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Lettres de Sainte Catherine de Sienne

L'action de la Providence, dans l'humanité comme dans la nature, est toujours souveraine. Elle gouverne les peuples par des lois justes et bonnes ; ceux qui les observent y puisent une sève de vie et de grandeur, tandis que ceux qui s'en éloignent trouvent nécessairement la décadence et la ruine. Dieu cependant, pour défendre son plan général contre les égarements de la liberté humaine , manifeste quelquefois sa miséricorde et sa puissance par des secours inespérés. La main des faibles relève les forts, et ceux qui devaient périr sont miraculeusement sauvés.

La France a été ainsi délivrée par la Providence. L'ennemi avait envahi son territoire, ses armées étaient vaincues , ses princes divisés , et le successeur de saint Louis , trahi par une mère coupable, perdait dans une vie frivole

les derniers lambeaux de sa royauté. Le Dieu de Judith et de Débora , pour sauver cette nation , qui lui était chère, choisit une jeune fille qui gardait les troupeaux dans une vallée paisible de la Lorraine. Jeaune d'Arc entendit des voix mystérieuses , et leur obéit. Elle s'arma dune épée qui l'attendait à l'ombre d'un autel ; sa bannière, victorieuse à Orléans, conduisit son souverain dans la ville où le pouvoir du Ciel devait consacrer celui de la terre. Puis , quand sa mission fut terminée, Jeanne d'Arc couronna par le martyre la pureté de sa vie et de sa gloire. Elle triompha une dernière fois des Anglais , qui se déshonorèrent par son supplice , et elle monta sur le bûcher comme une victime sans tache dont la mort devait obtenir le salut de sa patrie. Yierge sainte et sublime , Jeanne d'Arc doit avoir un culte dans tous les nobles cœurs , et son souvenir y faire naître un élan de reconnaissance vers Dieu , qui , par son moyen , sauva la France.

Quelque grand que soit ce miracle historique. Dieu en fit un plus grand lorsqu'il donna sainte Catherine de Sienne à l'Église. Il ne s'agissait pas seulement des intérêts passagers de la terre , il fallait encore sauvegarder ceux du ciel, et préserver d'une ruine inévitable cette monarchie pontificale sur laquelle reposent l'unité du dogme, la force de la hiérarchie et la perpétuité de l'enseignement. L'Église, au xiv* siècle, Pfeubissait une de ces épreuves terribles qui nécessitent l'intervention extraordinaire de la Providence. Ce que

, - îît -

la violence des persécutions et les ruses de l'hérésie n'avaient pu faire , la séduction de la richesse et de la puissance allait Taccomplir. La foi s'affaiblissait, l'ardeur des croisades était éteinte, et partout les chrétiens se combattaient. La politique perfide de Philippe le Bel et les caresses des rois de France menaçaient de plus corrompre et de plus détruire que l'ambition et les guerres des empereurs d'Allemagne. L'Église , dans la personne des papes, était captive sur les bords du Rhône. Le tombeau des Apôtres était silencieux et sans gloire. Rome, livrée à l'anarchie, voyait renouveler sa ruine, et l'œuvre de tant de siècles «t de tant de saints paraissait au moment de périr.

Cette fois , Dieu , pour la protéger, ne choisit pas un de ces génies longuement préparés dans la solitude du cloître. Ce ne fut pas Hildebraad ou Bernard, dont la haute intelligence et la ferme volonté prévalurent dans la tempête. Son regard miséricordieux s'arrêta sur une pauvre jeune femme sans naissance et sans instruction , et il en fit un prodige de sainteté , de sagesse et d'autorité. Cette voix humble et douce domina l'orage. Sainte Catherine de Sienne tira Grégoire XI des enivrements de la patrie , brisa les chaînes trop aimées de sa captivité, et le ramena dans la Ville sainte. Elle combattit les scandales, réconcilia les haines, pacifia l'Italie bouleversée; puis, lorsque s'éleva le schisme d'Occident, conclusion fatale de la décadence des mœurs et de l'influence française, elle accourut soutenir Urbain YI,

défendre l'unité de l'Eglise auprès des princes de la terre, et mourir enfin en holocauste, victorieuse de cette puissance infernale qui ne doit jamais prévaloir

Cette action de sainte Catherine de Sienne dans l'Église a été jusqu'à présent méconnue en France. Nous allons la montrer dans les événements contemporains et dans les lettres dont nous donnons la traduction .#Ce sera le complément de la tâche que nous nous étions imposée. En publiant la Vie de sainte Catherine de Sienne , écrite par le bienheureux Eaymond de Capoue , nous avons prouvé sa sainteté par un témoignage d'une incontestable fidélité. Son Dialogue nous a fait connaître la beauté de son intelligence et la pureté de sa doctrine. Il nous reste à voir maintenant comment Dieu utilisa ces éléments d'action pour sa gloire et son Église.

L" histoire de sainte Catherine touche à des événements et à des doctrines qui intéressent la France ; elle se rattache au séjour des papes à Avignon , à leur retour en Italie et au grand schisme d'Occident, dont la politique de nos rois fut la cause principale. Elle peut par conséquent éclairer quelques points obscurs de nos annales, et dissiper des préjugés sur nos rapports avec le Saint-Siège. Il faudrait peut-être la faire précéder de quelques considérations générales sur la constitution divine et sur l'indépendance nécessaire de l'Église. Il ne serait pas inutile aussi d'exposer les faits qui préparèrent le xiv^ siècle ; car tout s'enchaîne dans la vie de l'Église. Chaque époque, en unissant le passé et l'ave-

nir, fait comprendre le plan que la Providence poursuit avec une admirable unité. La vérité ne change jamais. Les générations se succèdent , mais les principes et leurs conséquences sont toujours les mêmes. Les questions qui agitèrent le mojen âge ne nous sont donc pas étrangères. Nous ne chercherons pas cependant à les traiter dans les limites étroites de cette introduction ; nous laisserons sainte Catherine les résoudre par sa douce et lumineuse doctrine.

