PAUVRE DE TOUTE VERTU, LORSQU'ELLE ÉTAIT A FLORENCE
Elle l'exhorte à souffrir avec une sainte patience.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine, la servante et l'esclaye des serviteurs de Jésus -Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de te voir souffrir avec une vraie et sainte patience, afin que tu creuses ce solide fondement que doivent avoir les vrais serviteurs de Dieu. Car dès qu'ils sont décidés à servir Dieu , ils sont décidés aussi à souffrir jusqu'à la mort pour la gloire et la louange de son nom. Ils s'éloigneraient autrement de la voie , et ne suivraient pas la doctrine de la douce Vérité. 0 très- cher Fils , combien il te sera doux de te voir arrivé au terme tant désiré ! Que l'espérance te fasse souffrir sans ennui et sans trouble, mais avec une respectueuse résignation, avec une foi vive , croyant fermement que , quand Dieu verra que tu souffres pour son honneur et pour ton salut, sa bonté te donnera une autre vie.
2. Remplis avec respect tes devoirs envers ton père et ta mère, honore Dieu et travaille pour eux. C'est main-
tenant que s'acquièrent les vertus ; et , afin de mieux souffrir, baigne -toi dans le sang de Jésus crucifié ; c'est là qu'il faut noyer et détruire ta volonté. Je ne t'en dis pas ici davantage. Je te prie , si tu le peux sans scandale
et si la voie est sûre , d'aller jusqu'à Donne-lui cette
lettre , aide-le aussi bien que tu le sauras et le pourras , dirige-le, etc. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CCLXIIl (255) —A ETIENNE DE CORRADO MACONI
De la cité de l'àme, qui a trois portes, la mémoire, l'intelligence et la volonté.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Très-cher Fils dans le Christ , le doux Jésus , moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec ïe désir de te voir hien garder la cité de ton àme. 0 trèscher Fils! cette cité a bien des portes. Les trois principales sont la mémoire, l'intelligence et la volonté. Notre Créateur permet que toutes ses portes soient attaquées , et quelquefois ouvertes de force, excepté une seule, qui est la volonté. Il arrive souvent que l'intelligence ne voit que ténèbres ; la mémoire est remplie de choses frivoles et passagères, de pensées confuses et déshonnêtes; et aussi tous les mouvements du corps sont déréglés et portés au mal : il est évident qu'aucune de ces portes n'est vraiment en notre pouvoir. Nous ne sommes maîtres que de la seule porte de la volonté , que garde le libre arbitre ; et cette porte est si solide , que ni les démons ni les créatures ne peuvent l'ouvrir, si celui qui la garde n'y consent pas et n'ouvre pas la porte à ce que
la mémoire, l'intelligence et les autres portes ont laissé pénétrer. Notre cité sera ainsi toujours franche. Reconnaissons donc, mon Fils, reconnaissons un si grand bienfait , une si grande charité , que nous avons reçue de la Bonté divine, en nous assurant la libre possession de cette noble cité.
2. Appliquons-nous à faire bonne et fidèle garde ; mettons à côté du libre arbitre le chien de la conscience : lorsque quelqu'un viendra à la porte, il réveillera la raison en aboyant, pour qu'elle reconnaisse si c'est un ami ou un ennemi ; et alors la garde fera entrer les amis, en accomplissant les saintes et bonnes inspirations j elle chassera les ennemis en fermant la porte de la volonté et en ne consentant pas aux pensées mauvaises qui se présentent tous les jours ; et quand le Maître te demandera la ville, tu pourras la lui rendre libre et ornée des vraies et solides vertus obtenues par sa grâce. Je ne t'en dis pas davantage. Comme je l'ai écrit le premier jour de ce mois dans ma lettre adressée à tous mes fils , nous sommes arrivés en paix et heureusement, le premier dimanche de l'Avent (1). Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
(1) Cette lettre est sans doute écrite de Rome, où sainte Catherine arriva le 28 novembre 1378. La lettre dont elle parle est peut-être la cclvi, adressée à Sano de Maco.
CCLXIV (256).— A ETIENNE DE CORRADO MACOINI
De la connaissance de Dieu et de soi-même.
