FILS DE MAITRE BARTHËLEMI
MÉDECIN DE SIENNE d'uNE GRANDE RÉPUTATION (1).
Du péché mortel. — Combien la lumière est nécessaire pour en connaître la gravité, et pour obtenir la grâce de Dieu.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très -cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir mépriser le péché mortel , car vous ne pourrez autrement avoir la grâce de Dieu dans votre àme ; et cette grâce , je ne vois pas que vous ni aucun autre puissiez la posséder sans cette lumière qui fait voir et connaître la gravité du péché et l'avantage de la vertu. La chose qu'on ne connaît pas, on ne peut l'aimer si elle est digne d'amour, ou la détester si elle est digne de haine. On ne peut rien connaître sans la
(1) Maître François, de la famille des Casini, de Sienne, eut comme médecin une grande réputation dans toute l'Italie. Il était à la cour d'Avignon à l'époque du voyage de sainte Catherine, et il devint le médecin d'Urbain VI , qui l'employa dans quelques négociations. Après la mort d'Urbain VI, il retourna dans sa pairie, et fit partie du gouvernement de la république , en 1390, date de sa mort.
lumière. Nous avons donc besoin de la lumière, afin qu'elle éclaire l'œil de noire intelligence par la prunelle de la très-sainte Foi, quand le nuage de l'amour-propre ne l'a pas obscurcie.
2. Si cet amour -propre existe, nous devons le dissiper, pour qu'il ne soit pas un obstacle à notre vue ; nous devons , par le saint amour, chasser l'amour coupable de la sensualité, car l'amour-propre consume et délruit la grâce divine dans l'àme , et corrompt toutes ses œuvres. Comme un mauvais arbre dont tous les fruits sont corrompus, l'homme qui s'adonne à l'amour seusitif ne produit rien de bon et plie sous le poids du péché mortel. Toutes ses œuvres sont corrompues, parce qu'il a perdu la lumière et qu'il est dans les ténèbres , tellement qu'il ne connaît et ne discerne plus la vérité ; son goût et les désirs de son âme sont viciés ; toutes les choses bonnes lui paraissent mauvaises, et les choses mauvaises lui paraissent bonnes ; il méprise les vraies vertus, il s'éloigne de l'amour de Dieu et du prochain, et il met tout son bonheur dans les délices et les plaisirs du monde. S'il aime son prochain , il ne l'aime pas pour Dieu, mais pour son seul intérêt. Celui, au contraire, qui est vraiment libre de tout amour sensitif , aime son Créateur par-dessus toute chose et son prochain comme lui-même. Il ne peut avoir cet amour, si d'abord à la lumière de Tintelligence il ne reconnaît pas qu'il n'est rien, qu'il a reçu de Dieu l'être et toutes les grâces qui y sont ajoutées. Alors, quand il se connaît bien luimême, avec ses défauts et la bonté de Dieu à son égard, il déteste ses défauts, et l'amour-propre qui en est cause; il aime la vertu, et par amour de la vertu, qu il aime , par amour de son Créateur, il est prêt à souffrir
toutes sortes de peines plutôt que d'offenser Dieu et d'outrager la vertu. Toutes ses œuvres spirituelles ou temporelles sont dirigées vers Dieu , et dans quelque condition qu'il se trouve , il aime et craint toujours son Créateur. S'il a des richesses, des honneurs dans le monde , des enfants , des parents , des amis , il possède tout comme des choses prêtées qui ne lui appartiennent pas, et il en use avec mesure, et non pas sans mesure. S'il est dans l'état du mariage, il y vit en respectant les lois de ce sacrement , et en observant les jours prescrits par l'Église. S'il doit être en rapport avec les créatures et les servir, il le fait avec zèle, non pas avec un cœur faux , mais librement et en ne pensant qu'à Dieu.
3. Il règle toutes les puissances de son àme et tous les mouvements de son corps. Sa mémoire s'applique à retenir les bienfaits de Dieu , son intelligence à comprendre sa volonté , qui ne veut que notre sanctification , et sa volonté est décidée à aimer par -dessus tout son Créateur. Dès que les puissances de son àme sont réglées, les mouvements de son corps le sont aussi. Je vous prie donc, très- cher Frère, de régler votre vie de cette manière. Ouvrez l'œil de votre intelligence pour connaître la gravité du péché et la grandeur de la bonté de Dieu. En agissant ainsi dans toutes les conditions où vous serez, vous serez agréable à Dieu, et vous serez un arbre fertile; vous produirez des fruits de vie, c'est-àdire de vraies et saintes vertus , et dans cette vie vous aurez un avant- goût de la vie éternelle. Mais je considère que nous ne pouvons jamais recevoir la paix , le repos, la grâce, sans nous connaître à la lumière de la très-sainte Foi, sans connaître la gravité du péché
mortel , la bonté de Dieu et le prix de la vertu. Je vous ai dit que je désirais vous voir mépriser le péché mortel, et je vous conjure de le faire. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection
CCXXXVI (^^8). — A MESSIRE RISTORO DE CANIGIANI,
A FLORENCE (i).
Des moyens de plaire h Dieu et de persévérer dans la vertu.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Très - cher Frère dans le Christ , le doux Jésus , moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir constant et persévérant dans la vertu ; car ce n'est pas celui qui commence qui est couronné, mais celui qui persévère. La persévérance est la reine qui est couronnée ; elle est accompagnée de la force et de la vraie patience , mais c'est elle seule qui reçoit la couronne de gloire. Aussi, mon très -doux Frère, je veux que vous soyez constant et persévérant dans la vertu , afin que vous receviez la récompense de toutes vos peines. J'espère de la bonté de Dieu qu'il vous fortifiera tellement, que ni le démon ni les créatures ne
(1) La famille Ganigiani était une des plus noWes de Florence, et beaucoup de ses membres périrent à la bataille de Montaperto. Ristoro était avocat, et très-attaché à sainte Catherine, ainsi que son père Pietro, et son frère Barducio, le secrétaire bien-aimé de notre Sainte. (Voir Vie de sainte Catherine, II« p., ch. 1.)
pourront vous faire retourner à votre premier voiiiissement.