Notre intention est de tracer une esquisse rapide de sa vie publique. Le bienheureux Raymond l'indique à peine dans sa Légende. Nous ne devons pas nous en étonner : il rendait témoignage de la sainteté de celle dont il pouvait, plus que tout autre, connaître les vertus , et il n'avait pas besoin de raconter à ses contemporains les choses qui s'étaient accomplies sous leurs yeux; il lui était d'ailleurs difficile de bien exposer des événements que le temps n'avait pas encore expliqués. Il faut à l'histoire l'éloignement de la postérité pour bien juger le passé. Le bienheureux Raymond ne fait donc pas connaître l'action extraordinaire de sainte Catherine sur son siècle ; on peut même dire qu'il la cache plutôt qu'il ne la révèle. L'esprit, captivé par ces pages si riches d'onction et de poésie , ne sait trouver dans une existence si courte et si pleine, au milieu de tant de prières , d'extases , de pénitences et d'actes d'une héroïque charité, le temps consacré aux affaires publiques , à ses ambassades , et à ses rapports avec tous

les États et toutes les puissances de son époque. C'est à peine si on découvre çà et là quelques passages qui servent de dates , de points de repère à cette vie extérieure aussi surprenante , aussi merveilleuse que sa vie intérieure. Ces deux vies, du reste, se complètent l'une par l'autre. La vie intérieure est le principe de la vie extérieure ; elle explique l'action toute -puissante de sainte Catherine , et cette action prouve les grâces ineffables dont Notre -Seigneur comblait sa fidèle épouse. L'histoire de sainte Catherine de Sienne est tout entière dans ses lettres, mais il faut savoir l'y découvrir. Les événements y sont rarement discutés. Sainte Catherine les contemple d'une sphère supérieure, et les éclaire d'une lumière divine qui les explique et les juge. Ses lettres sont pour ainsi dire purement spirituelles. Lorsqu'elle s'adresse aux souverains pontifes et aux princes de la terre , elle voit en Dieu les dispositions secrètes de leurs âmes , et elle leur propose une vérité qui doit être la règle de toute leur conduite. C'est à peine si quelques passages indiquent à quelle circonstance cette vérité s'applique, en même temps qu'ils montrent quelle autorité notre Sainte avait sur ses plus illustres contemporains. Ses lettres perdraient donc beaucoup de leur valeur historique , si le lecteur ne pouvait les rattacher aux événements, et les apprécier dans leurs rapports avec les personnes et les choses. C'est pour lui en offrir le moyen, que nous avons entrepris ce travail préliminaire. Nous laisserons de côté les pieux récits du

bienheureux Raymond, et nous ne rechercherons dans la vie de sainte Catherine que T enchaînement des faits , afin de pouvoir en rapprocher successivement les lettres qu'il est impossible de classer dans un ordre chronologique (1).

Les recherches des savants sur la famille de sainte Catherine de Sienne paraissent établir d'une manière incontestable son origine française. Les auteurs les plus compétents disent que vers l'année 1282, un seigneur français nommé Tiezzo ou Teuzzo, vint à Sienne, et acheta de la république un terrain hors les murs; il y bâtit plusieurs habitations qui furent appelées le Bourg, Borgo. Il eut deux fils : l'ainé, nommé Bencivenne, fut le chef de la famille Borghèse; et le cadet, nommé Benencasa. fut le bisaïeul de Jacomo, père de sainte Catherine. La France ne déclinera pas cet honneur, que lui offre l'érudition italienne (1).

Sainte Catherine vint au monde au moment où la peste noire envahissait l'Europe pour châtier la décadence du xiv^ siècle. Elle naquit comme une promesse de salut, comme un arc-en-ciel dans la tempête, et l'on peut dire que la miséricorde et la vérité se rencon-

(i) La meilleure histoire de sainte Catherine de Sienne est celle qui a été publiée à Naples par le P. Alphonse Capecelatro, religieux de l'Oratoire. Storia di santa Caterina da Siena. et del Papato del suo tempo. Napoli, 1856.

(2) Giglij Diario Sanexe. — Firenze illustrata,^. 201. — Miscellanee storiche. Bibl. de Sienne, l. XXVII , n. 10. —Storia di santa Caterina ^ 1 vol., p. 244.

trèrent, que la justice et la paix s'embrassèrent sur son berceau.

Sa vie devait être courte, et Dieu lui donna une sainteté prématurée. Ses lèvres enfantines connurent bientôt la prière , et la Grâce répandait un charme si grand sur sa personne , que tous se disputaient la douceur de sa présence. Dès Tàge de cinq ans, Notre-Seigneur, assisté de saint Pierre , de saint Paul et de saint Jean l'Évangéliste , la consacrait par une bénédiction miraculeuse , en lui apparaissant au sommet de l'église de Saint- Dominique (1). A sept ans, elle faisait vœu de virginité avec toute la maturité de la raison , et commençait son apostolat en prêchant à ses petites compagnes l'amour de Dieu et les austérités de la pénitence. Elle obéissait à l'inspiration céleste en vénérant les frères Prêcheurs et en baisant la trace de leurs pas. L'Esprit-Saint l'initiait à leur double vie contemplative et active , en lui faisant désirer à la fois la solitude et le ministère de la parole. Elle voulait se cacher au fond d'un désert et prendre des habits d'homme, à l'exemple de sainte Euphrosine, afin de pouvoir travailler à la conversion des âmes.

Avec la jeunesse vinrent les épreuves et les combats. Ses parents ignoraient son vœu, et voulurent la décider au mariage. Sa mère s'efforça de lui donner le goût de la toilette et le désir de plaire. Ces pensées frivoles ne

(1) Vie de sainte Catherine de Sienne, i" part., ch. 2.

pouvaient entrer dans le cœur de Catherine ; mais l'amitié qu'elle avait pour une de ses sœurs lui fit prendre quelque soin de sa parure. La pureté de son àme était si grande, que les instants consacrés aux choses du monde lui semblèrent un indigne outrage envers Dieu, et elle ne crut jamais assez l'expier dans les larmes et la pénitence. Ce fut la grande faute de sa vie, l'accusation la plus grave de ses confessions générales; et ses regrets étaient si amers, que son directeur ne pouvait la consoler.

A partir de cet instant, Catherine ne s'arrêta plus dans la voie du Christ. Elle coupa ses cheveux pour rompre avec le monde et se soumit à toutes les persécutions de ses parents, qui ne purent rien obtenir. Le signe de Dieu était sur elle , comme la colombe que son père voyait pendant ses prières. La grâce la soutenait dans ses combats extérieurs et intérieurs. Le démon l'attaquait avec violence, mais Notre-Seigneur la protégeait et lui faisait toujours remporter la victoire. Le bienheureux Raymond raconte d'une manière admirable cette épopée de sa sainteté, ces épreuves qui grandissaient avec ses vertus , et ces austérités incroyables qui détruisaient la vigueur de sa jeunesse et lui laissaient les seules forces que lui donnaient dans l'action l'amour de Dieu et le zèle pour le salut des âmes.

