‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 2)Chapitre 8 sur 160 · AU MONASTÈRE DE SAINTE- ABONDE, PRÈS SIENNE · texte numérisé non relu

AU MONASTÈRE DE SAINTE- ABONDE, PRÈS SIENNE

Du vêtemenl royal de la charité, et du renoncemenl à soi-même par l'obéissance.

AU WOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Ma très chère Fille dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir revêtue du vêtement royal, du vêtement d'une ardente charité. Ce vêtement couvre la nudité, cache la- honte, réchauffe et détruit le froid. Je dis qu'il couvre la nudité : si Fàme, créée à Timage et ressemblance de Dieu , avait l'être sans avoir la grâce divine , elle n'atteindrait pas la fin pour laquelle elle a été créée ; il faut donc avoir d'ahord le vêtement de la grâce , que nous recevons dans le saint baptême par la vertu du sang de Jésus -Christ. Avec ce vêtement, les enfants qui meurent dans leurs premières années possèdent la vie éternelle; mais nous, les épouses qui avons le temps , si nous ne revêtons pas un vêtement

(1) Cette lettre répète en partie, avec quelques variantes, la lettre cxcviu ni. 3

d'amour pour l'Époux céleste , en reconnaissant son ineffable charité, nous pourrons dire que cette grâce que nous avons reçue dans le baptême reste nue. Il faut donc que nous excitions notre amour et notre désir en ouvrant l'œil de l'intelligence pour nous connaître et pour connaître en nous la bonté de Dieu et T amour ineffable qu'il a pour nous ; car l'intelligence qui connaît et qui voit ne peut s'empêcher d'aimer, et la mémoire de retenir son bienfaiteur; et ainsi l'amour attire Tamour, et l'àme se trouve revêtue, sa nudité est couverte.

2. Je dis que ce vêtement cache la honte de deux manières. D'abord le regret du péché en éloigne la honte ; la honte que l'àme ressent d'avoir offensé son Créateur lui a rendu le vêtement de l'amour des vertus, elle honore Dieu et y trouve sa récompense ; car, dans tout ce que nous faisons et désirons , Dieu ne veut que la fleur de l'honneur, et nous laisse le fruit de la récompense. Vous voyez donc que ce vêtement cache la honte du péché ; je dis , de plus , qu'il ôte une autre honte , celle qui vient de la sensibilité de Famour-propre et des jugements du monde. La volonté est morte à elle-même et à toutes les choses qui passent ; non -seulement elle ne rougit pas , mais elle se réjouit de la honte , des mauvais traitements, des mépris, des outrages et des injures ; elle aime à se voir foulée aux pieds du monde ; elle est heureuse pour l'honneur de Dieu, lorsque le monde la poursuit de ses injures, le démon de ses tentations, et la chair de ses révoltes contre l'esprit; elle s'en réjouit par vengeance et par haine contre elle même, pour ressembler à Jésus crucifié, se croyant indigne de la paix et de la tranquillité d'esprit. Elle n'a

pas honte d'être abaissée et tourmentée par ces trois ennemis, par le monde, la chair et le démon, parce que sa volonté sensitive est morte et revêtue du vêtement de la souveraine et éternelle bonté de Dieu. Elle reçoit tout avec respect et amour, parce qu'elle voit que Dieu permet tout par amour, et non par haine ; et nous recevons avec amour ce qui nous est donné avec amour. Aussi il lui est doux de désirer la honte, parce qu'avec cette honte elle chasse la honte.

3. Oh ! combien est heureuse Vàme qui possède cette douce lumière ! car non-seulement elle hait ses inclinations et celles des autres , mais elle aime les pehies que causent ces inclinations, qui sont pour nous la sensualité, et pour les autres les persécutions du monde, c'est-à-dire la haine coupable de celui qui persécute Ma bien chère Fille , juge -toi donc digne de la peine et indigne du fruit qui suit la peine. Ce seront là les broderies que tu porteras sur ton rojal vêtement ; tu sais bien que le céleste Époux s'en est fait un semblable, car il a brodé sur son vêtement les peines , les fouets , les mauvais traitements , les outrages, et enfin la mort honteuse de la Croix.

4. Je dis que ce vêtement échauffe et détruit la froideur : il échauffe par la chaleur de la charité, qui se manifeste par l'ardent désir de l'honneur de Dieu , dans le salut du prochain, dont elle fait supporter les défauts. Celui qui la possède se réjouit avec les serviteurs de Dieu qui se réjouissent , et pleure avec les coupables qui devraient pleurer; il pleure par compassion et par regret de l'offense qu'ils font à Dieu , et il se livre à toutes sortes de peines et de tourments pour les ramener à l'état de ceux qui se réjouissent et

qui vivent dans l'amour des douces et royales vertus. Ce vêtement consume aussi le froid de l'amour- propre, qui aveugle l'àme et l'empêche de se connaître et de connaître Dieu. L'amour- propre ôte la vie de la grâce et engendre l'impatience; la racine de l'orgueil étend ses rameaux ; 1 homme offense Dieu et le prochain par un attachement déréglé , et il devient insupportable à lui-même. Il est toujours en guerre avec l'obéissance, et il fait tout par amour de lui-même.

5. Aussi, ma très-chère et bien-aimée Fille, je veux que tu perdes tout amour- propre qui vient delà sensualité , car il ne serait pas bien que l'épouse du Christ aimât autre chose que son Époux. Il faut, à la lumière de la raison , embrasser les vertus ; autrement tu ne pourrais pas traverser les orages de cette vie ténébreuse ; il faut les passer sur la barque de la sainte obéissance , où tu es entrée ; sans elle tu n'arriveras pas au port de la vie véritable, où tu dois t'unir avec le céleste Epoux. Pense que si l'amour -propre la conduit sur l'écueil de la désobéissance , elle se brisera ; tu feras naufrage et tu perdras ton trésor, c'est-à-dire la récompense des saintes résolutions que tu as prises en faisant vœu d'obéissance dans ta profession. Délivre -toi donc de cet amour pour ne pas périr; et, comme une fidèle épouse, dresse généreusement dans ta barque le mât de l'humble Agneau sans tache, ton Époux, c'est-à-dire la très -sainte Croix avec la voile de son obéissance. Tu vois bien que c'est cette voile de l'obéissance à son Père qu'il a déployée; et il a couru, avec le vent impétueux de l'amour et de la haine du péché de la sensualité, jusqu'à la mort honteuse de la très-sainte Croix.

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