‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 31 sur 160 · ET A JEANNE, A SIENNE · texte numérisé non relu

ET A JEANNE, A SIENNE

Combien il est nécessaire de se dépouiller de notre volonté.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très- chères Filles dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir des filles obéissantes et unies dans une vraie et parfaite charité. L'obéissance et l'amour dissiperont vos peines et vos ténèbres ; car l'obéissance détruit ce qui cause nos peines, c'est-à-dire la volonté propre et mauvaise qui meurt dans la sainte et véritable obéissance. Les ténèbres sont dissipées et consumées par le feu de la charité et de l'union , car Dieu est la charité véritable et l'éternelle lumière. Celui qui prend pour guide cette lumière ne peut se tromper de chemin. Aussi je veux, mes très- chères Filles, puisque cela est si nécessaire, que vous vous appliquiez à perdre vos volontés et à acquérir cette lumière. C'est cette doctrine que je me rappelle bien vous avoir toujours donnée, quoique vous rayez peu retenue. Ce que vous n'avez pas fait, très douces Filles , je vous conjure de le faire , et si vous

ne le faites pas , vous m'affligerez beaucoup , moi , misérable , qui suis digne de toute peine. 11 nous faut faire ce que firent les saints Apôtres, lorsqu'ils eurent reçu le Saint-Esprit : ils se séparèrent les uns des autres et de leur douce Mère Marie. Nous pouvons croire que tout leur bonheur était d'habiter ensemble, et pourtant ils renoncèrent à ce bonheur pour chercher l'honneur de Dieu et le salut des àraes 5 et quand Marie les quitta , ils ne pensèrent pas que son amour diminuerait et qu'ils en seraient oubliés. C'est la règle qu'il faut prendre pour nous-mêmes.

2. Je sais la grande consolation que vous donne ma présence ; mais , pour pratiquer la véritable obéissance, vous devez, pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes , ne pas chercher votre propre consolation, et ne pas donner prise au démon , qui vous fait croire que vous êtes privées de l'affection et de l'amour que j'ai pour vos âmes et vos corps. S'il en était autrement, vous n'auriez pas raison, car je vous assure que je ne vous aime que pour Dieu. Pourquoi donc ressentir une peine déraisonnable pour des choses qu'il faut faire nécessairement ? Oh ! comment ferons -nous donc dans les grandes circonstances, si nous faiblissons ainsi dans les petites? pieu nous unit et nous sépare , selon que le moment le demande. Notre doux Sauveur veut et permet que nous soyons séparés pour son honneur. Vous êtes à Sienne ; Cecca et Nonna sont à Montepulciano ; frère Barthélemi et frère Matthieu ont été vous rejoindre , et resteront; Alessia et sœur Bruno sont à Montjove, éloigné de dix -huit milles de Montepulciano ; elles restent avec la comtesse et avec M™* Isa ; frère Raymond , frère Thomas , sœur Thomme , Lisa et moi , nous sommes à

la Roche, parmi les brigands, et nous avons tant de démons incarnés à manger (1), que frère Thomas prétend qu'il en a mal à l'estomac , et pourtant il ne peut s'en rassasier. Ils y prennent goût de plus en plus , et ils sont bien récompensés de leurs peines. Priez la Bonté divine de leur donner de bons morceaux , bien doux et bien amers; pensez que l'honneur de Dieu et le salut des âmes y gagnent beaucoup. Pouvez -vous vouloir ou désirer autre chose? En le faisant, vous ne pourrez faire une chose qui soit plus agréable à l'éternelle volonté de Dieu et à la mienne. Courage donc , mes Filles ; commencez à faire le sacrifice de vos volontés à Dieu , et ne demandez pas toujours le lait des enfants , lorsqu'il faut, avec les dents du désir, mordre du pain dur et même moisi, s'il en est besoin. Je termine. Liez- vous dans les doux liens de la charité ; vous montrerez par là que vous êtes mes Filles, et pas autrement. Prenez courage dans le Christ le doux Jésus , et fortifiez toutes mes autres filles , etc. Nous reviendrons le plus tôt que nous pourrons , selon le bon plaisir de la Bonté divine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux

(1) Expression ordinaire à sainte Catherine, qui exhortait tout le monde à se nourrir des âmes sur la table de la sainte Croix. Elle employait ses disciples à la conversion des pécheurs. (Vie de sainte Catherine, II« p., ch.7.)

