‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 22 sur 100 · II — A GREGOIRE XL · texte numérisé non relu

II — A GREGOIRE XL

Sainte Catherine cherche a éloigner le Pape de la guerre, et k le porter k la paix , en lui montrant les dangers de l'une et les avantages de l'autre. — La conquête des âmes doit être préférée k la puissance temporelle.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-saint et très-révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne petite fille Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, écrit à Votre Sainteté dans sou précieux sang, avec le désir de vous voir en paix , vous et vos enfants avec vous (l). La paix, Dieu vous la demande, et veut que vous la fassiez le plus tôt que vous pourrez. Hélas ! peut-il vouloir que nous nous attachions à la puissance et aux biens temporels de manière à causer la perte des âmes, et les outrages envers Dieu qu'entraîne nécessairement la guerre? Ne veut-il pas au contraire que vous fixiez les regards de votre intelligence sur la beauté de l'àme et sur le sang de son Fils, ce sang qui purifie nos âmes, et dont vous êtes le ministre? 11 vous invite à avoir faim des âmes , parce que celui qui a faim de l'honneur de

(1) Sainte Catherine ne parlant pas particulièrement de la paix pour Florence, on peut croire que cette lettre a été écrite pendant que les envoyés du Pape offraient des conditions avantageuses aux Florentins, qui ne les acceptèrent pas, au commencement de 1376.

Dieu et du salut de ses brebis, pour les sauver et les retirer des mains du démon , sacrifie non-seulement ses biens, mais encore sa vie même.

2. Vous me direz peut-être , saint Père , que vous êtes obligé en conscience de conserver et de recouvrer les biens de l'Église. Hélas ! je l'avoue, c'est la vérité ; mais il me semble qu'il vaut mieux encore conserver une chose qui est plus chère. Le trésor de l'Église est le sang du Christ, donné pour prix de l'àme ; ce trésor du sang n'a pas été payé pour les biens temporels , mais pour le salut du genre humain. En admettant que vous êtes tenu de reconquérir et de conserver les richesses , les droits que l'Église a perdus, vous êtes tenu bien davantage à reconquérir tant de brebis , qui sont un trésor pour l'Église. Elle serait trop appauvrie si elle les perdait; elle ne deviendrait pas pauvre elle-même, parce que le sang du Christ ne peut diminuer ; mais elle perdrait cet ornement de gloire qu'elle reçoit des vertus et de l'obéissance de ceux qui lui sont soumis. 11 vaut mieux négliger les intérêts temporels que les intérêts spirituels. Faites seulement ce que vous pourrez , et vous serez excusé devant Dieu et devant les hommes du monde ; vous les vaincrez bien mieux avec les armes de la douceur, de l'amour et de la paix, qu'avec les rigueurs de la guerre : et vous rentrerez ainsi dans vos droits spirituels et temporels.

3. Mon àme, dans son union avec Dieu, a une soif ardente de notre salut, de la réforme de la sainte Église , et du bonheur du monde entier, et il me semble que Dieu ne me manifeste pas d'autre remède que la paix ; je n'en vois pas d'autres eu lui. La paix, oui, la paix , pour l'amour de Jésus crucifié ; et ne vous arrêtez pas

à l'ignorance, à l'aveuglement et à l'orgueil de vos enfants. Avec la paix vous vaincrez la guerre et la haine qui divise les cœurs ; vous les réunirez. C'est par la vertu que vous chasserez le démon. Ouvrez, ouvrez donc l'oeil de votre intelligence avec la faim et le désir des âmes , et voyez les deux maux qui se présentent : la perte de la grandeur, de la puissance et des biens temporels , que vous vous croyez obligé de reconquérir, et la perte de la grâce dans les âmes , et de l'obéissance qu'elles doivent à Votre Sainteté , et alors vous verrez que vous êtes tenu bien davantage à reconquérir les âmes. Puisque l'œil de l'intelligence peut comparer ces maux, vous, trèssaint Père, qui êtes placé entre les deux, vous devez choisir le moindre , et en le choisissant pour fuir le plus grand, vous éviterez les deux, et vous y gagnerez de toute manière; car vous aurez retrouvé, dans la paix, vos enfants, et avec eux ce qu'ils vous doivent.

