‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 40 sur 160 · CCXXXIII (2125).— A MESSIRE FRANÇOIS DE MONTALCINO · texte numérisé non relu

CCXXXIII (2125).— A MESSIRE FRANÇOIS DE MONTALCINO

DOCTEUB EN DROIT (1).

De la patience et de l'impalieiice.-~Il faut renoncer à sa volonté pour avoir la paix en ce monde et en Taulre.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Bien -aimé Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermi dans une vraie et sainte patience. Car je vois que sans la patience nous ne pourrons plaire à Dieu, et nous aurons dès cette vie un avant -goût de l'enfer. Oui, par l'impatience nous commençons à goûter les tourments de l'enfer en ce monde.

2. Oh ! que l'homme serait insensé, s'il voulait goûter l'enfer lorsqu'il peut jouir de la vie éternelle! car la vie éternelle n'est pas autre chose qu'une volonté en paix , en harmonie avec la volonté de Dieu , une volonté soumise qui ne peut désirer et vouloir que ce que

ri) François de Montalcino fut un professeur célèbre de l'université de Sienne. Sainte Catherine parle de sa femme , Moranda . dans la lettre cm.

Dieu veut; et tout le bonheur de ceux qui en jouissent est fondé sur cette volonté pacifiée. Mais au contraire ceux qui sont dans l'enfer sont brûlés et dévorés par leur volonté perverse, cette volonté qui les torture par l'impatience, la haine et la colère qui les rongent et les accablent; et tout cela est mérité par l'ignorance et l'aveuglement de l'homme. S'il avait été sage en cette vie lorsqu'il pouvait la recevoir, s'il avait voulu, il eût évité cette ignorance et cet aveuglement. 0 très cher Frère ! imitez ces sages qui dès cette vie commencent à goûter Dieu en ne faisant qu'une volonté avec lui, car toutes nos peines viennent de ce que nous voulons ce que nous ne pouvons avoir. Si la volonté aime les honneurs, les richesses, les plaisirs, la puissance ou la santé du corps, si elle les veut et les désire avec un amour déréglé, elle ne peut les avoir, et souvent même elle perd ce qu'elle a; elle en éprouve alors une grande peine, parce qu'elle aime d'une manière déréglée. Puisque c'est la volonté qui cause la peine, en détruisant la volonté propre, on détruira toute peine.

3. Comment pourrons-nous la détruire? en nous dépouillant du vieil homme, c'est-à-dire de nous-mêmes, et en nous revêtant de l'homme nouveau, c'est-à-dire de l'éternelle volonté du Verbe, de l' Homme-Dieu. Et si vous cherchez ce que veut cette douce Volonté, demandez à Paul, qui vous assure qu'elle ne veut autre chose que notre sanctification (l). Tout ce que Dieu donne et permet, même la peine et la maladie, il le donne et le permet providentiellement pour notre sanctification et pour les besoins de notre salut.

(1) I Ép. aux Thessal., iv, 3.

4. Nous ne devons donc pas être impatients de ce qui est notre bien ; mais nous devons en être très-reconnaissants, nous jugeant indignes de souffrir pour Jésus crucifié et indignes de la récompense qui suit la peine , nous préparant à la peine par le mépris et la haine de nous-mêmes et de cette partie sensuelle qui se révolte et qui outrage le Créateur. Et si nous disons que cette sensualité ne semble pas vouloir accepter les soufifrances, il faut la soumettre par la douce et sainte pensée de Jésus crucifié , il faut la flatter et la menacer en lui disant : Souffre aujourd'hui, mon àme, peut-être que demain ta vie sera terminée; pense que tu dois mourir, et tu ne sais pas quand. Considérons bien que la peine ne peut être plus grande que le temps, et que le temps pour l'homme est étroit comme la pointe d'une aiguille. Comment donc dire qu'une peine est grande? Il ne faut pas dire ce qui n'est pas ; et si cette passion sensuelle veut lever la tête , il faut lui opposer la crainte et l'amour en lui disant : Songe que le fruit de l'impatience est la peine éternelle , et qu'au dernier jour du jugement, nous aurons à souffrir ensemble. Il vaut mieux vouloir ce que Dieu veut , aimer ce qu'il aime que de vouloir ce que tu veux, et de t'aimer toi-même d'un amour sensuel. Je veux que tu souffres courageusement en pensant qu'il n'y a aucun rapport entre les souffrances de cette vie et la gloire future que Dieu prépare à ceux qui le craignent, et qui se revêtent de sa douce volonté (1).

5. Et puis, mon doux Frère et Père, songez que quand l'àme écoute si bien la raison, elle ouvre l'œil

(1) Ép. aux Rom., viii, 18.

de l'intelligence et voit son néant, car l'être qu'elle a vient de Dieu. Elle trouve son ineffable charité, qui , par amour et non par devoir, l'a créée à son image et ressemblance pour qu'elle jouisse , et qu'elle possède la souveraine, l'éternelle beauté de Dieu, qui ne l'a pas créée pour un autre but. La Vérité suprême nous a montré qu'elle n'avait pas créé l'homme pour un autre but quand Notre-Seigneur est mort sur le bois de la très-sainte Croix pour nous rendre la fin que nous avions perdue. Il s'immola, et livra son corps, d'où s'échappèrent de toute part des flots de sang, avec une telle ardeur d'amour, que toute dureté de cœur devrait s'amollir, que toute impatience devrait disparaître et se changer en une parfaite patience ; il n'y a rien d'amer qui ne devienne doux dans le sang de l'Agneau, ni rien de lourd qui ne devienne léger. Ne dormons donc plus ; mais employons courageusement le peu de temps qui nous est laissé , nous attachant à l'étendard de la très-sainte Croix par une bonne et sainte patience. Considérons que le temps est court, et que la peine n'est presque rien , tandis que la récompense que nous en recevrons est immense. Je ne veux pas que vous sacrifiez à un peu de peine un si grand bien . Se plaindre et se lamenter n'ôtent pas la peine , mais l'augmentent au contraire en excitant la volonté à vouloir ce qu'elle ne peut avoir.

6. Revêtez-vous, revêtez-vous du Christ, le doux Jésus ; ce vêtement est si fort , que ni les démons ni les créatures ne peuvent le déchirer, si vous n'y consentez pas. Le Christ est l'éternelle et souveraine douceur qui détruit toute amertume ; c'est en lui que l'àme goûte toute douceur. Elle s'y nourrit , s'y rassasie tellement , que tout ce qui est étranger à Dieu elle le re-

garde comme du fumier, de la fange ; elle se réjouit dans les opprobres, les mauvais traitements, les outrages, et elle ne veut autre chose que devenir semblable à Jésus crucifié. C'est là qu'elle met tout son bonheur et tout son zèle. Plus elle souffre, plus elle est heureuse, parce qu'elle sait que c'est la voie droite et le meilleur moyen de ressembler à Jésus crucifié. Je veux que vous soyez un chevalier généreux , et que , pour Jésus crucifié , vous ne craigniez pas les coups de la maladie.

7. Pensez que c'est la grâce de Dieu qui nous envoie la maladie pour empêcher les fautes nombreuses que nous ferions si nous avions la santé. Elle expie et purifie nos péchés, qui mériteraient une peine infinie, et Dieu dans sa miséricorde se contente d'une peine finie. Ainsi donc, pour l'amour de Jésus crucifié , attachez-vous à la Croix avec Jésus crucifié , réjouissezvous dans les plaies de Jésus crucilié. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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