A quinze ans, sainte Catherine revêtait l'habit des sœurs de la Pénitence de Saint - Dominique , réservé jusqu'alors aux veuves et aux personnes âgées. Dieu la

préparait par cette vocation à la mission qu'elle avait à remplir dans le monde ; il l'appelait à un Ordre spécialement consacré à la défense de la Foi et de l'Église. Elle ne devait pas se consumer d'amour pour Dieu dans la solitude du cloître et à l'ombre du sanctuaire; elle devait paraître en public, convertir les populations, pacifier Tltalie, et devenir le conseil et le soutien de la papauté.

Après trois années de retraite et de silence, sainte Catherine, devenue par un mariage mystérieux l'épouse du Sauveur, commença son apostolat. Le bienheureux Baymond de Capoue raconte d'une manière poétique et touchante le passage de cette vie cachée , où elle eût désiré vivre et mourir, à cette vie publique , véritablement unique dans l'histoire de l'Église. Après avoir rappelé ces paroles du Cantique des cantiques : « Ouvre -moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, mon immaculée , car ma tête est pleine de rosée , et ma chevelure est mouillée par les gouttes de la nuit. — J'ai quitté ma tunique, comment la reprendre? j'ai lavé mes pieds, comment les salir encore (1)? » il rapporte cet entretien, qui en est le sublime commentaire.

Notre- Seigneur dit à sainte Catherine : « Ouvre-moi , ouvre -moi par ton zèle la porte des âmes, afin que j'y puisse entrer; ouvre le chemin par lequel mes brebis iront chercher leur nourriture ; ouvre pour moi , pour mon honneur, le trésor de la grâce et de la vérité , afin

(1) Vie de sainte Catherine de Sienne^ ii* part., ch. 1. — Gant, v, 2, 3.

de le répandre sur les fidèles; ouvre -moi, ma sœur par conformité de nature, mon amie par la charité intérieure, ma colombe par la simplicité de l'esprit, ma toute immaculée par la pureté de l'àme et du corps. » Sainte Catherine répond : « J'ai déjà dépouillé le vêtement des choses temporelles; comment le reprendre, puisque je l'ai jeté loin de moi ; j'ai purifié de la boue du péché les pieds de mon affection , qui me portent où je vais, comment les salir encore? J'ai fui la société des hommes pour vous trouver, vous qui êtes mon Seigneur et mon Dieu. Maintenant que j'ai obtenu miséricorde, que je possède votre grâce malgré mon indignité, dois- je abandonner ce trésor incomparable pour me mêler aux choses du monde, pour retomber dans mon ignorance et vous devenir peut-être odieuse? Non, Seigneur, non ; votre bonté infinie ne commandera jamais à une âme une chose qui peut la séparer de vous. » — « Calme-toi, ma fille bien-aimée; il faut accomplir toute justice, et faire friictifler ma grâce en toi et dans les autres. Bien loin de vouloir me séparer de toi , je veux m'y unir davantage par la charité du prochain. Tu sais que mon amour a deux commandements : il faut m'aimer et aimer le prochain : c'est là , selon mon témoignage , toute la loi et les prophètes. Je veux que tu observes ces deux commandements. 11 te faut deux pieds pour marcher, et deux ailes pour voler au ciel. Tu ne dois pas oublier que dans ta jeunesse, le zèle des âmes que j'avais mis et développé dans ton cœur allait jusqu'à te

donner l'idée de prendre des habits d'homme et d'entrer, en te dépaysant, dans l'ordre des Frères Prêcheurs, pour travailler à la conversion du prochain. Si tu as tant désiré l'habit que tu portes maintenant, c'est parce que tu avais une dévotion particulière à mon fidèle serviteur Dominique , qui a surtout fondé son Ordre pour le salut des âmes. Pourquoi t' étonner et te plaindre de ce que je te conduis où tu désires aller dès ton enfance. »

— « Seigneur, que votre volonté, et non la mienne, s'accomplisse en toutes choses. Je ne suis que ténèbres , et vous êtes la Lumière ; je suis le néant , et vous êtes l'Être; je suis l'ignorance, et vous êtes la Sagesse du Père. Mais, Seigneur, permettez-moi de vous demander comment j'exécuterai votre parole? comment moi, qui suis si faible et si misérable, pourrais -je être utile aux âmes? Mon sexe s'y expose, vous le savez, pour bien des raisons. Les femmes n'ont aucune autorité sur les hommes, et les convenances nous interdisent des rapports fréquents avec eux. »

— « Ne suis-je pas Celui qui a créé le monde , et formé l'homme et la femme? Je souflQe où je veux la grâce de mon esprit. Il n'y a pas pour moi de différence de sexe et de condition , et il m'est aussi facile de créer un ange qu'une fourmi , un ver de terre que des cieux nouveaux. Il est écrit de moi que j'ai fait tout ce que j'ai voulu , et rien de ce que l'esprit conçoit ne m'est impossible. Pourquoi donc t'inquiéter du moyen? N'en trouverais -je pas toujours un pour faire ma volonté? Je sais que ce n'est

pas la désobéissance, mais rhiimilité, qui te fait parler de la sorte; et je veux que tu saches qu'à cette époque l'orgueil des hommes est devenu si grand , surtout dans ceux qui se croient sages et savants , que ma justice ne peut plus les supporter, et va les confondre par un juste jugement; mais parce que la miséricorde accompagne toutes mes œuvres, je veux d'abord leur donner une confusion salutaire, afin qu'ils se reconnaissent et s'humilient comme les Juifs et les gentils , quand je leur ai envoyé des insensés que je remplissais de ma divine sagesse. Oui, je leur donnerai des femmes, ignorantes et faibles par nature , mais sages et puissantes par ma grâce, pour confondre leur orgueil. S'ils se reconnaissent, s'ils s'humUient , s'ils profitent des enseignements que je leur offrirai dans ces vases fragiles , mais bénis , je serai pour eux plein de miséricorde. Mais s'ils méprisent cette honte salutaire, je leur enverrai tant d'humiliations, qu'ils deviendront la risée de tout le monde. C'est là le juste châtiment dont je frappe les orgueilleux. Plus ils veulent s'élever, plus je les abaisse au-dessous d'euxmêmes. Pour toi, n'hésite pas à m'obéir, car je veux que tu paraisses en public. Je t'accompagnerai partout, je continuerai à te visiter, et je te dirigerai dans tout ce qu'il faudra faire. »