CCXXÎI (176). — A SOEUR ALESSIA ,

ET A SŒUR GEGCA (1).

De la persévérance, et des deux manières de la perdre, et de s'éloigner de la perfection.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA. DOUCE MARIE

1. Très -chères Filles dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir constantes et persévérantes dans la vertu , afin que vous ne tourniez pas la tête en arrière pour regarder la charrue. On peut regarder en arrière de deux manières. D'abord, lorsqu'une personne qui est sortie de la fange du monde tourne la tête pour le plaisir de sa volonté , et fixe le regard de son intelligence sur ce qu'elle avait abandonné ; celle-là n'avance pas,

(1) Sœur Alessia ou Alexis fut une des plus fidèles compagnes de sainte Catherine ; elle était de Sienne, et de la famille des Saracini. Devenue veuve elle consacra tous ses biens aux bonnes œuvres , et revêtit l'habit des tertiaires de Saint-Dominique. Le B. Raymond en fait l'éloge dans sa Légende, III» p., ch.[,l. La sœur Gecca ou Francesca était veuve de Clément Gori , noble siennois. Ses quatre enfants entrèrent dans l'ordre de Saint-Dominique. Elle mourut à Rome, en 1383, et fut enterrée dans Téfflise de la Minerve.

et retourne à son vomissement pour reprendre ce qu'elle avait rejeté. Aussi le Christ dit que « personne ne doit se tourner en arrière pour regarder la charrue (1), » c'est-à-dire ne pas se tourner pour regarder ses plaisirs passés, ni se complaire dans ce qu'on a fait soi-même, mais l'attribuer à la bonté de Dieu. Il faut donc avancer par la persévérance dans la vertu , et ne pas se tourner en arrière, mais vers la connaissance de soi-même, où se trouve la grandeur de la bonté de Dieu. Cette connaissance dépouille l'àme de l'amour -propre et la revêt d'une sainte haine et d'un amour de Dieu qui fait chercher uniquement Jésus crucifié; non pas les créatures, les choses créées ou soi-même, d'une manière sensible, mais le seul Jésus crucifié, dont on aime et on désire les opprobres.

2. Celui qui s'y applique et qui arrache la racine de l'amour -propre marche en avant et ne tourne pas la tête en arrière ; mais si cette racine n'est pas entièrement arrachée spirituellement et temporellement, il tournera bientôt la tête de la seconde manière. S'il le fait cette fois , ce n'est pas pour les délices du monde ; quand l'àme a commencé à mettre la main à la charrue de la perfection, cette perfection consiste principalement à se renoncer en toute chose et à tuer sa volonté , plus encore dans les choses spirituelles que dans les choses temporelles; car l'àme a rejeté les choses temporelles, mais elle s'applique aux choses spirituelles. Dans cet état de perfection, l'àme aime véritablement son Créateur et les créatures pour lui , plus ou moins , selon qu'elles l'aiment. Je dis donc que si la racine de l'amour-propre

, (1) s. Luc, IX, 62.

n'est pas entièrement arrachée de cette àme , elle tournera la tête en arrière de la seconde manière , et elle nuira à sa perfection : car, ou elle lui nuit en aimant la créature sans mesure , tandis qu'elle devrait seulement aimer Dieu ainsi , et aimer la créature comme le veut et le demande le Créateur ; ou elle ralentira son amour envers la créature qu'elle aimait particulièrement. Cette diminution de l'amour, qui vient de la faute de ceux qu'on aime, ne peut exister sans diminuer l'amour qu'on a pour Dieu ; mais quand elle arrive aux murmures , au scandale par l'éloignement de la personne qu'on aime, ou par la privation de la consolation , elle devient coupable, et ceux qui agissent ainsi tournent la tête en arrière en ralentissant la charité envers le prochain.