4. Pardonnez-moi de vous parler ainsi ; ce n'est pas pour vous enseigner, mais j'y suis forcée par la Vérité même, et par le désir que j'ai, ô mon doux Père, de vous voir dans la paix et dans le repos de l'âme et du corps; car, avec toutes ces guerres et ces embarras, il me semble que vous ne pouvez pas avoir une heure tranquille. Le bien des pauvres se dépense en soldats qui dévorent le sang et la vie des hommes. N'est-ce pas aussi un obstacle au désir que vous avez de réformer l'Église votre épouse, en lui donnant de bons pasteurs pour la conduire? Vous savez que vous pouvez le faire bien difficilement avec la guerre. Comme vous pensez avoir besoin des princes et des grands, vous vous croyez obligé de leur donner des pasteurs selon leurs idées, et non pas selon les vôtres, quoique ce soit bien mal, pour n'ira-

porte quel motif, de donner à l'Église d'autres pasteurs que des hommes vertueux , qui agissent non pas pour eux-mêmes , mais pour Dieu , et qui cherchent la gloire et l'honneur de son nom. Un pasteur ne doit pas être enflé d'orgueil, et ressembler à un pourceau par la volupté , et à une feuille qui vole au souffle des richesses et de la vanité du monde.

5. Hélas ! ne faites pas ainsi, pour l'amour de Jésus- Christ , et pour le salut de votre âme. Éloignez , autant que vous le pourrez , toute cause de guerre , afin de n'avoir pas le malheur de suivre la volonté des hommes plutôt que la volonté de Dieu, et votre désir. Vous avez besoin du secours de Jésus crucifié; c'est en lui qu'il faut placer votre amour et votre espérance , et non pas dans l'homme et dans sa puissance ; oui , c'est dans le Christ , le doux Jésus dont vous tenez la place , et qui semble vouloir que l'Église revienne à sa première beauté. Oh ! quel bonheur pour votre âme et la mienne, si je vous vois entreprendre ce bien, et si Dieu vous permet de l'accomplir, non par la force, mais par l'amour ! Cela se fera par la paix et par les vrais et bons pasteurs , par les humbles serviteurs de Dieu, que vous trouverez quand Votre Sainteté voudra les chercher.

6. Les deux choses qui ont fait perdre et qui font perdre à l'Église ses biens temporels, sont la guerre et le défaut de vertu. Là où n'est pas la vertu, est toujours la guerre contre le Créateur ; la guerre n'est donc pas la cause véritable. Aussi je vous dis que si vous voulez recouvrer ce que vous avez perdu, le seul remède est le contraire de ce qui vous l'a fait perdre ; il faut le reconquérir avec la paix et la vertu. Par ce moyen vous satisferez votre saint désir, celui des servi-

teurs de Dieu , et le mien , pauvre misérable ; vous rachèterez les âmes des malheureux infidèles qui ne participent pas au sang de l'Agneau , sacrifié et immolé pour nous. Voyez, très-saint Père, quel bien la guerre empêche, et quels maux elle entraîne. J'espère de la bonté de Dieu et de Votre Sainteté que vous ferez tout votre possible pour nous donner le remède de la sainte paix. C'est la volonté de Dieu , et je vous dis , de la part du doux Jésus, que pour cela et pour vos autres afifaires vous preniez conseil des vrais serviteurs de Dieu , parce qu'ils vous conseilleront selon la vertu. Écoutez-les, car vous en avez besoin ; il serait bon et nécessaire de les avoir toujours près de vous, et de les employer comme les colonnes du corps mystique de la sainte Église.

7. Je crois que F. J. de P. (1), porteur de cette lettre , est un vrai et bon serviteur de Dieu ; je vous le recommande, et je vous prie qu'il plaise à Votre Sainteté de le conserver toujours près de vous , lui et ceux qui lui ressemblent. Je termine ici. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez à ma présomption. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.

(1) On ignore quel personnage désignent ces initiales.

m. — A GREGOIRE XI.

Elle exhorte le Pape h vaincre ses enfants rebelles par l'amour et la douceur, et k tourner ses armes contre les infidèles.