Cet entretien est la préface de Tliistoire de sainte Catherine. 11 fait comprendre le dessein de Dieu et la soumission de son humble servante. Sainte Catherine doit être, par sa faiblesse et par l'absence de tout secours

Immain, un miracle de la Providence qui confondra l'orgueil des princes de la terre. Notre- Seigneur l'a formée et l'a instruite lui-même au milieu des douceurs et des épreuves d'une vie extraordinaire : il lui a donné pour force et pour doctrine l'amour de Dieu et l'amour du prochain, et il l'envoie répandre dans toute l'Église le feu de la charité dont elle est embrasée. L'action de sainte Catherine se développe comme un incendie. Nous pouvons la suivre de son étroite cellule à la Cour pontificale , et voir comment cette pauvre et faible femme a pu conquérir une autorité si grande sur son siècle.

La grâce attrayante qui l'entourait comme une auréole dès son berceau, et qui lui donnait déjà des disciples dans les enfants de son âge, augmenta avec les années. Elle répandait dans l'éclat de sa jeunesse le parfum de l'innocence; et sa présence, au lieu de troubler ceux qui l'approchaient, leur communiquait au contraire le calme de la pureté (1). Lorsque l'amour de Dieu la conduisit à servir le prochain, elle accomplit les œuvres que nous admirons dans les saints. EUe aima d'un amour merveilleux les pauvres, se dépouilla pour eux de ses vêtements, les soigna dans leurs maladies , et triompha de la nature révoltée en renouvelant les actes héroïques de sainte Elisabeth (2). Mais ce fut surtout à secourir les âmes dont elle voyait les plaies qu'elle appliquait son zèle. Elle les ramenait à Dieu par ses prières et ses conseils ;

(1) Déposition de frère Barthélémy, de Sienne, au procès de Venise.

(2) Vie de sainte Catherine, par le B. Raymond, n* part., ch. 3 et 4,

elle parlait sur les places publiques, et convertissait les multitudes d'hommes et de, femmes que le bienheureux Raymond nous montre accourant des pa} s voisins, comme si ellesétaient convoquées par une trompette mystérieuse. Sa parole même était souvent inutile : sa vue suffisait pour changer les cœurs et inspirer la plus vive contrition, 'l'ous pleuraient leurs fautes et allaient les accuser ; trois confesseurs qui raccompagnaient ne pouvaient suffire à les entendre (1).

Sa sainteté cependant trouvait des incrédules et des contradicteurs. Sainte Catherine, à l'exemple de son divin Maître, était exposée aux murmures et aux vains jugements des hommes. Sa conduite était censure'e, et les grâces extraordinaires dont Dieu la comblait étaient traitées d'hypocrites supercheries. Elle était injuriée, jetée à la porte de l'église, et frappée pendant ses extases. Ses directeurs ajoutaient à ses tourments en s' opposant à ses communions fréquentes et en condamnant son abstinence miraculeuse. Outre le témoignage du bienheureux Raymond (2), nous avons la preuve de ces persécutions dans une lettre adressée à un religieux de Florence. Il est impossible de s'exprimer avec plus de sagesse , de douceur et d'humilité.

Sainte Catherine remercie son contradicteur du saint zèle et des inquiétudes qu'il a pour son àme : elle est bien certaine qu'il n'a d'autre mobile que le désir de

(1) Vie de sainte Catherine, n* part., ch. 7,

(2) Ibid., ch. 5.

l'honneur de Dieu et de son salut. « Vous craignez pour moi, lui dit-elle, les illusions : cette crainte que vous avez, mon Père, au sujet de mon abstinence, ne m'étonne pas; et je vous assure que, si vous l'avez, je tremble moi-même, tant je redoute les tromperies du démon. Mais je me confie en la bonté de Dieu et je suis en garde contre moi-même, sachant bien que je ne puis rien en attendre. Vous me demandez si je crois ou si je ne crois pas pouvoir être trompée par le démon, et vous me dites que, si je ne le crois pas, c'est une preuve que je le suis. Je vous réponds que non-seulement pour ce fait, qui dépasse les forces naturelles, mais pour toutes mes autres actions, ma faiblesse et la malice du démon me remplissent toujours de crainte. Je pense que je puis être dans l'erreur; je sais et je vois que le démon a perdu la béatitude , mais non pas l'intelligence, et je comprends qu'avec cette supériorité d'esprit il pourrait bien me tromper; mais aussi je me réfugie et je m'appuie sur l'arbre de la très-sainte Croix ; je m'y attache, et je suis persuadée que, si j'y reste fixée et clouée par l'amour et par l'humilité, tous les démons ne pourront rieti contre moi , non pas à cause de mes mérites, mais à cause de ceux de Jésus crucifié (1).

De semblables réponses devaient triompher de toutes

les persécutions. Les contradicteurs de sainte Catherine

devenaient ses disciples et reconnaissaient que Notre-

Seigneur lui avait bien véritablement donné son in-

(1) Lettre cccxui.

telligence et son cœur. Les hommes les plus éclairés admiraient ses paroles , et les religieux de tous les Ordres réclamaient ses conseils.

La grande plaie de l'Italie, au moyen âge, était les haines héréditaires qui divisaient les familles. La guerre du sacerdoce et de l'empire , les luttes féodales , les tempêtes de la démocratie avaient fait naître et entretenaient des inimitiés implacables qui ensanglantaient les jours les plus paisibles et entraînaient à leur perte les âmes et les corps. Sainte Catherine fut l'ange de la réconciliation pour toute l'Italie. C'était l'œuvre qui excitait le plus son zèle et qui l'occupait sans cesse. Elle avait reçu de Dieu , pour l'accomplir, une puissance miraculeuse; les ennemis les plus acharnés ne pouvaient lui résister. Ses lettres nous font connaître les ressources de sa douce éloquence. Elle leur disait : « La haine du prochain est une offense contre Dieu , et nous devons haïr cette haine parce qu'elle offense la Vérité, qui nous défend de haïr ceux qui nous font injure. Cette haine est contre nous; car celui qui reste dans une haine mortelle se hait plus que son ennemi. Pensez donc qu'il n'y a pas de comparaison entre le mal qu'on a pu vous faire et celui que vous vous faites à vous-même. Quelle comparaison y a-t-il entre le fini et l'infini? aucune. Eh bien! si je suis blessée dans mon corps, et si je hais pour l'offense qui m'a été faite, il" s'ensuit que je blesse mon âme et que je la tue, en lui ôtant la vie de la grâce et en lui donnant la mort éterh b