2. 11 me semble, d'après ce que vous m'écrivez, qu« vous avez bien commencé, et je m'en réjouis beaucoup pour votre salut, en voyant vos saints désirs. Vous me dites d'abord que vous pardonnez à tous ceux qui vous ont offensé ou qui ont voulu vous offenser : c'est là une chose absolument nécessaire, si vous voulez avoir la grâce de Dieu dans votre àme , et même être tranquille selon le monde. Celui qui reste dans la haine est privé de Dieu et dans un état de damnation j dès cette vie même il goûte l'enfer ; il nourrit sans cesse en luimême le désir de la vengeance ; il vit toujours dans la crainte, et, en croyant tuer son ennemi, il se tue lui-même, car il tue son àme avec le poignard de la haine. Oui , ceux qui croient tuer leur ennemi se tuent eux - mêmes ; tandis que celui qui pardonne véritablement pour l'amour de Jésus crucifié, celui-là trouve la paix , le repos , et ne ressent aucun trouble , parce que la colère , qui trouble , est détruite dans son àme , et Dieu , qui récompense tout bien , lui rend la grâce , et lui donne après la mort la vie éternelle. Le bonheur , la joie , la paix de conscience que l'àme reçoit alors , la langue est incapable de l'exprimer ; et même, selon le monde, c'est une grande gloire de ne pas vouloir se venger de son ennemi , par amour de la vertu et par générosité. Je vous y invite , et je vous encourage à persévérer dans votre sainte résolution.
3. Quant à demander et à poursuivre ce qui vous appartient justement, vous pouvez le faire en toute sûreté de conscience si vous le voulez; car personne
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n'est obligé d'abandonner son bien s'il ne le veut pas ; mais celui qui le veut sera plus parfait.
4. Quant à ne pas aller à l'évêché ni au palais, cela est bien et très- bien. Il vaut mieux rester tranquille chez vous ; car nous sommes faibles au milieu de l'agitation; notre àme souvent s'agite elle-même et fait des choses injustes et déraisonnables , celui-ci pour montrer qu'il en sait plus qu'un autre, celui-là par désir de gagner de l'argent. Il est bien de fuir ces occasions.
5. Je fais cependant une exception. S'il s'agit des pauvres qui ont évidemment raison , et qui n'ont personne pour les soutenir et prouver leurs droits, parce qu'ils n'ont pas d'argent, vous honorerez beaucoup Dieu en vous fatiguant pour eux avec charité; comme saint Yves , qui fut dans son temps l'avocat des pauvres (1). Pensez que le service rendu aux pauvres en les assistant avec le talent que vous avez reçu du Ciel , sera très -agréable à Dieu et très -profitable au salut de votre àme. Saint Grégoire dit qu'il est impossible qu'un homme compatissant périsse de la mauv-aise mort , c'està-dire de la mort éternelle. Aussi je me réjouirais beaucoup de vous le voir faire, et je vous le demande.
6. Dans toutes vos actions, ayez Dieu devant les yeux, en vous disant à vous-même, lorsque les désirs déréglés se révoltent contre votre sainte résolution : Pense , mon àme , que le regard de Dieu est sur toi , et qu'il pénètre le secret de ton cœur; pense que tu dois mourir, que tu ne sais pas quand , et qu'il faudra rendre compte au souverain Juge de toutes tes actions ; ce Juge punit le mal et récompense le bien. Si vous vous
(1) Saint Yves, une des gloires de la Bretagne, est le patron des liommes de loi.
contenez ainsi , vous ne vous éloignerez jamais de la volonté de Dieu.
7. Travaillez au bonheur de votre àme ; c'est le premier devoir que vous ayez à remplir; soulagez votre conscience de ce qui pourrait la charger, soit en réparant les torts matériels que vous avez faits aux autres , soit en demandant pardon des offenses que vous avez pu leur faire, afin que vous demeuriez toujours dans la charité du prochain. Yendez aussi ce que vous avez d'inutile, et les vêtements somptueux, qui sont bien nuisibles, mon très -cher Frère; car ils enflent le cœur et nourrissent l'orgueil, en nous faisant paraître plus grands que les autres, et glorifier de ce qui ne le mérite pas. C'est une grande honte pour nous , lâches chrétiens , de voir notre chef souffrir, et de rechercher les délices. Aussi , selon saint Bernard , il n'est pas convenable de voir des membres délicats sous un chef couronné d'épines. Je dis que vous faites très- bien si vous employez le remède. Mais revètez-vous honnêtement et sans dépense extraordinaire , vous serez très-agréable à Dieu ; et , autant que vous le pourrez, faites de même pour votre femme et vos enfants ; soyez leur règle et leur modèle , comme doit l'être un père , obligé d'élever ses enfants selon la raison et dans la pratique de la vertu.
8. J'ajouterai une chose. Conservez la crainte de Dieu dans l'état du mariage, respectez- le comme un sacrement ; ne suivez pas les désirs déréglés, et observez les jours prescrits par l'Église, comme un homme raisonnable , et non pas comme un animal grossier. Alors , vous et les autres vous serez de bons arbres, et vous produirez de bons fruits.