3. Ce n'est donc pas là le chemin de la perfection , mais c'est la persévérance. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir constantes et persévérantes dans la vertu. J'ai vu que vous étiez au milieu des loups menaçants, et qu'aucune de vous n'était forte et ne faiblissait pas ; j'ai vu tourner la tête en arrière à celles que je croyais capables de lutter contre les vents et de résister à tout jusqu'à la mort; je croyais qu'elles ne détourneraient pas , non-seulement le visage , mais encore le regard. C'est une preuve que la racine n'est pas entièrement arrachée ; car, si elle était arrachée, nous ferions ce que doivent faire les vrais serviteurs de Dieu, que les épines, les ronces, les murmures, les conseils des créatures, les menaces et la crainte des parents ne font jamais reculer; nous suivrions Jésus crucifié dans la prison et dans la mort, nous suivrions ses traces en portant le joug de la vraie et sainte obéissance à la règle. Je ne dis pas cela pour moi , car si ces personnes

voulaient m'obéir, je ne le voudrais pas. Non, je ne m'en afflige pas pour moi , mais pour le tort qu'elles font à la perfection de leur âme ; car, pour moi , j'en profite , c'est encore un moyen de connaître mon ignorance et l'ingratitude, qui m'empêchent de bien choisir le moment et de comprendre les grâces que j'ai reçues de mon Créateur; elles me font donc pratiquer la vertu. Mais je n'ai pas voulu me taire , parce que la mère est obligée de dire ce qui est utile à ses enfants. Je vous ai enfantées , vous et les autres, avec bien des larmes et bien des sueurs ; et je vous enfanterai jusqu'à la mort , comme Dieu m'en fera la grâce dans ces jours de douce solitude que Dieu me donne , à moi et à cette pauvre famille de la Vérité suprême. Il semble qu'il veut que je renouvelle les provisions du vaisseau de mon àme , en ne recevant de consolation que de mon Créateur, et en in'appliquant à chercher et à connaître la douce vérité, en criant et en priant en la présence de Dieu pour le salut du monde entier. Que Dieu nous donne , à vous , à moi et à tous, la grâce de le faire avec un grand zèle.

4. Recommandez à Theopento qu'il prie Dieu pour nous, maintenant qu'il est dans sa cellule , pendant que nous sommes voyageurs et pèlerins sur cette terre , où nous goûtons le lait et les épines de Jésus crucifié. Dites-lui qu'il lise cette lettre. Que celui qui a des oreilles écoute, que celui qui a des yeux voie, que celui qui a des pieds marche sans tourner la tête en arrière; oui, qu'il marche en avant, à la suite de Jésus crucifié, et que ses mains accomplissent de saintes et vraies bonnes œuvres, fondées sur Jésus crucifié. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCXXm (177). — A SOEUR ALESSÏA

De la manière d'arriver à la perfection.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, etc., moi, ton indigne et misérable Mère, je désire que tu arrives à la perfection pour laquelle Dieu t'a choisie. Il me semble que pour y arriver, il faut marcher avec ordre, et non pas sans direction ; il faut faire toutes nos œuvres avec mesure et sans mesure. Il convient d'aimer Dieu sans mesure; l'amour que nous avons pour lui doit être sans bornes , sans limites, sans exception; mais pour arriver à la perfection de l'amour, il faut régler ta vie. La première règle est de fuir la conversation de toute créature , à moins que la charité ne le réclame ; il faut aimer beaucoup le prochain et le rechercher peu ; et même, avec les personnes que tu aimes d'un amour spirituel , il faut parler avec mesure. Situ ne le fais pas, pense que cet amour sans mesure que tu dois avoir pour Dieu en souffrira , car sa créature finie lui sera un obstacle. Tu l'aimeras de l'amour sans mesure que tu devais à Dieu; ce sera un

obstacle à ta perfection , car, même spirituellement , tu dois aimer avec mesure.