nelle , si je meurs en état de haine , comme je puis le craindre. Je dois donc avoir une plus grande haine contre moi , puisque je tue mon âme , qui est infinie quant à son être, qui n'a pas de fin. Quelle différence avec celui qui tue le corps ! Le corps est une chose finie et corruptible , qui passe comme l'herbe des champs. Sa vie et sa valeur viennent uniquement du trésor de l'àme qu'il renferme. Quand cette perle précieuse lui est enlevée, ce n'est plus qu'un amas de corruption et de mort dont se nourrissent les vers. Je ne veux donc plus que, pour une offense faite contre ce corps, si pauvre et si méprisable, vous offensiez Dieu et votre àme , qui est infinie , en restant dans la haine et le désir de la vengeance. »

« Oui , mes enfants , le désir que j'ai de votre salut me fait souhaiter de voir la haine disparaître de votre cœur. Le premier mort est celui qui veut dans sa haine tuer son ennemi j il s'est frappé lui-même avec le poignard de la haine, et il est mort à la grâce. Non, plus de guerre , pour l'amour de Jésus crucifié ; épargnezvous les tourments de l'àme et du corps, et craignez les jugements divins, toujours suspendus sur vous. Les jugements des hommes ne ressemblent pas aux jugements de Dieu. Devant son tribunal, on ne peut en appeler et avoir des avocats et des procureurs. Le grand Juge donne pour avocat notre conscience , qui se condamne elle-même et se juge digne de mort. Jugeonsnous dès cette vie pour l'amour de Jésus crucifié. Ju-

geons-nous pécheurs, et confessons que nous avons offensé Dieu. Demandons-lui miséricorde, et il nous la fera , si nous ne voulons pas condamner les autres et nous venger du prochain ; car la miséricorde que nous voulons pour nous, nous devons l'accorder a:ux autres. En pensant à ces choses, j'ai eu compassion de vos âmes, et j'ai voulu ne plus vous voir dans des ténèbres si profondes. La voie de la vérité est fermée en vous par la haine que vous avez , tandis que la voie du mensonge et du démon , père du mensonge , y est bien ouverte et bien large. Je veux que vous sortiez tout à fait de cette voie ténébreuse, en faisant votre paix avec Dieu et avec votre prochain, et que vous reveniez dans la voie qui donne la vie. Je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, ne me refusez pas cette grâce (1). »

Quand ces paroles ne suffisaient pas, sainte Catherine avait recours à la prière, et obtenait de Dieu un secours qui triomphait des résistances les plus opiniâtres. C'est ainsi qu'elle réconcilia la famille d'Etienne Maconi avec les Rinaldini et les Tholomei, Voici comment ce disciple bien-aimé de notre Sainte raconte lui-même les premiers rapports qu'il eut avec eUe. « Nous étions alors en guerre, sans qu'il y eût de notre faute , avec une famille plus puissante que la nôtre, et, malgré les négociations et les efforts de citoyens honorables, il avait été impossible d'obtenir de nos ennemis aucun espoir d'accommo-

(i) Lettres lxxvii et txxxix.

dément. Catherine jouissait alors d'une grande réputation en Toscane, et tout le monde célébrait ses vertus et en racontait des choses admirables. On me dit que si je la priais d'intervenir dans cette affaire , elle obtiendrait certainement la paix , comme elle l'avait déjà fait tant de fois. J'allai prendre conseil d'un gentilhomme qui s'était ainsi réconcilié et était devenu l'ami de Catherine. Dès qu'il m'eut entendu, il me répondit surle-champ : « Soyez certain que vous ne trouverez personne dans la ville plus capable de faire la paii ; ne différez pas, et je vous accompagnerai. » Nous lui rendîmes visite ; et elle me reçut , non pas avec la timidité craintive d'une jeune fdle, comme je le pensais, mais avec la tendresse d'une sœur qui reverrait son frère après un long voyage. J'en fus tout étonné, et j'accueillis avec empressement les saintes paroles qu'elle dit pour m' obliger à me confesser et à vivre chrétiennement. Lorsque je lui exposai l'objet de ma visite , elle me répondit sans hésiter : « Allez , mon cher fils, confiez- vous dans le Seigneur, je ferai tout pour vous procurer une bonne paix; laissez -moi me charger de cette affaire. » Grâce à son entremise , nous obtînmes la paix d'une manière miraculeuse et malgré nos adversaires (1). »

La paix en effet avait été préparée, et rendez -vous était pris dans l'église de Saint-Christophe pour la con-

(1) Lettre d'Etienne Maconi, procès de Venise.

dure ; mais les Rinaldini et les Tholomei , égarés par l'orgueil de leur puissance, reculent et évitent de rencontrer Catherine et quelqu'un de la famille des Maconi. Catherine l'apprend. « Ils ne veulent pas m'écouter, dit -elle, mais, qu'ils le veuillent, ou qu'ils ne le veuillent pas, ils écouteront Dieu. » Aussitôt elle va droit à l'église où elle avait convoqué Etienne Maconi , son père Conrad et ses autres parents. Elle se place devant l'autel principal, et adresse au ciel de ferventes prières. Pendant qu'elle prie et qu'elle est ravie en extase, ceux qui refusaient de se réconcilier viennent à l'église, à l'insu l'un de l'autre; Dieu les y conduit. Dès qu'ils voient la Bienheureuse en prière et qu'ils aperçoivent, comme Us l'avouèrent ensuite, les rayons d'une lumière divine que lançait son visage, ils se sentent vaincus, et, prêts à déposer leur colère, ils s'adressent à Catherine, qui revient à elle. Ils la chargent de régler les conditions , et bientôt tous s'embrassent en se demandant mutuellement pardon.