AU NOM DE JESUS CBUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon bien-aimé et révérend Père dans le Christ Jésus , moi Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, votre indigne et misérable petite fille , je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir un vrai pasteur , apprenant de Jésus , dont vous tenez la place , qu'il a donné sa vie pour ses brebis. Sans s'arrêter à notre ingratitude, aux persécutions, aux injures , aux affronts , aux reproches de ceux qu'il avait créés et comblés de bienfaits, il n'en poursuivit pas moins l'œuvre de notre salut ; l'ardent désir qu'il avait d'honorer son Père et de nous sauver, l'empêchait de voir ses peines ; et, par sa sagesse, sa bonté, sa paix et sa douceur, il triompha de notre malice. Je vous en prie, mon doux Père , et je vous le dis de la part de Jésus crucifié , faites de même, et par votre bonté, votre patience, votre humilité, votre mansuétude, triomphez de la malice et de l'orgueil de vos enfants , qui se sont révoltés contre vous, qui êtes leur père. Sachez qu'on ne chasse pas le démon par le démon, mais qu'on le chasse par la vertu. Admettons que vous ayez reçu de grandes injures, qu'on

vous a attaqué et ravi ce qui vous appartenait. Eh bien ! mon Père , je vous en prie , ne vous arrêtez pas à leur malice, mais à votre bonté, et ne cessez pas de travailler à notre salut. Leur salut est que vous leur donniez la paix, car un fils qui est en guerre avec son père est privé , tant qu'il y reste , de son héritage.

2. O Père, la paix pour l'amour de Dieu! afin que tant de fils ne perdent pas l'héritage de la vie éternelle. Vous savez que Dieu a remis entre vos mains le pouvoir de donner ou d'ôter cet héritage comme le voudra votre bonté. Vous tenez les clefs, il est ouvert à qui vous ouvrez , et la porte sera fermée à qui vous la fermerez. Le doux et bon Jésus l'a dit à Pierre, dont vous tenez la place : « Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel , tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel (1). » Vous êtes donc le vrai Père et Pasteur; vous voyez que c'est maintenant le temps de donner sa vie pour les brebis qui sont sorties de la bergerie; il faut les chercher et les reconquérir par la patience et par la guerre contre les infidèles, en élevant l'étendard de la très-ardente et très-douce Croix. Mais pour l'élever il ne s'agit pas de dormir; il faut se tenir debout et le déployer avec courage. J'espère de la miséricorde infinie de Dieu que vous gagnerez les infidèles, et que vous corrigerez la malice des chrétiens , parce que tous courront à l'odeur de la Croix , même ceux qui ont été les plus rebelles envers vous. Oh! quel bonheur si nous voyons le peuple chrétien donner le trésor de la foi aux infidèles, qui, après avoir reçu la lumière, s'avanceraient vers la perfection ! Semblables à une plante nouvelle , ils per-

(1) s. Matth., XVI, 19.

(iraient le froid de Terreur pour recevoir la chaleur et la lumière du Saint-Esprit par la sainte foi, et ils produiraient des fleurs et des fruits de \ertu dans le corps mystique de la sainte Église, et le parfum de leurs vertus aiderait à étouffer les \ices , les péchés , l'orgueil et l'impureté, qui régnent tant à cette époque parmi les chrétiens, et surtout parmi les prélats , les pasteurs et les chefs de la sainte Église, qui perdent et dévorent les âmes. Oui, ils ne les convertissent pas, ils les dévorent (1). Et cela à cause de l'amour-propre qui est en eux, et qui engendre l'orgueil, l'ambition, l'avarice et la souillure de l'esprit et du corps. Us voient les loups de l'enfer emporter leurs brebis , et ils ne paraissent pas s'en occuper, tant ils sont appliqués à se procurer les plaisirs , les délices , les louanges et les faveurs du monde. Tout ce mal vient de leur amour-propre ; car s'ils s'aimaient pour Dieu et non pour eux-mêmes, ils rechercheraient l'honneur de Dieu et non pas le leur, l'utilité du prochain et non pas leur bien-être.

3. Hélas 1 mon doux Père, veillez et appliquez- vous à ces choses ; cherchez des hommes bons et vertueux pour leur donner le soin de vos brebis ; ceux-là ne seront pas des loups , mais des agneaux qui nourriront le corps mystique de la sainte Église ; nous en profiterons, et ce sera pour vous une paix , une consolation, un secours dans les peines qui , je le sais , vous accablent. Je vois bien, mon bon Père, que vous êtes comme l'agneau est au milieu des loups ; mais prenez courage , ne craignez rien , parce que la Providence et l'aide de Dieu ne

(1) Les scandales étaient flagrants, les saints les pleuraient, et les Souverains Pontifes faisaient tous leurs efforts pour les faire cesser. Dialogue, cxxi. — Sainte Brigitte, Révél., liv. iv, ch. 132.