2. Que ton amour soit comme un vase que tu emplis dans une fontaine, et qui te sert à boire dans cette fontaine (1). Si tu retires ton amour de Dieu, qui est la fontaine d'eau vive , si tu ne bois pas continuellement en lui , ton vase deviendra vide ; ce sera une preuve que tu ne bois pas pleinement en Dieu. Quand la personne que tu aimes te cause quelque peine ou par les rapports que tu as avec elle , ou par la privation des consolations que tu avais l'habitude d'en recevoir, ou par quelques autres circonstances qui se présentent, si tu souffres alors d'autre chose que de l'offense qui est faite à Dieu , c'est une preuve manifeste que cet amour est encore imparfait, et que tu bois hors la fontaine. Comment donc rendre parfait cet amour, qui est imparfait ? Le moyen est de corriger et de châtier les mouvements de ton cœur par la connaissance de toi-même, par la haine et le mépris de ton imperfection, c'est-à-dire en te reprochant d'être assez grossière pour donner à la créature l'amour que tu devais tout entier à Dieu , pour aimer la créature sans mesure, et Dieu avec mesure. Car l'amour de la créature doit avoir pour mesure celui de Dieu , et non les consolations spirituelles ou temporelles. Ainsi, efforce-toi d'aimer tout en Dieu et de corriger tes affections mal réglées.

3. Fais -toi, ma Fille, deux habitations : l'une dans ta cellule , pour ne pas aller causer de tous les côtés , et pour n'en sortir que par nécessité, par obéissance à la prieure, ou par charité. Fais -toi une autre habitation

(1) Dialogue, ch. lxiv.

spirituelle que tu porteras toujours avec toi : c'est la cellule de la vraie connaissance de toi-même. Tu y trouveras la connaissance de la bonté de Dieu à ton égard j ce sont deux cellules dans une ; et, en étant dans une, il ne faut pas quitter l'autre ; car l'àme tomberait ainsi dans le trouble ou la présomption. Si tu ne connaissais que toi-même, tu tomberais dans le découragement; si tu ne connaissais que la bonté divine , tu tomberais dans la présomption. Il faut donc que les deux connaissances soient unies l'une à l'autre et ne fassent qu'une même chose. En agissant ainsi, tu arriveras à la perfection; car, par la connaissance de toi-même tu acquerras la haine de ta propre sensualité , et par cette haine tu deviendras un juge, tu t'assoiras sur le tribunal de ta conscience , tu jugeras , et tu ne laisseras passer aucun défaut sans en faire justice.

4. Cette connaissance est la source de l'humilité, qui ne se glorifie et ne se scandalise aussi de rien; mais l'àme est patiente , et supporte avec joie les injures , la perte des consolations et toutes sortes de peines, de quelque côté qu'elles vienennt. La honte lui paraît une gloire, et les grandes persécutions un repos; elle s'en réjouit, parce qu'elle y voit la punition de cette loi mauvaise de la volonté sensitive qui se révolte toujours contre Dieu, et parce qu'elle devient semblable à Jésus crucifié 5 qui est la voie et la doctrine de la vérité. Dans la connaissance de Dieu tu trouveras le feu de la divine charité.

5. Où seras-tu heureuse? sur la Croix avec l'Agneau sans tache , en cherchant son honneur et le salut des âmes par d'humbles et continuelles prières. C'est là qu'est toute notre perfection. 11 y a encore bien des

choses à faire , mais celle-là est la principale ; et nous en recevons tant de lumières, que nous ne pouvons nous tromper dans les petites actions qui en dépendent.

6. Réjouis-toi, ma Fille, de partager les opprobres du Christ , et veille sur les mouvements de ta langue pour qu'elle ne réponde pas quelquefois aux mouvements de ton cœur ; mais cache ce que tu as dans le cœur, par haine et par mépris pour toi-même. Fais que tu sois la plus petite des plus petites ; soumets-toi avec patience et humilité à toute créature pour Dieu. Ne t'excuse pas , mais reconnais ta faute ; tu triompheras ainsi du vice dans ton âme et de celle de la personne à laquelle tu parles avec humilité. Règle bien ton temps j veille la nuit après avoir pris le sommeil nécessaire à ton corps , et le matin va prier à l'Éghse sans t'occuper de frivolités jusqu'à l'heure fixée. Ne change rien à tout ton règlement, si ce n'est par nécessité, par obéissance ou par charité. Après l'heure des repas, recueille-toi un peu , puis occupe-toi de quelque travail manuel qui pourra t'étre utile. A l'heure de vêpres, tu iras sans t'arrêter, et tu feras ce que le Saint-Esprit te fera faire; mais tu reviendras , et tu soigneras ta vieille mère avec zèle, tu la fourniras de tout ce dont elle a besoin ; c'est là ton devoir. Tâche d'ici à mon arrivée de faire tout ce que je désire. Je termine. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCXXIV (178). — A SOEUR ALESSIA,