La conversion de Nanni ne fut pas moins miraculeuse. Cet homme, riche et puissant, poursuivait ses ennemis d'une haine implacable , et plusieurs meurtres n'avaient pu satisfaire sa vengeance; il se refusait à tout accommodement. Sainte Catherine parvint enfin h l'entretenir. Elle lui représenta avec autant de force que de douceur le danger que courait son âme. Mais Nanni fermait son cœur à ses touchantes sollicitations. Alors sainte Catherine se mit à prier seule et à

implorer le secours de Dieu. Quelques instants s'étaient à peine écoulés, que le pauvre obstiné dit au bienheureux Raymond, témoin de l'entrevue : « Je veux bien, par politesse, ne pas tout vous refuser. J'ai quatre inimitiés; je consens à sacrifier celle qui vous fera plaisir. Il se levait déjà pour se retirer, lorsqu'il s'écria tout à coup. « 0 mon Dieu ! quelle consolation je ressens dans mon àme pour une seule parole de paix que je viens de prononcer. » Puis il ajouta : « Seigneur mon Dieu! quelle vertu me retient et triomphe de moi? je ne puis m'en aller et je ne puis rien refuser. Qui peut agir sur moi avec tant de puissance? Oui, je l'avoue, disait-il en fondant en larmes, je suis vaincu, et je ne puis plus respirer. » Et, se mettant à genoux, il dit en sanglotant : « Vierge sainte, me voilà prêt à faire tout ce que vous m'ordonnerez pour la paix, comme pour tout le reste. Je vois bien que le démon me tenait enchaîné. Désormais je m'abandonne à vos conseils. Dirigez mon àme, et retirez -la des mains de son ennemi. »

A ce moment sainte Catherine, qui était entrée en extase , comme à son ordinaire , revint à elle et rendit grâces à Dieu. « Mon cher frère, dit-elle, la miséricorde de Dieu vous a fait enfin connaître votre danger ; je vous ai parlé, et vous ne m'avez pas écoutée. Je me suis alors adressée au Seigneur, qui n'a pas méprisé ma prière. Faites donc pénitence de vos péchés, pour qu'il ne vous arrive pas malheur. » Nanni se confessa sur-le-champ

avec une humble contrition , et Catherine le réconcilia avec tous ses ennemis (1).

Ces réconciliations innombrables, opérées par sainte Catherine , furent une des causes principales de son influence sur les affaires publiques. La reconnaissance lui donnait une autorité qu'elle employait pour la sanctification des âmes et le triomphe de l'Église.

Ce fut naturellement à Sienne que s'exerça d'abord cette autorité. Sienne, sur ses riantes collines, n'était pas à l'abri des tempêtes qui agitaient les républiques italiennes. La noblesse et le peuple, les conquérants et les vaincus se disputaient le pouvoir. Le triomphe du parti démocratique était loin d'assurer la paix. Les constitutions se succédaient, renversées tour à tour par des émeutes sanglantes; la ville changeait seulement d'oppresseurs. Ces révolutions perpétuelles multipliaient et entretenaient tous les maux de la guerre civile et les haines héréditaires qui divisaient et décimaient les familles. L'intervention bienfaisante de l'Église se faisait sentir là moins qu'ailleurs. Sienne était gibeline, surtout par opposition à Florence, la ville guelfe qu'elle avait vaincue dans le célèbre combat de Montaperto. Les empereurs d'Allemagne, appelés par le parti le plus faible , profitaient de ces discordes pour consolider leur puissance , et surtout pour remplir leurs coffres. Leur présence , loin de diminuer le mal , ne faisait qu'augmenter le nombre des victimes.

(1) Vie de sainte Catherine^ ii" part., ch. 7. ,

En 1368, au moment même où Notre-Seigneur retirait sainte Catherine de la paix de sa celltde , éclata une des plus importantes révolutions de Sienne. Les nobles, ayant à leur tête les Salimbeni et les Tholomei , au lieu de se combattre , réunirent tout à coup leurs armes pour renverser le gouvernement populaire des Douze, et prendre part aux affaires publiques , dont ils étaient exclus. Après des succès divers et l'intervention intéressée de l'empereur Charles IV, le parti démocratique l'emporta , et les nobles furent repoussés dans leurs châteaux. Cette guerre acharnée dura longtemps; elle ne fut apaisée que le 30 juin 1369, par la médiation des Florentins , qui furent pris pour arbitres entre la ville et la puissante famille des Salimbeni , qui tenait la campagne à la tête de la noblesse. Cet esprit de discorde avait envahi tous les degrés de la hiérarchie sociale. Les ouvriers en laine se révoltèrent contre leurs maîtres , et ruinèrent le commerce par leurs prétentions et leurs excès. La famille de sainte Catherine perdit alors sa fortune, et ses frères furent obligés d'aller se fixer à Florence.

Quel fut le rôle de sainte Catherine au milieu de ces révolutions? Que faisait-elle lorsque le bruit des armes et les cris des combattants venaient interrompre sa prière? Elle usait sans doute de l'autorité que lui donnaient ses miracles et ses bienfaits. Combien de larmes n'eut -elle pas à essuyer, de blessures à guérir! Elle s'adressait à ceux qu'elle avait convertis et réconciliés,

et elle les employait à ramener les esprits à la paix. Elle appartenait au peuple par sa naissance, et elle avait beaucoup de disciples parmi les nobles ; mais, dans l'intérêt de sa mission pacifique , elle ne s'attachait à aucun parti ; elle n'aimait que les âmes , et cherchait à les sauver, en faisant entendre à tous la voix de la justice et de la charité. Elle chérissait tendrement sa patrie , et travaillait sans cesse à son bonheur. Ceux qui parvenaient au pouvoir demandaient ses conseils et désiraient , comme un secours , sa présence et celle de ses disciples. Ils se plaignaient quelquefois de ses rapports avec les vaincus, et surtoul avec la puissante famille des Salimbeni. Sainte Catherine répondait aux magistrats : « On m'a dit vos réclamations et vos soupçons; je ne sais vraiment s'il faut les croire. Si vous vous intéressiez à vous-mêmes autant que nous nous y intéressons, vous et tous les habitants de Sienne, vous éviteriez de pareilles peines. Nous cherchons tous, et je poursuis sans cesse votre salut spirituel et temporel , n'épargnant aucune fatigue , offrant à Dieu nos pieux désirs , dans les larmes et les gémissements, pour empêcher la justice divine d'exercer sur vous les châtiments que nos iniquités méritent. J'ai si peu de vertu , que je ne sais rien faire qu'imparfaitement; mais ceux qui sont parfaits et ne cherchent que l'honneur de Dieu et le salut des âmes, ceux-là font le bien. L'ingratitude et l'ignorance de nos concitoyens ne nous empêcheront pas de travailler ainsi pour eux jusqu'à la mort. Nous suivrons

