‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 10 sur 100 · CXL · texte numérisé non relu

CXL

dans cet abîme les mystères de la sainte Église, toutes les grâces passées et présentes que j'avais reçues dans ma vie, et le jour où Dieu avait pris mon àme pour épouse. Tout cela disparaissait dans l'ardeur de l'amour qui augmentait sans cesse , et je ne pensais plus qu'à ce que je pouvais faire pour me sacrifier à Dieu , pour la sainte Église , et pour détruire l'ignorance et la négligence de ceux que Dieu m'avait confiés. Alors les démons se déchaînaient contre moi, et voulaient empêcher et diminuer par la terreur la violence de mon désir. Ils frappaient sur l'enveloppe de mon corps; mais mon désir s'enflammait davantage, et je criais : 0 Dieu éternel! recevez le sacrifice de ma vie dans le corps mystique de la sainte Eglise. Je n'ai à vous donner que ce que vous m'avez donné vous-même; prenez mon cœur, et pressurez-le sur la face de l'Épouse.

« Et alors l'Éternel me regardant avec clémence, prenait mon cœur et le pressurait dans la sainte Église. Il le prit avec tant de violence, que , si pour empêcher le vase de mon corps de se briser, il ne lui eût pas donné sa force, la vie m'aurait quittée. Les démons criaient avec plus de fureur, comme s'ils avaient souffert une douleur insupportable; ils faisaient tous leurs efforts pour m'épouvanter, et ils me menaçaient de trouver le moyen de rendre inutile tout ce que je faisais; mais l'humilité, avec la lumière de la très-sainte Foi , triomphe toujours de l'enfer. Plus il s'agitait, plus je luttais avec ardeur; et j'entendais, en la présence de la 3Iajesté

divine, des paroles si tendres et des promesses si douces, que j'étais inondée de joie. Mon état était si mystérieux , que la parole ne pourra jamais l'expliquer. Et maintenant je dis : Grâces, grâces soient rendues au Très-Haut , à l'Éternel qui nous a placés sur le champ de bataille pour combattre en vaillants chevaliers pour son Épouse avec le bouclier de la très-sainte Foi. La victoire nous est restée par cette puissance qui a vaincu le démon , maître du genre humain. Il a été vaincu, non par la vertu de l'humanité, mais par celle de la divinité. Oui, le démon sera vaincu , non par la souffrance de nos corps, mais par le feu de la divine et ineffable charité (1). »

Les disciples de Sainte Catherine nous ont raconté sa mort et ses funérailles. Rome glorifia par ses larmes et ses lionneurs cette pauvre femme expirée sur un peu de paille, et l'Église laissa les peuples lui rendre le culte des saints , en attendant que la paix lui permît de proclamer elle-même son triomphe. L'action de sainte Catherine dura plus que sa vie. Les républiques italiennes qu'elle avait réconciliées avec le Saint-Siège restèrent fidèles à Urbain VI. Ses disciples combattirent le schisme avec persévérance , et la représentèrent noblement au concile de Constance, qui rendit le calme à l'Église, grâce au zèle du cardinal de Raguse et à la renonciation sincère de Grégoire XII. On peut voir encore une trace de ses inspirations dans les efforts que fil pour organiser une croisade Pie II , ce Pape siennois

(1) Lettre cxlix. A frère Raymond de Capoue.

qui eut enfin la joie de couronner de l'aure'ole des saints sa glorieuse compatriote.

Notre but, en rapprochant les passages historiques des lettres de sainte Catherine, a été de faire comprendre la part étonnante qu'elle prit aux affaires de l'Église; mais son action fut plus grande et plus miraculeuse encore, par son apostolat de chaque jour et par l'influence qu'elle exerça sur les Ordres religieux. Pour le prouver, les citations sont inutiles. Toutes ses lettres ont pour objet la sanctification des âmes et la réforme de l'Église. Elle parle souvent , comme dans le livre du Dialogue, des vices du clergé de son temps; mais elle le fait toujours avec le zèle d'une humble charité, et non pas avec la violence de ces réformateurs qui se laissent égarer par l'orgueil , et qui croient que l'Église n'a pas toujours en elle-même les moyens de son propre salut. Sa correspondance nous la montre en rapport avec tous les Ordres religieux ; elle compte des disciples parmi les Bénédictins, les Chartreux, les Franciscains, les Ermites de Saint-Augustin, les Olivetains ; tous réclament ses avis et suivent ses conseils. Mais ce fut surtout dans l'ordre de Saint -Dominique qu'elle exerça une salutaire et durable influence.