DE l'ordre de SAINT-DOMINIQUE , PENDANT Qu'eLLE ÉTAIT A LA ROCHE.

Il faut à la lumière de la Foi suivre la voie de Jésus-Christ,

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclaye des serviteurs de Jésus- Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de te voir suivre la doctrine de l'Agneau sans tache d'un cœur libre et dépouillé de la créature, et revêtu du Créateur à la lumière de la très-sainte Foi ; car sans cette lumière, tu ne pourrais marcher dans la voie droite de l'Agneau sans tache immolé pour nous. Oui, mon âme désire vous voir, toi et les autres, fortes et courageuses, ne tournant pas la tête au moindre vent qui souffle. Prends garde de tourner la tête en arrière, mais va toujours devant toi en te rappelant la doctrine qui t'a été donnée. Visite chaque jour le jardin de ton àme à la lumière de la Foi, pour en arracher les épines qui étoufferaient la bonne semence et pour remuer la terre, c'est-à-dire pour dépouiller ton cœur. Ce dépouillement est absolument nécessaire. Bien souvent j'ai vu ceux qui semblaient dépouillés, et je les ai trouvés vêtus ni. 9

en m'arrètant plus à leurs œuvres qu'à leurs paroles : les paroles trompent souvent, mais les œuvres montrent la réalité. Je veux donc que tu sois véritablement dépouillée pour suivre Jésus crucifié; et tâche surtout d'habituer ta bouche au silence. Je me suis aperçue, il me semble , que ta compagne ne l'observait pas bien. C'est pour moi un grand chagrin; si mon Créateur veut que je l'aie , je le supporterai avec joie , mais je ne puis être contente de l'offense qui est faite à Dieu.

2. Tu m'écris qu'il semble que Dieu te pousse dans l'oraison à prier pour moi ; j'en rends grâce à la Bonté divine, qui témoigne tant d'amour à mon âme si misérable. Tu me dis de t'écrire si je suis dans la peine, et si j'ai ressenti mes infirmités habituelles. Je te répondrai que Dieu a pourvu à tout, à l'intérieur et à l'extérieur ; pour le corps il y a pourvu très -bien pendant l'Avent en adoucissant les peines par des lettres. Il est vrai que la Bonté divine a voulu que les peines fussent plus graves qu'à l'ordinaire; mais si elle les a rendues plus graves, elle a voulu aussi que Lisa fût guérie en même temps que frère Santi , qui était malade et sur le point de mourir (1). IViaintenant sa santé s'est améliorée comme par miracle, et on peut dire qu'il est guéri.

3. Il semble que mon Époux, qui est la Vérité éternelle, a voulu faire une douce expérience à l'intérieur et à l'extérieur de moi-même sur les choses qui se voient et qui ne se voient pas, et celles qui ne se voient pas sont bien plus nombreuses que celles qui se voient ; mais il a mis tant du sien dans cette expérience, que la langue est incapable de le raconter. Aussi je veux que

(1) Vie de sainte Catherine, II' p., ch. 8.

les peines soient ma nourriture , les larmes mon breuvage et les sueurs mes parfums. Oui, je veux que les peines m'engraissent; les peines me guériront, les peines me donneront la lumière , les peines couvriront ma nudité , les peines me dépouilleront de tout amour-propre spirituel et temporel. La peine que m'a causée la privation de la consolation de toute créature m'a rappelé mon manque de vertu , et m'a fait connaître mon imperfection et la lumière parfaite de la douce vérité de Celui qui veille sur tout , et qui s'arrête aux saints désirs et non pas aux personnes. Il n'a pas retiré sa bonté de dessus moi, malgré mon ingratitude, mon peu de lumière , mon ignorance ; mais il n'a écouté que luimême, et il est souverainement bon.