1. Très-cher Fils dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ , je t'écris dans son précieux sang- , avec le désir de te voir hors des mains de tes ennemis. Il me semble, si je ne suis pas dans l'erreur, que la divine Bonté fait déjà apparaître l'aurore, et j'espère que bientôt viendra le jour, et que le soleil paraîtra. D'après ce que tu m'as écrit , tu as été fait prisonnier non pendant la nuit , mais pendant le jour; puis, grâce à la clémence du Saint- Esprit , l'aurore s'est levée dans le cœur de ces démons incarnés, et tu as été délivré (1). Pense , très-doux Fils, que pendant que tu resteras dans la nuit de la vraie connaissance de toi-même, tu ne seras jamais captif; mais si la volonté propre voulait passer au jour de l'amour sensitif , ou si Tàme voulait jouir du jour de la
(1) La lettre de sainte Catherine à Sano de Maco (ccliv), et à ses autres fils, parle d'un ami fait prisonnier après la conclusion de la paix à Florence. Cet ami doit être Etienne Maconi. Burlamachi n'a pas remarqué le rapport qu'il y a entre ces deux lettres.
connaissance de Dieu avant d'avoir été dans la nuit de la connaissance de soi-même , elle serait prise par ses ennemis. Il n'est pas douteux que si l'àme ne se tient pas avec un ardent désir dans la connaissance de soi-même et de la bonté de Dieu à son égard, elle se trouvera bientôt enchaînée par les ennemis de Dieu. Aussitôt l'ennemi de la présomption viendra avec lès liens de l'orgueil , avec les passions , les délices , les honneurs du monde ; le démon et la chair te feront prisonnier. Je veux donc que tu te reposes le jour et la nuit dans la connaissance de toi-même en Dieu , et de Dieu en toi.
2. Alors tu trouveras que, quand même tes ennemis t'enchaîneraient et obscurciraient de pensées confuses ton cœur, l'aurore paraîtrait cependant; il te serait dit intérieurement, et tu dirais toi-même : Reste en paix et repose-toi sur la table de la Croix , où tu trouveras la paix et le repos, au milieu même des tempêtes. Quelle paix n'avez -vous pas goûtée lorsque vous étiez des agneaux au milieu des loups, et qu'ils vous dirent : Allez en paix ! Vous étiez encore en guerre , et vous avez goûté la paix quand vous les avez entendus. Songe qu'il en sera ainsi de ton àme, assaillie par des pensées tumultueuses. Si elle se conforme à la volonté de Dieu , en voyant que son amour les envoie pour rendre plus parfaite sa sollicitude , et plus sincère son humilité , elle y trouvera la paix, même lorsqu'elle sera encore dans le temps de la guerre.
3. Maintenant, puisque le doux Époux éternel vous a délivré miraculeusement et vous a tiré de leurs mains, mon àme désire et lui demande qu'il vous délivre de vos autres ennemis, qui sont plus grands et plus cruels que les autres : ceux-là étaient les ennemis du corps, mais
ceux-ci sont les ennemis de lànie. Car il est bien vrai que les serviteurs de l'homme selon le monde sont nos ennemis , surtout ceux qui nous approchent le plus , et qui ne pensent qu'à leur intérêt. Quand tu seras délivré de leur captivité, alors le soleil se lèvera; maintenant tu n'es qu'à l'aurore, et tu ne peux pas encore bien discerner et goûter la vertu , parce que tu n'es pas arrivé à la grande lumière du soleil, où tu seras libre de tes ennemis. Mais je veux, très -cher Fils, que lu prennes courage dans le temps de l'aurore , parce que viendra bientôt le temps du soleil , où nous entendrons cette douce parole : « Laisse les morts ensevelir les morts , et suis-moi (1). » Je ne t'en dis pas davantage sur ce sujet. Plonge- toi dans le sang de Jésus crucifié, afin que les ennemis ne te trouvent plus. 11 ne faut pas dormir dans le lit de la négligence, de peur qu'ils ne reviennent sur-le-champ et qu'ils ne te lient davantage. Je te réponds , au sujet de la messe, que vous avez bien fait de ne pas y aller. Quant à vous être faits les familiers de messire Jacomo, si je l'avais su, vous ne l'auriez pas fait , mais vous vous seriez humiliés et vous auriez obéi , attendant avec patience le moment de la paix . Maintenant je te dirai que , s'il lui semble que vous pouvez y aller en toute sûreté de conscience , vous le pouvez ; autrement, non (2). J'ignore si sa dignité doit avoir des privilèges si étendus , et si on doit comprendre seule-
(1) s. Matth., viii.,22. — Sainte Catherine annonce ainsi ce qu'Etienne Maconi devait faire après sa mort.