— It —

vous manqueront jamais. Ne \ous étonnez pas si voua rencontrez de grands obstacles, si le secours des hommes vous fait défaut , et si ceux qui devaient vous aider se tournent et conspirent contre vous. Ne craignez rien , mais plutôt espérez davantage, et ne renoncez pas à votre doux et saint désir (1) ; qu'il s'enflamme au contraire de jour en jour. Allons, mon Père, réalisez le projet de votre retour et de la croisade à laquelle vous engagent les infidèles en envahissant toujours vos possessions (2). Soyez prêt à donner votre vie pour le Christ ; car nous avons autre chose qu'un corps. Pourquoi ne pas donner mille fois sa vie , s'il le faut , pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes?

4. Le Christ l'a fait, et vous, son Vicaire , vous devez le remplacer. N'est-ce pas l'usage que le lieutenant suive les traces et les exemples de son capitaine? Venez , venez donc ; ne tardez plus , afin de pouvoir faire bientôt la guerre aux infidèles, et de n'être pas arrêté par les membres corrompus qui se sont révoltés contre vous (3). Je vous en prie, je le veux, usez à leur égard d'une sainte ruse , en employant la bonté , comme je vous l'ai dit. Ce sera un feu d'amour et des charbons ardents que vous jetterez sur leurs têtes, et par ce moyen vous les gagnerez, eux, leur bien et leur personne, pour faire une guerre sérieuse contre les infidèles. C'est ainsi qu'a fait notre doux Sauveur : il a jeté tant de feu et de flammes d'amour sur ceux qui lui étaient rebelles, qu'il les a ame-

(1) Dès l'année 1372, Grégoire XI avait manifesté en plein consistoire son intention de retourner à Rome. En 1374 il l'avait promis aux ambassadeurs de Rome , et l'avait annoncé aux princes chrétiens.

(2) Les Turcs , sous la conduite d'Amurat, venaient de faire de grandes conquêtes en Grèce et en Arménie.

(3) Aux Rom., XII, 20.

nés peu à peu à être ses auxiliaii-es et les propagateurs du nom de Dieu. Paul, le grand apôtre, de loup devint agneau ; ce vase d'élection répandit par toute la terre le feu dont le Christ l'avait rempli; il purifia les chrétiens de leurs vices, les enrichit de vertus; il arracha les infidèles à l'erreur, et les éclaira des lumières de la sainte Foi . Voilà ce que la Vérité suprême veut que vous fassiez ; ce que vous avez reçu, il faut le donner.

5 . La paix , la paix , la paix , mon doux Père, et non plus la guerre. Marchons sur nos ennemis, et portons les armes de la très-sainte Croix avec l'épée de la douce et sainte parole de Dieu. Hélas! donnez la nourriture à ces serviteurs affamés qui vous attendent maintenant avec un ardent désir. Du courage, mon Père, du courage, et ne vous laissez pas abattre par la douleur; mais qu'elle vous fortifie en vous faisant déplorer l'injure faite au saint nom de Dieu. Rassurez- vous par l'espérance que Dieu vous aidera dans vos difficultés et vos besoins. Je m'arrête, car si je m'écoutais, je parlerais tant que j'aurais un souffle de vie. Pardonnez à ma présomption, et que la douleur et l'amour que j'ai pour l'honneur de Dieu et l'exaltation de la sainte Église , m'excusent auprès de votre bonté. Je vous en dirais bien plus long de vive voix que par lettre , et il me semble que je soulagerais ainsi mon âme. Maintenant je n'en puis plus; ayez pitié des doux et amoureux désirs qui sont offerts pour vous et pour la sainte Église dans des larmes et des prières continuelles. Pas de négligence, mais travaillez avec zèle; il semble que la Vérité suprême veut produire des fruits. Oui , bientôt viendront les fruits, car les fleurs commencent à paraître. Suivez avec un cœur viril et sans crainte l'Agneau immolé pour nous sur la Croix, et demeurez dans

le saint et doux amour de Dieu. Je vous prie , mon révérend Père, d'écouter et d'accorder, si vous le pouvez, ce que vous dira le porteur de cette lettre (1). Donnez-lui audience , je vous prie , et ajoutez foi à ses paroles , car on ne peut pas tout dire par écrit. Si vous voulez me communiquer des choses secrètes, vous pouvez les lui confier en toute assurance. Pour ce que je peux faire , s'il fallait donner ma vie, je la donnerais bien volontiers pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Doux Jésus, Jésus amour.

(1) C'était Néri, un des plus chers disciples de sainte Catherine de Sienne. (Voir sa Vie. ii» part,,ch. 8.)

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