4. Je te prie par Famour de Jésus crucifié, ma Fille bien-aimée , de ne pas ralentir tes prières , de les redoubler même, car j'en ai plus grand besoin que tu ne crois. Kemercie aussi la bonté de Dieu pour moi , et demandelui qu'il me fasse la grâce de donner ma vie pour lui , qu'il m'ôte s'il lui plaît le fardeau de mon corps, car ma vie n'est guère utile aux autres; elle est plutôt pénible et à charge à tout le monde de loin et de près , à cause de mes péchés. Que Dieu dans sa bonté me déhvre de mes nombreux défauts , et que pendant le peu de temps qui me reste il me fasse vivre toute embrasée de l'amour de la vertu ; que j'offre dans mes peines de douloureux et ardents désirs en sa présence pour le salut de tous les hommes et pour la réforme de la sainte Église. Réjouis- toi, réjouis- toi sur la Croix avec moi; car la Croix est un lit où se repose l'âme , une table où elle savoure la nourriture et le fruit de la patience dans le calme et la paix.

5. Ce que tu m'as écrit m'a beaucoup consolée. . . J'espère que cette personne changera de \ie, et qu'elle ne se conduira plus avec la \anité de cœur qu'elle a eue jusqu'à présent. Quant aux enfants qui marchent à la lumière du saint baptême, que Dieu leur donne sa trèsdouce grâce; mais qu'il leur donne la mort, s'ils ne doivent pas être bons. Bénis -la, et encourage-la dans le Christ, le doux Jésus. Dis-lui qu'elle vive dans la sainte et douce crainte de Dieu , et qu'elle lui soit reconnaissante de la grâce qu'elle a reçue ; cette grâce n'est pas petite, mais bien grande. Si elle était ingrate, elle déplairait bien à Dieu, et peut- être qu'elle serait bientôt punie.

6. Je vous recommande ceux que vous savez. Je n'en ai eu aucune nouvelle, et je n'en sais pas la raison. Que la volonté de Dieu soit faite. Notre Sauveur m'a placée dans une île que les vents frappent de tous les côtés. Réjouis -toi de tout en Jésus crucifié; il nous éloigne l'un de l'autre. Renferme -toi dans la cellule de la connaissance de toi-même. Je termine. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCXXV (179). — A LA MÊME SOEUR ALESSIA.

Du désir de souffrir pour Dieu, et du renoncement à la volonté propre.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de te voir la servante et l'épouse fidèle de ton Créateur, afin que tu ne te sépares jamais de la vérité, mais que par amour pour la vérité tu désires souffrir, •sans être coupable, jusqu'à la mort, parce que dans les peines et les épreuves l'àme détruit sa volonté sensitive et s'unit davantage à son Créateur, en n'ayant qu'une volonté avec lui. Il faut donc souffrir et nous perdre nous-mêmes ; nous nous rendrons ainsi capables d'offrir d'humbles et continuelles prières en présence de Dieu pour son honneur et pour le salut des âmes.

2. Nous devons être avides de savourer cette douce et glorieuse nourriture. Mais prends garde, ma Fille bien- aimée, de ne pas te tromper : tu te tromperais, si tu voulais manger à la table du Père, et si tu voulais éviter la table du Fils ; c'est sur cette table qu'il faut

manger, car rien ne peut s'acquérir sans peine, et le Père ne peut connaître la peine , mais seulement le Fils Et comme sans peine nous ne pouvons traverser cette mer orageuse , le doux et tendre Verbe , qui connaît la peine , nous a tracé notre voie , notre règle ; il a préparé notre chemin avec son sang. Ne dormons donc pas, nous les esclaves rachetées par le sang du Christ, si nous voulons être ses épouses fidèles ; mais secouons le sommeil de la négligence , et courons par cette voie de Jésus crucifié avec de tendres et ardents désirs. Ce n'est plus le moment de dormir, car nous voyons le monde dans une misère plus grande que jamais. Aussi je te conjure et je te commande de renouveler tes gémissements et tes désirs, en priant beaucoup pour le salut de tous les hommes , pour la réforme de la sainte Église, afin que Dieu, dans sa bonté, fasse au Saint-Père la grâce d'accomplir ce qu'il a commencé ; car, d'après ce qui m'est écrit de Rome, il paraît qu'il se met à l'œuvre généreusement, et qu'il veut s'appliquer à gagner les âmes (1). Je connais son saint désir, et j'ai l'espérance , si mes péchés n'y mettent pas obstacle , que la paix se» fera bientôt. Je ne te dis qu'une chose, c'est de crier avec une foi vive en la présence de Dieu. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

