soin de couvrir l'àme de l'amour de la vertu pour la lui faire employer comme moyen dans les lieux et les occasions qui le demandent. Si le corps regimbe avec trop de force contre l'esprit, elle prend la verge de la discipline, le jeûne, les cilices bien garnis et les longues veilles , elle l'accable de fardeaux pour qu'il soit plus soumis ; mais si le corps est faible et infirme, la discrétion défend d'agir ainsi. Non-seulement il faut abandonner le jeûne, mais il faut manger de la viande; et si ce n'est pas assez d'une fois par jour, il faut en manger quatre. Si on ne peut dormir sur la terre , il faut se servir d'un lit ; quand on ne peut se mettre à genoux, il faut s'asseoir ou se coucher s'il est nécessaire. Ainsi le veut la discrétion , qui prend la pénitence pour moyen et non pour but principal.

8. Sais-tu pourquoi ? afin que l'àme serve Dieu avec une chose qui ne puisse lui être enlevée , et qui ne soit pas finie, mais avec une chose infinie : c'est-à-dire avec un saint désir qui est infini par son union avec le désir infini de Dieu, et avec des vertus que ni le démon, ni les créatures, ni les infirmités ne peuvent nous enlever si nous ne le voulons pas. Et de plus, dans les infirmités s'éprouve la vertu de patience ; dans les attaques et les tentations du démon, la force et la longue persévérance; dans les persécutions qui viennent des créatures , l'humilité, la patience, la charité. Dieu permet aussi que toutes les autres vertus soient éprouvées par leur contraire, sans être jamais détruites cependant, si nous ne

voulons pas. C'est ce fondement que nous devons prendre, et non la pénitence. L'àme ne peut prendre deux fondements ; il faut renoncer à l'un ou à l'autre ; et ce qui n'est pas le principal doit servir d'instrument. Si je prends pour fondement la pénitence corporelle, je bâtis la cité de mon âme sur le sable, et le moindre vent la renversera par terre , car aucun édifice ne peut s'y tenir ; mais si je la bâtis sur la vertu , et si je l'appuie sur la pierre vive, le Christ, le doux Jésus, tout édifice, quelque grand qu'il soit, sera solide, et aucune tempête ne pourra le renverser. C'est pour cela et pour bien d'autres inconvénients, qu'il ne faut se servir de la pénitence que comme instrument. J'ai déjà vu bien des pénitents qui ne sont pas restés dans la patience et l'obéissance , parce qu'ils se sont appliqués à tuer leurs corps et non leur volonté.

9. C'est le défaut de discrétion qui en est cause. »Sais-tu ce qui arrive ? ils mettent toute leur consolation, tout leur plaisir à faire pénitence à leur manière et non à celle des autres; ils nourrissent ainsi leur volonté, puisqu'ils l'accomplissent. Ils ont de la joie et de la consolation, et il semble qu'ils sont pleins de Dieu comme s'ils étaient arrivés à la perfection, et ils ne s'aperçoivent pas qu'ils tombent dans l'estime d'euxmêmes et la présomption. Si quelqu'un ne suit pas la même voie, ils pensent qu'il est dans un état d'imperfection et de damnation; ils veulent sans discrétion mesurer tous les corps à la mesure dont ils se servent eux-mêmes. Et lorsqu'on veut les retirer de cette voie, ou pour rompre leur volonté ou parce qu'ils en ont vraiment besoin , ils montrent une volonté plus dure que le diamant. Il arrive aussi qu'au moment de l'épreuve, de

la tentation ou de l'injure, ils se trouvent une volonté viciée plus faible que la paille ; ils se sont persuadé , par défaut de discrétion, que la pénitence réprime la colère, l'impatience et les autres mouvements coupables qui tiennent du cœur, et il n'en est rien.

10. Cette glorieuse lumière de la discrétion te montre que c'est avec la haine et le mépris de toi-même , avec la honte et le regret de tes fautes , en considérant le Dieu qu'on offense et la créature qui l'offense, en pensant à la mort et en aimant la vertu, que tu pourras tuer le vice dans ton âme, et en arracher les racines. La pénitence taille ; mais il reste toujours la racine, qui est prête à repousser, et qu'il faut aussi arracher. Cette terre , où viennent les vices , est toujours prête à les recevoir si la volonté propre les y met par le libre arbitre ; mais ils n'y reparaissent pas, si la racine en est arrachée. Il arrive quelquefois que le corps , qui est infirme, force l'âme à quitter ses exercices ordinaires. L'âme tombe* aussitôt dans l'ennui et le trouble; elle perd toute joie , et s'imagine être damnée, abandonnée; elle ne trouve plus dans la prière cette douceur qu'elle croyait ressentir au temps de ses pénitences. Où est-elle donc? dans sa propre volonté, sur laquelle elle s'est appuyée; elle ne peut plus la satisfaire, de là sa peine et sa tristesse. Et pourquoi es-tu tombée dans le trouble et cette sorte de désespoir ? où est l'espérance que tu avais du règne de Dieu? Tu t'es livrée à l'amour de la pénitence, et tu espérais par Son nioyen avoir la vie éternelle ; et maintenant que tu ne peux plus la pratiquer, il te semble l'avoir perdue. Ce sont là les fruits du défaut de discrétion; si tu avais la lumière de discrétion, tu verrais qu'il n'y a que la privation de la vertu qui prive de

Dieu, et qu'avec la vertu fécondée par le sang du Christ, on obtient la vie éternelle.