renseignement du doux saint Paul , qui disait : « Le monde blasphème , et nous bénissons ; il nous poursuit et nous chasse, nous le supportons avec patience (1). » Nous ferons de même ; nous suivrons cette voie , et la vérité seule nous délivrera. Je vous aime plus que vous ne vous aimez , et je désire comme vous votre paix et votre conservation. Ne crojez donc pas que moi ni aucun de ma famille nous puissions nous y opposer. Nous sommes choisis pour répandre la parole de Dieu et recueillir le fruit des âmes. Que chacun fasse son travail ; cehii-là nous est confié. Je vois que le démon est furieux de la perte que ce voyage lui cause et lui causera , par la bonté de Dieu. Je ne suis venue ici que pour me nourrir des âmes et les i étirer des mains du démon. Je sacrifierais pour cela mille vies, si je les avais. Ne vous ennuyez pas de me lire et de ra'entendre, mais supportez-le avec patience. C'est la douleur et l'amour qui me font tant parler, l'amour de votre salut et la douleur de vos égarements. Puisse Dieu, dans ses secrets jugements, ne pas vous ôter la lumière nécessaire pour connaître la vérité (2). »

Après cette justification si belle et si ferme , les magistrats de Sienne lui écrivirent pour réclamer son retour. Sainte Catherine leur donne des conseils pour bien gouverner leur ville et leurs âmes. Puis elle ajoute : « Je

(1) I" Ép. aux Cor., iv, 12.

(2) Lettre lu. Aux défenseurs et au capitaine du peuple de la ville de Sienne.

réponds, mes très -chers frères et seigneurs, à la lettre que Thomas de Guelfuccio m'a remise de votre part. Je vous remercie de la charité que je vous vois exercer envers vos concitoyens, dont vous cherchez la paix, et envers moi, qui n'en suis pas digne. Yous désirez mon retour et vous me demandez les moyens d'arriver à la paix Je suis incapable de la moindre chose, mais je laisserai Dieu agir et j'inclinerai la tête, selon que le Saint-Esprit me permettra d'obéir à vos ordres et d'aller où voudra votre bon plaisir, car je mettrai toujours la volonté de Dieu avant celle des hommes. Je reviendrai le plus tôt que Dieu m'en fera la grâce. Ayez la patience , vous et les autres. jNe laissez pas remplir votre esprit et votre cœur de toutes ces pensées qui viennent du démon. 11 voudrait empêcher l'honneur de Dieu, le salut des âmes , votre paix et votre repos. Je déplore la peine que mes concitoyens se donnent de méjuger. Il semble qu'ils n'ont pas d'autre chose à faire que de dire du mal de moi et de ceux qui m'accompagnent. Pour moi , ils ont raison , car je suis pleine de défauts ; ils ont tort pour ceux qui m'accompagnent. Mais nous vaincrons par la patience. La patience n'est jamais vaincue; elle est toujours victorieuse, et elle reste maîtresse (1). »

Ces citations montrent quelle autorité sainte Catherine avait auprès de ses concitoyens. Sa voix, libre de toute crainte servile, leur faisait entendre de sévères

(1) Lettre lx. Aux seigneurs défenseurs de Sienne,

avertissements, et leur enseignait une politique toute basée sur l'Évangile. « Le moyen de gouverner les autres, leur disait -elle, est de bien se gouverner soimême. Comment un aveugle pourrait -il diriger un aveugle? Comment un mort pourrait -il enterrer un mort , un malade soigner un malade , un pauvre secourir un pauvre? ]N'est-ce pas impossible? Oui, mes chers seigneurs, celui qui est aveugle, celui dont l'intelligence est obscurcie par le péché mortel, ne peut se connaître et connaître Dieu. 11 ne pourra pas non plus voir et corriger les défauts de ceux qui lui sont soumis, et, s'il les corrige , ce sera avec les ténèbres et l'imperfection qu'il a en lui. Celui qui ne pense qu'à lui a peu la crainte de Dieu; il n'observe pas la justice, mais il la viole et commet de nombreuses injustices. Il se laisse corrompre par les hommes, quelquefois pour de l'argent, quelquefois pour plaire à celui qui lui demande un service qui sera une injustice. Ce malheureux qui doit gouverner la ville , et qui ne se gouverne pas lui-même , ne s'inquiète pas de voir dépouiller les pauvres ; il méconnaît leurs droits, tandis qu'il donne raison à celui qui ne l'a pas. 11 n'est pas étonnant que ceux-là commettent l'injustice, puisqu'ils sont cruels pour eux-mêmes, en vivant dans la débauche comme le pourceau dans la fange. Ils sont insensibles à tout , et si orgueilleux , qu'ils ne peuvent supporter qu'on leur dise la vérité (1). » Elle exhorte le sénateur de Sienne à observer les saints

(1) Lettre lxii. Aux magnifiques seigneurs de la commune de Sienne.

commandements de Dieu, sans lesquels aucune créature ne peut avoir en soi la \ie de la grâce. « Il n'y a pas de noblesse , de richesse , de puissance , de prospérité , de grandeur, qui puisse empêcher et excuser quelqu'un de ne pas être le serviteur fidèle et l'observateur de ces doux et saints commandements, qui nous ont été donnés par la Vérité suprême. Soyez le vrai ministre de la justice , en vous d'abord et puis dans les autres , afin que vous puissiez paraître devant le très -juste Juge avec un visage tranquille. Celui qui n'est pas juste envers luimême ne peut, sans rougir, l'être envers les autres, car toute œuvre juste doit procéder de la justice et d'une volonté pure. O mon très-doux frère dans le Christ Jésus, suivez l'exemple du tendre Agneau, qui a fait justice des péchés des autres sur lui-même. Ke devons-nous pas, à plus forte raison, punir nos péchés sur nous? Montez donc sur le tribunal de la raison, et faites que la mémoire accuse toutes les actions, toutes les paroles, toutes les pensées mauvaises dont vous êtes coupable, et que la volonté gémisse de l'injure faite à son Créateur et en demande justice. L'intelligence décidera la peine que doivent supporter le cœur et le corps; elle l'appliquera avec zèle et ferveur : et alors s'apaisera le juste Juge. Non-seulement il pardonnera l'offense, mais il rendra celui qui s'est jugé avec justice le juste juge des autres, et nous deviendrons de bons administrateurs, en nous appliquante nous-mêmes les lois delà justice (1). »

(1) Lettres lxiv et lxv. Au marquis Pierre, sénateur de Sienae.

