CCIX (163) —A SOEUR DANIELLE D'ORVIETE
RELIGIEUSE DE l'ORDRE DE SAINT-DOMINIQUE, QUI ÉTAIT TRÈS-AFFLIGÉE DE NE POUVOIR CONTINUER SES GRANDES PÉNITENCES.
De la vertu de discrétion nécessaire au salut. — Son but est de rendre ce qui est dû à Dieu , au prochain et à soimême.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MABIE
1. Très- chère Sœur et Fille dans le Christ, le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de voir en toi la sainte vertu de la discrétion (1). C'est la vertu qu'il est nécessaire d'avoir, si nous voulons faire notre salut. Pourquoi est-elle si nécessaire? parce qu'elle vient de la connaissance de nous-mêmes et de Dieu. C'est là qu'elle prend ses racines ; elle naît véritablement de la charité, car la discrétion est une lumière et une connaissance que l'âme a de Dieu et d'elle-même. Son principal effet est de voir clairement ce qui est dû à chacun ; et dès qu'elle sait ce qu'elle doit , elle le rend avec un discernement parfait; elle rend gloire à Dieu et louange à son nom ; toutes les œuvres que l'âme accom-
(1) Dialogue, ch. ix. Traité de la discrétion.
plit, elle les fait avec cette lumière, c'est-à-dire qu'elle les fait toutes dans le but de rendre à Dieu l'honneur qu'elle lui doit. Elle n'agit pas comme l'indiscret , qui vole en recherchant sa gloire , et qui , pour son honneur et son bien-être, ne craint pas d'offenser Dieu et de nuire au prochain. Lorsque la racine de l'amour est corrompue par l'indiscrétion dans l'àme, toutes ses œuvres sont viciées en elle et dans les autres ; je dis dans les autres , parce qu'elle leur impose des fardeaux sans discernement. Lorsqu'elle commande aux séculiers ou aux reUgieux , dans quelque position qu'ils soient, si elle les avertit ou les conseille , elle le fait sans discrétion , voulant se servir pour tous du poids dont elle se sert pour elle-même.
2. L'âme discrète fait le contraire, elle discerne ses besoins et ceux des autres ; quand elle a rendu à Dieu l'honneur qu'elle lui doit , elle se rend ce qui lui est dû , c'est-à-dire la haine du vice et de la sensualité. Quelle en est la raison? C'est la vertu qu'elle aime en ellemême ; la même lumière qui la rend juste pour elle la rend juste pour le prochain ; aussi je dis pour elle et pour le prochain. Elle est bienveillante à l'égard du prochain , comme elle y est obligée ; elle aime en lui la vertu , elle y déteste le vice ; elle l'aime comme la créature du Père éternel et souverain , elle lui montre sa charité plus ou moins parfaitement, selon qu'elle la ressent elle-même. Tel est le principal effet que produit la vertu de discrétion dans l'àme ; sa lumière lui fait voir et rendre ce qu'elle doit à chacun.
3. Ce sont les trois principaux rameaux de la discrétion , qui nait de l'arbre de la charité : ces trois rameaux portent une infinie variété de fruits d'une suavité, dune
douceur extrême , qui nourrissent l'âme dans la vie de la grâce, quand elle les prend avec la main du libre arbitre et avec la bouche d'un saint et ardent désir. Dans quelque état qu'elle soit, l'âme goûte ces fruits si elle a la lumière de la discrétion , de diverses manières, selon les différentes positions. Celui qui est dans le monde et qui a cette lumière cueille le fruit de l'obéissance aux commandements de Dieu , et le fruit du mépris du monde ; il se dépouille intérieurement des richesses , en supposant qu'il en soit revêtu extérieurement. S'il a des enfants, il cueille le fruit de la crainte de Dieu , et il les nourrit de cette sainte crainte ; s'il est puissant, il prend le fruit de la justice, parce qu'il veut rendre avec discernement à chacun ce qui lui est du ; il punit l'injuste avec la rigueur de la justice, pour punir la faute, et il récompense le juste , écoutant toujours le droit , et ne s'en laissant jamais détourner ni par les promesses ni par la crainte servile. S'il est serviteur, il cueille le fruit de l'obéissance et du respect envers son maître , évitant toutes les choses et les circonstances qui pourraient lui déplaire : et il ne le pourrait pas s'il ne les apercevait à cette lumière. Si ce sont des religieux , ou des supérieurs, ils prennent le fruit doux et agréable de l'observance de la règle, supportant mutuellement leurs défauts, acceptant avec joie la honte, le mépris, et portant sur les épaules le joug de l'obéissance. Le supérieur éprouve la faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes, qu'il cherche à prendre avec l'amorce de sa doctrine et de ses exemples. Les fruits de la discrétion sont si variés et si nombreux dans les créatures , qu'il serait trop long de les dire , et que la langue ne pourrait sufflre à les raconter.