Le relâchement s'y était introduit vers le milieu du XIV " siècle; sainte Catherine fit tous ses efforts pour y ramener la ferveur primitive. Après sa mort, le bienheureux Raymond de Capoue , son confesseur et son disciple le plus fidèle, fut nommé Maître général de l'Ordre ;

il continua son œuvre et parcourut l'Europe en rétahlissant la réforme dans tous les couvents. Le bienheureux de Dominici suivit son exemple, et maintint la règle au milieu des divisions du schisme. 11 fonda les couvents de Cortone et de Fiesole, et devint le père de cette sainte génération qui a donné à l'Église saint Antonin , le bienheureux JNeyrot , le bienheureux Capucci et le bienheureux Fra Angelico. 11 réforma aussi les religieuses de Saint -Dominique, dont sainte Catherine s'était beaucoup occupée; car elle avait établi des couvents du Tiers -Ordre, dirigé celui de Monte - Pulciano et celui de Pise, où elle attira la bienheureuse Claire Gambacorti , qui devait un jour lui succéder.

Comment expliquer cette action publique et privée de sainte Catherine , sinon par une merveilleuse sainteté? Sa vie extérieure prouve cette vie intérieure que le bienheureux Raymond nous a fait connaître ; ses visions, ses extases, son intimité avec Notre- Seigneur expliquent sa mission dans l'Église. Cette autorité, cette maternité qu'elle a reçue, elle l'exerce avec autant de zèle que d'humilité. Il y a dans toute son existence une unité, une harmonie que rien n'altère. Lorsque la Providence la rend le ministre et l'ange de la Papauté, elle reste toujours la même , une pauvre femme torturée par la douleur, et qui n'a pas où reposer sa tête. Ses disciples, qui ont quitté pour la suivre les richesses et les honneurs , partagent avec joie sa pauvreté ; elle en fait ses secrétaires et ses ambassadeurs aux puissances de la

terre , et elle leur laisse en héritage ses vertus à imiter et son dévouement pour l'Église.

Ses lettres nous montrent la grandeur de son intelligence et la perfection de sa charité. On y voit à chaque page son amour s'élever en élans suhlimes vers Dieu , pour retomber ensuite à flots sur T Église, sur le prochain, sur ses disciples et sur sa famille. Toutes les affections du cœur y sont spiritualisées , épurées , divinisées. Les lettres que nous ont laissées les autres saints nous transmettent bien aussi la lumière du ciel ; mais cette lumière traverse un milieu , et se colore de leur nature particulière. Saint Jérôme conserve une forme littéraire qui rappelle la société romaine. Saint Augustin parie la langue de ses amis , et se reproche de trop aimer Cicéron. Saint Bernard, dans sa correspondance , reflète aussi son époque ; il emploie pour persuader des moyens oratoires, et ne néglige pas la méthode scholastique. Souvent même il s'égare dans la louange ou dans le blàrae , et porte sur les personnes des jugements contradictoires. Rien de cela ne se trouve dans les lettres de sainte Catherine ; elle n'est pas pour ainsi dire de son pays et de son siècle. Dieu ne Ta pas instruite par l'intermédiaire des hommes; il a voulu l'enseigner luimême , et son élève docile reflète , dans toute sa pureté , la lumière divine.

Cette beauté de forme , sans caractère particulier , est la beauté par excellence; c'est l'éloquence au-dessus de toute éloquence. Pendant que Dieu mettait sur les

lèvres de sainte Brigitte le stjle biblique et les grandes images des Prophètes , il plaçait sur celles de sainte Catherine la douceur du lait et du miel qui coule de l'Évangile. La bouche parle de l'abondance du cœur, et le cœur de sainte Catherine était celui de Notre- Seigneur. Sainte Catherine écrirait maintenant du ciel , qu'elle n'écrirait pas autrement qu'elle le faisait sur terre ; ses lettres paraissent datées de l'éternité.