Elle donne les mêmes leçons à son disciple , le peintre André Yanni, nommé capitaine du peuple. « Nous ne pouvons conduire les autres, si d'abord nous ne nous conduisons pas bien nous-mêmes. On aime le prochain comme on s'aime soi-même, et de même que la charité parfaite de Dieu engendre la charité parfaite du prochain, la perfection que l'homme met à se conduire, il la met aussi à conduire les autres.

La sainte justice règle tout avec droiture et raison dans les trois puissances de l'àme. Celui qui la possède l'exerce à l'égard du prochain par la prière , la parole et par sa bonne et sainte vie. S'il est revêtu de quelque autorité, comme il observe la loi, il veut qu'elle soit observée ; et parce qu'il l'observe avec un saint zèle , il punit ceux qui la transgressent. De même qu'il a puni en lui la sensualité contre la justice divine, il veut, lorsqu'il gouverne ceux qui lui sont soumis, punir ceux qui se révoltent contre les lois civiles , les décrets et les bons règlements (1). »

Sainte Catherine ajoute quelquefois à ces admirables conseils des recommandations particulières, et elle emploie son pouvoir pour réprimer des abus, « Je vous signale, écrit -elle au sénateur, un fait grave qui est arrivé au monastère de Saint-Michel-de-Vic. Un jeune homme dont vous verrez le nom dans la lettre que l'abbesse du monastère vous envoie, après l'avoir long-

(1) Lettre lxviii. — A maître André Vanni , capitaine du peuple.

temps tourmentée , en est venu à entrer à toute heure , et quand il lui plaît , par une fenêtre qu'il a défoncée. 11 menace les religieuses , qui ne veulent pas faire le mal, de mettre le feu au monastère et de les brûler toutes, comme elles me l'ont assuré. Je vous prie et vous conjure de prendre les moyens que vous jugerez les plus convenables pour mettre fin à un tel scandale. Je ne voudrais pas cependant qu'il perdit la vie , mais j'approuverais les autres châtiments qui lui seraient infligés (1). »

Elle intervient surtout pour secourir les victimes des révolutions politiques. Nous la voyons essuyer leurs larmes et panser leurs blessures , visiter les prisonniers et les préparer à la confession et à la communion (2).

Une lettre de sainte Catherine nous la montre accomplissant ce pieux ministère. C'est celle où elle raconte au bienheureux Raymond de Capoue la conversion et le supplice d'un jeune noble de Pérouse. Nicolas Tuldo avait mal parlé des réformateurs qui gouvernaient alors Sienne. Ceux-ci l'avaient mis en prison et condamné à mort. La rigueur de cette sentence avait exaspéré ce jeune homme; rien ne pouvait calmer sa fureur. Il repoussait tous les secours de la Religion, et blasphémait sans cesse contre Dieu et contre les hommes. Sainte Catherine vint le visiter, et fit pénétrer bientôt

(1) Lettre lxiv. Au marquis Pierre du Mont Sainte-Marie.

(2) Lettre cccxvii. A des prisonniers de Sienne. — Lettre cccixxiu. A madame Mitarella, femme de Louis de Mogliano.

dans son àme la résignation et l'amour. Le récit de ses derniers instants est un ineffable mélange de poésie, d'héroïsme, de tendresse et de sainteté. « Je suis allée, dit -elle, visiter celui que vous savez, et il en reçut tant de force et de consolation, qu'il se confessa et se trouva dans les meilleures dispositions. 11 me fit promettre pour l'amour de Dieu, que, quand viendrait le jour de la justice, je serais avec lui; et ce que j'ai promis je lai fait. Le matin, avant le premier coup de la cloche , j'allai le trouver , et il fut grandement consolé. Je le menai entendre la messe, et il reçut la sainte Communion , dont il s'était toujours éloigné. Sa volonté était unie et soumise à la volonté de Dieu; il lui restait seulement la crainte d'être faible au moment suprême. Mais l'infinie bonté de Dieu le trompa, en l'enflammant d'un tel amour et d'un tel désir, qu'il ne pouvait se rassasier de sa présence. Il disait : Reste avec moi, ne m'abandonne pas, et je serai toujours bien; je mourrai content. Et il appuyait sa tète sur ma poitrine. Alors je sentis une joie et un parfum de son sang qui était comme mêlé avec le mien, que je désire répandre pour le doux Époux Jésus. Ce désir augmentait dans mon âme , et , quand je sentais sa crainte, je disais : Courage, mon doux frère, car bientôt nous serons aux noces éternelles; tu iras, baigné dans le doux sang du Fils de Dieu , avec le doux nom de Jésus , qui ne doit jamais sortir de ta mémoire , et je t'attendrai au lieu de la justice.

« 0 mon Père et mon fils, son cœur perdit alors toute crainte ; la tristesse de son visage se changea en joie, et, dans son allégresse, il disait: D'où me vient une si grande grâce? Quoi! la douceur de mon àme m'attendra au lieu saint de la justice! Voyez quelle lumière il avait reçue, puisqu'il appelait saint le lieu de la justice. Et il ajoutait : Oui, j'irai fort et joyeux, et il me semble que j'ai encore mille années à attendre, lorsque je pense que vous y serez. Et il disait des paroles si douces , que j'admirais la bonté de Dieu. »

« Je l'attendis donc au lieu de la justice, et je l'attendis en priant et en invoquant sans cesse l'assistance de Marie et de Catherine vierge et martyre. Avant son arrivée , je me baissai et je plaçai mon cou sur le billot, mais je n'obtins pas ce que je désirais. Je priais et j'invoquais Marie avec ardeur, et je lui disais que je voulais , au moment suprême , pour lui la lumière et la paix du cœur, et pour moi la grâce de le voir retourner à sa fin dernière. Mon âme était tellement enivrée de la douce promesse qui m'était faite , que je n'apercevais plus personne au milieu de toute cette multitude.

« Il arriva enfin comme un agneau paisible , et en me voyant, il se mit à sourire. Il voulut que je lui fisse le signe de la croix , et quand il l'eut reçu , je lui dis tout bas : « Mon doux frère, allez aux noces éternelles, jouir « de la vie qui ne finit jamais. » Il s'étendit avec une grande douceur, et je lui découvris le cou. J'étais baissée h 9

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