4. Mais maintenant, ma bien chère Fille, parlons plus particulièrement, et en parlant pour nous, nous parlerons pour tous ; voyons la règle de la vertu de discrétion dans l'àme. Il me semble que cette règle , qu'elle donne à l'âme et au corps, s'applique à toutes les personnes qui veulent bien vivre actuellement et mentalement , car c'est elle qui doit les diriger et les conduire à tous les degrés et dans toutes les positions. La première règle qu'elle donne à l'àme est celle que nous avons dit : rendre honneur à Dieu , charité au prochain , et à soimême la haine du vice et de la sensualité. Elle règle la charité envers le prochain , en l'empêchant de lui sacrifier son àme , elle ne veut pas offenser Dieu pour lui être utile ou pour lui plaire ; mais elle fuit la faute avec sagesse , et livre son corps à toutes sortes de peines et de tourments , à la mort même pour sauver une àme et la retirer des mains du démon , et elle est prête à donner tous ses biens pour soulager les besoins temporels du prochain. La charité agit ainsi avec la lumière de la discrétion , qui règle parfaitement tous ses rapports avec le prochain.
5. Celui qui n'est pas discret fait le contraire; il ne craint pas d' offenser Dieu et de perdre son âme pour être utile ou pour plaire au prochain sans discernement , tantôt en l'accompagnant dans des lieux mauvais, tantôt en rendant pour lui de faux témoignages , de mille manières enfin, selon que l'occasion se présente. C'est l'habitude de l'indiscrétion , qui naît de l'orgueil et de la perversité de l'amour -propre aveugle, qui ne se connaît pas et ne connaît pas Dieu. La discrétion, qui règle l'àme dans la charité du prochain , la règle aussi et la conserve dans la charité pour elle-même , c'est-à-
dire dans l'humble et persévérante prière. Elle la couvre du manteau de l'amour de la vertu pour qu'elle ne souffre pas de la tiédeur, de la négligence et de l'amourpropre spirituel ou temporel; elle lui donne cet amour de la vertu qui l'empêche d'aimer rien de ce qui pourrait lui nuire. Elle règle et gouverne le corps de telle sorte, que l'âme qui cherche Dieu le prend toujours pour principe, comme nous l'avons dit. Puisqu'elle est renfermée dans le vase du corps , il faut que cette lumière soit sa règle, car le corps est donné à lame comme un instrument pour augmenter sa vertu.
6. La discrétion retire le corps des délices et des délicatesses du monde , elle l'éloigné de la société des mondains , et lui donne celle des serviteurs de Dieu ; elle lui fait fuir les lieux coupables , et le conduit dans ceux qui lui inspirent la dévotion ; elle règle tous les membres du corps, pour qu'ils soient modestes et retenus. L'œil ne regarde pas ce qui lui est défendu , et ne voit devant lui que la terre et le ciel ; la langue évite les paroles oiseuses et frivoles , elle est prête à annoncer la parole de Dieu pour le salut du prochain, et à confesser ses péchés. L'oreille fuit les discours plaisants, louangeux , dissolus , et le mal qu'on dit du prochain ; elle est attentive à écouter les paroles de Dieu , et les plaintes du prochain pour compatir à ses besoins ; elle règle de même la main dans ce qu'elle touche et ce qu'elle fait , et elle dirige les pieds dans leur chemin , afin que cette loi mauvaise de la chair qui se révolte contre l'esprit , ne vicie pas ces instruments ; elle soumet son corps aux veilles , aux jeûnes , et aux autres exercices qui servent aie mortifier.