IV. — A GREGOIRE XI
Sainte Catherine cherche à adoucir le Souverain Pontife k l'égard des Florentins, et elle l'exhorte k ramener le troupeau rebelle au bercail de la sainte Église, par la douceur et par l'amour, h l'exemple de Jésus-Christ.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-saint et très-révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi Catherine, votre indigne et misérable petite fille, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir bon pasteur. Je vois , mon doux Père , que le loup ravit vos brebis , et que personne ne s'y oppose. Je m'adresse donc à vous , notre Père et notre Pasteur, et je vous conjure , de la part de Jésus crucifié , d'apprendre de lui avec quelle ardeur d'amour il s'est livré à la mort ignominieuse de la sainte Croix pour sauver des mains du démon la brebis perdue du genre humain ; car le démon la possédait par la révolte de l'homme contre Dieu. Oui, Dieu, l'infinie Bonté , est descendu ; il a vu le malheur, la damnation et la ruine de cette brebis , et il a vu qu'il ne pouvait la sauver par la colère et par la guerre , quoiqu'il en fût outragé , et que l'homme , par sa révolte et sa désobéissance, méritât une peine infinie. L'éternelle
et souveraine Sagesse ne voulut pas le faire ; mais elle trouva un meilleur moyen, le plus doux, le plus tendre qu'elle put trouver ; elle vit que rien ne triomphait du cœur de l'homme comme l'amour, car il a été fait par amour, et c'est pour cela qu'il est si porté à aimer. L'homme est fait par amour quant à l'âme et quant au corps. Par amour, Dieu l'a créé à son image et à sa ressemblance ; par amour aussi , son père et sa mère lui ont donné l'existence.
2. Dieu , voyant donc qu'il était si porté à l'amour, lui jeta l'appât de l'amour, en lui donnant le Verbe, son Fils, qui prit notre humanité pour faire une grande paix. Mais la justice divine voulait que l'injure faite à Dieu fût punie. La miséricorde divine vint donc avec une ineffable charité ; et pour satisfaire la justice et la miséricorde. Dieu condamna son Fils à mort, après l'avoir revêtu de notre humanité, c'est-à-dire de la chair d'Adam, qui l'avait offensé. Par sa mort fut apaisée la colère du Père, parce que la justice était accomplie sur la personne du Fils. Il a ainsi satisfait la justice , il a satisfait la miséricorde , et il a sauvé le genre humain des mains du démon. Le doux Verbe a fait , sur les bras de la sainte Croix, le tournoi de la mort contre la vie, et de la vie contre la mort (1). Par sa mort il a détruit notre mort , et il nous a donné la vie en perdant la vie de son corps. C'est donc par l'amour qu'il nous a gagnés , c'est par la bonté qu'il a vaincu notre malice , et si bien , que tous les cœurs devraient se rendre à lui. On ne peut, il l'a dit lui-même, mieux
(1) Facendo uno torniello. Cette figure, empruntée à la vie du moyen âge , rappelle ce que chante l'Église au jour de Pâques : Mors et vita duello conflixere mirando.
prouver son amour qu'en donnant sa \ie pour son ami. Que dirons-nous donc de cet amour violent et parfait, qui lui a fait donner sa vie pour son ennemi ? Car, par le péché, nous étions devenus les ennemis de Dieu. 0 doux et amoureux Verbe, qui, par l'amour, aviez retrouvé la brebis, par l'amour vous lui avez donné la vie, et vous l'avez ramenée au bercail , en lui rendant la grâce qu'elle avait perdue.
3. 0 mon très-doux et très-saint Père, je ne vois pas non plus d'autres moyens, d'autre remède pour retrouver vos brebis rebelles qui ont quitté le bercail de la sainte Église, en ne voulant plus obéir à vous, leur Père. Aussi je vous prie, de la part de Jésus crucifié, et je veux que vous me fassiez cette grâce, de vaincre leur malice par votre bonté. Nous sommes à vous , ô Père , et je sais que presque tous ne croient pas avoir mal fait. Admettons qu'ils ne sont pas excusables; mais il leur semble qu'ils ne pouvaient pas faire autrement , à cause des peines , des injustices et des extorsions qu'ils avaient à endurer de la part des mauvais pasteurs et gouverneurs. Ils sentaient l'infection de la vie de ceux que vous savez bien être des démons incarnés, et ils tombèrent dans cette crainte détestable de Pilate, qui, pour ne pas perdre sa puissance, condamna Jésus- Christ. Pour ne pas perdre l'État, ils vous ont persécuté. Miséricorde, ô Père, je vous le demande pour eux ; ne vous arrêtez pas à l'ignorance et à l'orgueil de vos enfants, mais attirez-les par le charme de votre amour et de votre bonté , en leur faisant quelque utile et douce réprimande.
4. Que Votre Sainteté nous rende la paix, à nous, vos malheureux enfants, qui vous avons ofifensé. Je
vous le dis, Christ de la terre, de la part du Christ du ciel , en agissant ainsi sans détour et sans colère , ils accourront tous avec le regret de leur faute , ils viendront appuyer leur tête sur votre sein. Alors vous vous réjouirez, nous nous réjouirons, parce que votre amour aura ramené la brebis perdue dans le bercail de la sainte Église; alors, mon doux Père, vous accomplirez votre saint désir et la volonté de Dieu ; vous ferez cette croisade , que je vous engage , de sa part, à commencer le plus tôt possible et avec zèle ; ils s'y disposeront aussi avec ardeur, car ils sont prêts à donner leur vie pour le Christ. Au nom de Dieu, notre doux amour, élevez , mon Père , l'étendard de la sainte Croix , et vous verrez les loups se changer en agneaux. La paix , la paix , la paix , pour que la guerre ne nous fasse pas perdre cette saison favorable.
5. Si vous voulez la vengeance et la justice, frappez sur moi, misérable, et faites -moi souiïrir toutes les peines et les tourments que vous voudrez jusqu'à la mort. Je crois que c'est l'infection de mes péchés qui a causé beaucoup de ces malheurs et de ces discordes (1) ; punissez donc à votre gré votre misérable petite fille. Hélas ! mon Père , je meurs de douleur , et je ne puis mourir. Venez, venez, et ne résistez plus à la volonté de Dieu, qui vous appelle. Vos brebis affamées attendent que vous veniez prendre et conserver la place de votre prédécesseur et de votre chef, l'apôtre saint Pierre. Votre qualité de Vicaire du Christ vous oblige de résider à votre place. Venez donc , venez , ne tardez pas davan-
(1) Sainte Catherine exprimait souvent cette crainte. Son humilité lui persuadait qu'elle était cause des maux de l'Église. ( Dialogue, ch. II, 8.)
tage. Prenez courage , et ne craignez rien de ce qui pourrait tous arriver, parce que Dieu sera avec vous. Je vous demande humblement votre bénédiction pour moi et pour tous mes enfants spirituels. Je vous prie de pardonner à ma présomption. Je n'en dis pas davantage ; persévérez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.