Hélas! mon doux Père, c'est avec cette douce main
que je vous dis et vous conjure de venir vaincre nos ennemis au nom de Jésus crucifié. Je vous le répète, n'écoutez pas les conseils du démon qui veut arrêter votre sainte et bonne résolution. Soyez un homme généreux et sans crainte ; répondez à Dieu , qui vous appelle à venir habiter la ville de saint Pierre , le glorieux chef dont vous êtes le successeur (1) ; et puis levez l'étendard de la sainte Croix. C'est par la Croix , dit saint Paul , que nous avons été délivrés (2) ; c'est par cet étendard protecteur des chrétiens que nous serons délivrés de la guerre, de nos divisions, de nos iniquités, et que les infidèles seront délivrés de leurs erreurs ; et de cette manière vous verrez et vous obtiendrez de bons pasteurs dans la sainte Église , vous lui rendrez la force et les ardeurs de la charité. Ceux qui la dévorent ont tellement épuisé son sang, qu'elle est toute pâle. Mais ayez confiance et venez , mon Père ; ne faites plus attendre les serviteurs de Dieu, qui se consument de désirs. Et moi, pauvre misérable, ma vie me semble une mort lorsque je vois tant offenser Dieu. Ne vous éloignez pas de la paix à cause de ce qui est arrivé à Bologne , mais venez. Je vous assure que les loups féroces viendront mettre la tête sur votre sein comme de tendres agneaux , et ils vous demanderont miséricorde, à vous leur père. Je vous en conjure , mon Père , écoutez favorablement ce que vous dira frère Raymond et mes autres fils qui l'ac-
(1) Le Pape est chef de toute l'Église; mais il est spécialement Tévèque de Rome. Grégoire XI reprenait un évéque étranger qui était à Avignon : « Que faites-vous ici? lui disait-il; pourquoi étes-vous éloigné de votre église?» L'évèque répondit: «Et vous-même, très-saint Père, pourquoi n'allez-vous pas rejoindre votre épouse, qui est si riche et si belle? »
(2) Aux Ephés., 11,16.
compagnent (1) ; ils viennent de la part de Je'sus crucifié et de la mienne; ce sont de \rais serviteurs du Christ, et les enfants fidèles de la sainte Église. 0 Père , pardonnez à mon ignorance , et que votre bonté veuille bien excuser ce que l'amour et la douleur me font dire. Donnezmoi votre bénédiction. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
(1) Le bienheureux Raymond de Capoue, confesseur de sainte Catherine, la précéda à Avignon. Les Florentins l'envoyèrent pour préparer l'esprit du Souverain Pontife, et l'apaiser au sujet des excès qu'ils avaient commis.
YI. — A GBÉGOIRE XI (1)
Elle prie le Souverain Pontife de quitter Avignon, où les Papes résidaient depuis soixante-dix ans, et de revenir k Rome, mais sans aucun appareil de guerre.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
Mon révérend Père dans le Christ , le doux Jésus, moi Catherine , votre indigne petite fille , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir un homme courageux et sans aucune crainte servile , à l'exemple du doux et bon Jésus, dont vousêtes le vicaire. Son amour ineffable envers nous fut si grand qu'il courut à la mort ignominieuse de la Croix sans s'occuper des injures, des mépris , des outrages et des opprobres ; il les traversait sans avoir aucune crainte , tant était violente la soif qu'il avait de l'honneur de son Père et de notre salut. Son amour lui fit sacrifier son humanité tout entière.