(2) Sainte Gatlierine répond ici aux questions d'Etienne Maconi sur l'observation de l'interdit. La paix était conclue, mais elle n'était pas encore ratifiée par Urbain VI , et l'interdit n'était pas levé. Messire Jacomo était un dignitaire qui avait le privilège de taire célébrer la messe pour lui et sa maison.
ment par ses familiers tous ceux qui sont à son service. Peut-on prendre le titre de familiers quand on ne Test pas et qu'on ne veut pas l'être? Sa dignité permet- elle de le faire, et vous en a-t-on donné l'assurance? • 4. Quant à ton voyage, il n'est pas nécessaire pour l'affaire en question ; je ne te demande donc pas de venir. J'aurais été très- heureuse si tu étais venu, et je le serais encore si tu pouvais venir, mais sans scandale. Tl ne faut pas irriter et troubler ton père et ta mère tant que ce ne sera pas nécessaire. Je veux que tu l'évites maintenant autant que tu le pourras , et je suis persuadée que si la Bonté divine voit que c'est le meilleur, elle fei'a cesser le scandale, et tu pourras venir en paix. Viens donc si tu peux. Si ma mère Lapa vient à Sienne, je te la recommande. Réponds à Pietro au sujet de l'argent qu'il m'envoie, en ne parlant pas du prix du cheval. Je n'en ai rien eu, et il n'en a jamais été question. Seulement, le jour où j'ai reçu ces lettres, Mino de Simone est venu et m'a demandé si j'avais reçu cet argent. Je lui ai répondu que non. C'était la vérité , et je n'en avais pas entendu parler. Il me dit qu'il irait trouver Andréa, et qu'il lui dirait : S'il le demande, j'enverrai ce que je dois donner. S'il veut le donner, qu'il le donne à Nanni. Je termine. Demeure dans la sainte et douce dilection de Dieu. Encourage Pietro et mes autres fils. Dis au Prieur qu'il fera de sœur Lapa ce qu'il jugera convenable (1), et qu'il lui fasse connaître sa volonté. Je ne lui écris pas , ni à Pierre, parce que je n'ai pas le temps ; je suis trop occupée. Barduccio, ton négligent frère, dit qu'il faut que tu viennes pour une chose qu'il doit
(1) Lapa, la mère de sainte Catherine, avait revêtu l'habit des tertiaires de Saint-Dominique, en 1378.
faire , et qu'il voudrait bien ta présence ; il lui paraît difficile de la faire si tu n'es pas avec lui ; si bien que, si tu ne viens pas, il ira te trouver avant de la faire. Il se recommande à tes prières et à celles des autres ; il en a grand besoin, car il sera maintenant toujours éprouvé.^ Lisa aussi demande que tu pries pour elle, toi et les autres. Doux Jésus, Jésus amour. Baptiste te répond que ce que vous lui mandez sera bien fait. . . Et ce sera une bonne plante nouvelle dans le corps mystique de la sainte Église. J'ajouterai que je voudrais qu'il fût ou comme messire Thomas , ou comme messire Martin ; car ils sont bons, vertueux et parfaits en toute chose. Tu enverras demander à la comtesse mon li\re (1) ; je l'ai attendu tous les jours, et il ne vient pas. Si tu y vas, dis bien de me l'envoyer au plus tôt, et fais en sorte que celui qui ira ne l'oublie pas.
(1) C'était le livre du Dialogue, qu'elle avait dicté à ses disciples avant son voyage de Rome.
CCLXV (257). — A ÉTIEÎSINE DE CORRADO MACOINI.
Du mépris du monde et de soi-même.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très -cher Fils dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je t'écris dans son précieux sang, avec le désir de te voir mourir pour l'honneur de Dieu , de cette mort qui donne la vie à l'âme : c'est-à-dire que, pour l'honneur de Dieu, tu ne t'inquiètes plus de toi-même, mais que je te voie courir généreusement là où tu pourras mieux accomplir sa sainte volonté. Il est temps, mon doux Fils, de se perdre soi-même et de tout négliger pour rendre honneur à Dieu par tous les moyens. Je n'en dis pas davantage maintenant. Je te prie et je te commande de la part de Jésus crucifié, si le Prieur, ou d'autres pour lui, te demandent un service, de leur ohéir comme à moi-même, voyant ma volonté dans tout ce qu'ils te demanderont. Qu'il en soit de même pour Thomas (1).