Elles suivent toutes un même plan ; qu'elle les adresse aux princes de l'Église et de la terre, ou aux plus obscurs de ses disciples, elle parle toujours au nom de Jésus crucifié et de la douce Marie; elle forme un vœu pour la personne à laquelle elle écrit ; puis elle établit une vérité dont les conséquences sortent naturellement. L'àme isolée, par ce moyen, des intérêts passagers du monde , se trouve en présence de Dieu même , et en reçoit une lumière qui l'éclairé dans toutes les circonstances de la vie. De cette manière , les lettres les plus historiques sont spirituelles et pratiques pour tous ; elles enseignent et consolent comme un chapitre de V Imitation,

Nous n'avons pas à faire valoir ici le mérite littéraire des lettres de sainte Catherine. L'inspiration divine en a tellement élevé la forme , qu'elles sont une des gloires de l'Italie. Sainte Catherine est un des auteurs qui ont le plus contribué à donner à la langue du Dante et de Pétrarque sa souplesse et son harmonie. Son style est digne de son âme (1). Il s'échappe du cœur

(1) Santa Caterina fu non meno pulita nello scrivere, che inconta-

comme une eau limpide et pure que pénètre la clarté du ciel. Rien n'arrête cette phrase, toujours docile à la pensée et toujours riche d'expressions d'une originalité surprenante. Malgré tout le soin que nous avons apporté à cette traduction , nous sentons combien nous avons mal rendu ce doux et beau langage, et nous demandons à sainte Catherine de suppléer pour nos lecteurs, par une grâce spéciale, l'imperfection de notre travail.

Nous avons suivi l'édition de Gigli (1), incontestablement la plus fidèle et la plus complète. Il est impossible de publier un ouvrage avec plus de science et d'amour; le texte a été revu et corrigé sur les anciens manuscrits, et beaucoup de lettres inédites ont été ajoutées. Pour l'enrichir de notes abondantes , le savant jésuite Frédéric Burlamacchi a compulsé les archives et les bibliothèques de toute l'Italie. Nous avons profité de son érudition , en négligeant toutefois ce qui n'offrait aucun intérêt pour la France. Nous avons cru devoir modifier le classement des lettres. Gigli les avait réunies d'après la qualité des personnes auxquelles elles sont adressées ; son premier volume contient les lettres écrites aux Souverains Pontifes, aux cardinaux, aux évêques, aux religieux et religieuses de différents Ordres ; le second contient les lettres écrites aux rois, aux

mina ta nel vivere. — Maffei, Histoire de la littérature italienne , v. 1 , ch. VIII. Storia di santa Caterina. v. ii, p. 63.

(1) L'Epistole délia serafica vergine santa Caterina da Siena , 2 vol. in-4°. Sienne, 1713.

princes de la terre, aux magistrats des républiques italiennes, aux grands seigneurs et aux laïques; puis celles écrites aux reines, aux princesses et aux dames qui vivaient dans le monde et qui réclamaient ses conseils. Nous avons conservé cette division générale, mais nous avons séparé les lettres historiques des lettres spirituelles, et nous avons réuni dans notre premier volume toutes celles qui ont rapport aux affaires générales de l'Église et à la pacification des républiques italiennes. On pourra, en les rapprochant des événements, saisir plus facilement l'action publique de sainte Catherine.

L'œuvre de notre siècle est de rétablir la vérité dans l'histoire. Dieu dirige évidemment vers ce but les efforts de la science. Tous, chrétiens ou incrédules, travaillent à une immense révision du passé ; chaque époque nous livre ses secrets et nous apparaît dans sa réalité, avec ses doctrines, ses vertus et ses scandales. On dirait une préparation au jugement solennel qui doit terminer les siècles. Nous devons nous en réjouir, car jamais la vérité ne peut être opposée à elle-même, et ce témoignage suprême de l'histoire sera encore un triomphe pour l'Église.

Le désir d'y concourir nous a fait publier ces lettres de sainte Catherine ; ceux qui voudront les étudier y trouveront des documents précieux sur le séjour des Papes à Avignon et sur le schisme d'Occident; ceux qui ont le bonheur de croire à l'action souveraine de la Providence,

pourront l'admirer dans la mission extraordinaire de sainte Catherine; et cette gloire si pure de l'Église, longtemps obscurcie par nos préjugés nationaux , réjouira les coeurs de ceux qui ne séparent pas les intércts de la Religion des intérêts de la patrie.

Ces intérêts, nous avons espéré les servir en obéissant à l'auguste Pontife que la France, aussi, a été heureuse de ramener dans la Ville éternelle. Nous n'avons pas oublié ce moment si grand de notre vie, où il nous a été permis de vénérer le Christ de la terre. Sa Sainteté Pie IX, en daignant bénir nos premiers travaux, avait manifesté le désir de voir publier en France les œuvres complètes de sainte Catherine de Sienne; nous les déposons à ses pieds, comme un humble hommage de notre amour et de notre dévouement.

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