2. Je veux que vous fassiez de même , mon Père ; détruisez en vous tout amour-propre ; ne vous aimez pas et n'aimez pas la créature pour vous , mais aimez- vous et aimez le prochain pour Dieu; aimez Dieu pour Dieu, en tant qu'il est digne d'être aimé, en tant qu'il est le Bien
(1) Cette lettre est écrite de Florence dans les derniers jours du mois de mai 1376. Sainte Catherine se disposait à partir pour Avignon.
suprême et éternel ; prenez pour modèle cet Agneau immolé, parce que le sang de cet Agneau tous donnera du courage pour tous les combats. Dans ce sang , vous perdrez toute crainte, \ous deviendrez et vous serez le bon Pasteur qui donne sa vie pour son troupeau. Allons, mon Père , n'hésitez plus; animez-vous d'un grand désir, en attendant le secours de la Providence , car il me semble que la divine Bonté se prépare à changer en agneaux les loups furieux. Aussi je viens avec empressement les ramener humiliés sur votre sein (1). Vous, comme Père , je suis sûre que vous les recevrez , malgré leurs injures et leurs persécutions; vous imiterez la douce vertu suprême qui nous dit que le bon Pasteur , quand il a retrouvé la brebis perdue, la met sur ses épaules et la ramène au bercail. Vous ferez de même, mon Père , parce que votre brebis est retrouvée ; vous la mettrez sur les épaules de l'amour, et vous la ramènerez au bercail de la sainte Église. Puis ensuite notre doux Sauveur veut et commande que vous déployiez l'étendard de la sainte Ooix contre les infidèles, que tout homme armé se lève et marche contre eux. Conservez les troupes que vous avez soldées pour l'Italie , mais empêchez-les d'y venir, car elles gâteraient plutôt les affaires qu'elles ne les arrangeraient.
3. Mon doux Père , vous me demandez mon avis sur votre retour, et je vous réponds ; je vous dis de la part de Jésus crucifié: Venez le plus tôt que vous pourrez. Si vous le pouvez, venez avant le mois de septembre ; mais
(1) Sainte Catherine était à Pise , lorsque les Florentins l'appelèrent pour être leur médiatrice auprès de Grégoire XI. Elle était venue déjà dans leur ville, au mois de mai 1374, sur l'ordre du maître général des Frères Prêcheurs. (Gigli, t. II, p. 44.) Florence fut frappée d'interdit le 14 mai 1376, et se décida à demander la paix.
si vous ne le pouvez pas , ne laissez pas au moins passer le mois de septembre (1). Ne vous arrêtez pas aux contradictions que vous rencontrez ; mais venez en homme courageux et sans crainte; et surtout gardez- vous bien, par amour de la vie , de venir avec un entourage militaire, mais venez la Croix à la main, comme le doux Agneau (2). En agissant ainsi vous accomplirez la volonté de Dieu ; en venant d'une autre manière vous la transgresserez et ne l'accomplirez pas. Eassurez-vous , mon Père, et réjouissez-vous ; venez, venez. Je ne vous dis rien de plus ; demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. Pardonnez-moi, mon Père ; je vous demande humblement votre douce bénédiction.
(1) Grégoire XI quitta en effet Avignon le 13 septembre de cette année.
(2) C'était l'avis de tous les hommes éclairés d'alors. Pétrarque, peu de temps avant , avait écrit en sollicitant le retour du Pape à Rome : « Unum his nunc etiam pari flde, ac simplicitate subnectam, non oportuisse, nec oportere Pontificem Romanum armatamanu Romam petere. Tutiorem illum facit auctoritas quam gladii , sanctitas quam loricas. Arma sacerdotum sunt orationes, lacrymae, et jejunia, et virtutes, et boni mores, et abstinentia, cas ti tas, humanitas, mansuetudo actuum etverborum. Quid signis militaribus opus est? Satis esset Crux Ghristi ; illam solam treraunt daemones , homines revereutur : quid tubis , aut buccinis? Sufflcit Alléluia. » (Petrarch., in Apologia contra Gall.) La cour d'AvigQon n'était pas de cet avis, et au moment où sainte Catherine écrivait cette lettre, le 27 mai, le cardinal Robert, de Genève, quittait Avignon avec une grosse armée dont les excès en Italie irritèrent encore davantage les esprits.