(1) La lettre est de 1377 , date du retour de Grégoire XI à Rome.

CCXXVI (180). — A SOEUR ALESSIA ,

ET A QUELQUES AUTRES DE SES FILLES DE SIENNE , LE JOUR DE LA CONVERSION DE SAINT PAUL.

Il faut détruire la volonté propre pour suivre la vérité à la lumière de la très-sainle foi.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Bien -aimée Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et resclave des serviteurs de Jésus-Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir toutes suivre et aimer la vérité. Oui, que l'œil de l'amour sensitif soit obscurci et perdu en vous, et que l'œil de rintelligence soit éclairé de la lumière de la très-sainte Foi , afin que vous puissiez dire en vérité avec le glorieux saint Paul, lorsque votre volonté sera morte : « Seigneur, que voulez -vous que je fasse (1)? » Dites -moi ce que vous voulez que je fasse, et je le ferai. 0 mes Filles bien-aimées , je vous promets que si vous faites sincèrement cette réponse à notre Créateur, vous vous trouverez monter avec saint Paul au troisième ciel, par le moyen de la sainte Trinité,

(1) Act., IX, 6.

c'est-à-dire que votre mémoire se remplira des bienfaits de Dieu, et que yous participerez à la puissance du Père , qui vous rendra fortes et patientes contre le démon, contre votre faiblesse et contre les persécutions du monde ; et en supportant ces attaques avec patience , vous en triompherez. Votre intelligence goûtera et verra son objet, c'est-à-dire la sagesse du Fils de Dieu, et vous recevrez de cette sagesse la lumière surnaturelle ; votre volonté sera liée dans les liens du Saint-Esprit, abîme de charité , et par cette charité vous concevrez un tendre et ardent désir pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes.

2. Et en étant ainsi doucement élevées par le moyen de la Trinité, en participant à la puissance du Père, à la sagesse du Fils, à la clémence du Saint-Esprit, comme nous l'avons dit , vous pleurerez avec un amour et une douleur immenses sur le Fils de l'humanité, qui est mort , sur le corps mystique de la sainte Église et sur moi, votre ignorante et misérable mère. Oui, mes chères Filles, ayez compassion de mes iniquités, qui sont cause de tout le mal qui se fait dans le monde , et surtout de F outrage commis contre la douce Épouse du Christ. Dieu pourvoira à tant de maux; je suis certaine, et c'est ce qui me soutient, que la Providence ne nous manquera pas, e,t il me semble qu'elle se manifeste déjà. Aussi, mes très-chères Filles, je vous conjure et je vous ordonne de vous plonger et de vous anéantir dans le sang de l'Agneau sans tache; offrez en sa présence d'humbles et continuelles prières. Je ne vous dis pas autre chose , si ce n'est que Dieu vous donne son éternelle bénédiction; et moi, de sa part, je vous donne la mienne.

3. Aimez-vous, aimez- vous les unes les autres; et toi, Aiessia, ma Fille bien -aimée, je te dis de t' enivrer, toi et les autres, de ce sang, et de ne te nourrir que de ce sang. Je prie la souveraine et éternelle Vérité , la douce Bonté divine , de répandre en toi et dans les autres une telle abondance de sa grâce , qu'en tout et pour tout je voie ta volonté morte et anéantie , afin que je puisse me glorifier de toi et des autres en présence de Dieu, et rendre gloire et honneur à son nom. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

CCXXVII (181). — A LA MEME SOEUR ALESSIA,

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