11 Secouons donc notre imperfection, et mettons notre amour dans les vraies vertus dont nous avons parlé; elles procurent une joie , une douceur que la langue est incapable d'exprimer. Rien ne peut affliger Famé fondée sur la vertu et lui ravir l'espérance du ciel, parce qu'elle est morte à sa volonté propre, dans les choses spirituelles comme dans les choses temporelles. Elle n'a pas mis son affection dans la pénitence, les consolations ou les révélations, mais dans l'entier abandon pour l'amour de Jésus crucifié et de la vertu. Aussi elle est patiente et fidèle; elle espère en Dieu, et non pas en elle-même et dans ses œuvres. Elle est humble et obéissante jusqu'à croire aux autres plus qu'à ellemême, car elle n'a pas de présomption; elle se dilate dans les bras de la miséricorde divine , et c'est avec elle qu'elle chasse tout ce qui peut troubler son esprit. Dans les ténèbres et les combats, elle fait briller la lumière de la Foi, et lutte courageusement avec une véritable et profonde humilité; et dans la consolation elle rentre en ellemême pour ne pas livrer son cœur à de folles joies.. Elle est forte et persévérante, parce qu'elle a détruit en elle la volonté propre, qui la rendait faible et inconstante ; tous les temps, tous les lieux lui conviennent. Si le temps de la pénitence est pour elle un temps d'allégresse et de consolation , elle s'en sert comme d'un moyen ; si par nécessité ou par obéissance elle est obligée de l'abandonner, elle s'en réjouit, parce qu'elle a pour fondement l'amour de la vertu qui ne peut lui être ravi , et parce qu'elle voit en cela la perte de sa volonté, contre laquelle elle sait bien qu'il faut toujours lutter avec zèle et courage.

— SO- IS. Elle prie en tout lieu, parce qu'elle porte toujours avec elle le lieu où Dieu habite par sa grâce, et où nous dcTons prier , c'est-à-dire la cellule de notre âme, où le saint désir prie continuellement. Ce désir naît à la lumière de l'intelligence pour se contempler en soi-même, et dans le feu ineffable de la divine charité qui se trouve dans le sang répandu avec tant de générosité , tant d'amour. Ce sang remplit le vase de l'âme ; c'est ce qu'elle doit s'appliquer à connaître, afin de s'enivrer de ce sang, afin de brûler et de consumer dans ce sang sa volonté propre, et ne pas se contenter de réciter un certain nombre de Pater noster. C'est ainsi que nous rendrons notre prière continuelle et fidèle, parce que dans le feu de la charité nous connaîtrons que Dieu est assez puissant pour nous donner ce que nous lui demandons. Dieu est la suprême sagesse, qui sait discerner et donner ce qui nous est nécessaire ; c'est un Père tendre et compatissant, qui veut nous donner plus que nous ne désirons, plus que nous ne savons lui demander pour nos besoins. L'âme est humble , parce qu'elle a reconnu ses défauts et son néant. C'est par cette prière que nous acquérons la vertu, et que nous en conservons l'amour.

13. Quel est le principe d'un si grand bien? la discrétion , fille de la charité, comme nous l'avons dit , et le bien qu'elle a en elle se communique au prochain. Car ce principe , cet amour , cette doctrine qu'elle a reçus , elle veut les offrir et elle les offre à la créature en les lui enseignant par ses exemples et par ses paroles , c'est-à-dire en donnant des conseils quand il le faut ou qu'on les lui demande. Elle fortifie et ne trouble pas l'âme du prochain en la jetant dans le désespoir, lors-

qu'elle est tombée dans quelque faute ; mais elle se fait faible avec les faibles, et leur donne le remède en les faisant espérer dans le sang de Jésus crucifié. Tels sont, avec bien d'autres, les fruits que donne au prochain la vertu de discrétion.

15. Puisqu'elle est si utile et si nécessaire , ma chère et bien -aimée Fille, ma Sœur dans le Christ le doux Jésus, je te presse de faire ce qu'autrefois, je le confesse, je n'ai pas fait moi-même avec la perfection que je devais. 11 ne t'est pas arrivé comme à moi d'être pleine de défauts, et de choisir malheureusement la vie commode au lieu d'en prendre une pénible ; mais tu as voulu ruiner la jeunesse de ton corps pour qu'il ne se révoltât pas contre ton àme ; tu as embrassé une vie si rigoureuse, qu'elle paraît sortir de l'ordre de la discrétion. 11 me semble que l'indiscrétion veut te faire goûter ses fruits , et nourrir ainsi ta volonté propre ; parce que tu as abandonné ce que tu avais coutume de faire, le démon veut te persuader que tu es damnée. J'en suis très- affligée, et je crois que c'est une grande offense envers Dieu. Aussi je veux, et je te demande que nous prenions pour fondement l'amour de la vertu, comme le veut la vraie discrétion. Tue ta volonté, et fais ce qu'on te fait faire; crois plus aux autres qu'à toimême. Si tu te sens faible et infirme, prends tous les jours la nourriture qui t'est nécessaire pour réparer la nature; et si la faiblesse et l'infirmité disparaissent, reprends ta vie ordinaire avec mesure et non pas sans modération. 11 ne faut pas que le bien produit par la pénitence en empêche un plus grand ; ne la prends pas pour but principal, car tu serais trompée. Mais je veux que nous courions par la route battue de la vertu , m. 6

et que nous y conduisions les autres en méprisant et en brisant notre volonté. Si nous avons en nous la vertu de discrétion, nous le ferons; mais nous ne réussirons pas autrement. C'est pourquoi je t'ai dit que je désirais voir en toi la sainte ^ertu de discrétion. Je termine. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonne - moi , si je t'ai parlé avec trop de présomption ; l'amour de ton salut pour l'honneur de Dieu en est cause. Doux Jésus, Jésus amour.

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