X. — A GREGOIRE XI
Elle réfute une lettre écrite par des faussaires pour empêcher le Pape de retourner à Rome.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Très-saint et très-révérend Père dans le Christ , le doux Jésus , votre indigne et misérable petite fille Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de J ésus-Christ, écrit à Votre Sainteté, dans son sang précieux, avec le désir de vous voir fort et persévérant dans votre bonne et sainte résolution, malgré les vents contraires qui pourraientvous en empêcher, malgré le démon et les hommes. Quelques-uns, il me semble, veulent venir, comme le dit notre Sauveur dans son saint Evangile , couverts de la toison des agneaux , tandis qu'ils sont des loups affamés (1). Notre Sauveur nous dit qu'il faut nous méfier d'eux. 11 me semble, mon doux Père, qu'ils agissent déjà au moyen d'une lettre, et outre cette lettre , ils annoncent l'arrivée de celui qui l'a écrite , disant qu'il frappera à la porte quand vous n'y penserez pas ; et ils ajoutent, pour feindre l'humilité : Si la porte m'est ouverte, j'entrerai, et nous délibérerons ensemble. Ils se
(1) s. Matth., vu, 15.
revêtent ainsi d'humilité pour mieux persuader. Qu'elle est glorieuse cette vertu dont l'orgueil veut se parer!
2. L'auteur de cette lettre a fait, selon moi, pour Votre Sainteté ce que le démon fait pour l'àme , lorsqu'il veut l'empoisonner sous les apparences de la vertu et de la compassion. Il emploie surtout cet artifice avec les serviteurs de Dieu , parce qu'il voit bien qu'il ne pourrait pas les tromper en leur présentant le mal dans sa nudité. 11 me semble que c'est aussi le plan du démon incarné qui vous a écrit avec ce ton de compassion et cette forme sainte. Cette lettre parait venir d'un homme vertueux et juste, tandis qu'elle est l'œuvre d'hommes méchants qui sont les conseillers du démon, les ennemis du bien de la chrétienté et de la réforme de la sainte Église , les esclaves de l'amour-propre , ne cherchant jamais que leur intérêt particulier. Mon Père, vous pouvez facilement reconnaître si cette lettre vient d'un homme juste ou non, et il me semble que, pour l'honneur de Dieu, vous devez l'examiner. Quant à moi, autant que je puis le voir et le comprendre, ce ne sont pas là les paroles d'un serviteur de Dieu ; tout m'y paraît faux , et je trouve que celui qui a écrit cette lettre n'est pas très-habile ; il devrait retourner à l'école, car il en sait moins qu'un enfant.
3. Remarquez , très-saint Père , qu'il vous tente par ce qu'il connaît de plus faible dans l'homme, surtout dans ceux qui sont craintifs et recherchés pour euxmêmes , redoutant la moindre peine corporelle et aimant la vie plus que tous les autres. Aussi c'est le premier argument dont il s'est servi; mais j'espère de la bonté de Dieu que vous vous arrêterez plus à son honneur et au salut de vos brebis qu'à vous-même , comme un bon pasteur qui doit donner sa vie pour son troupeau. Il pa-
raît que ce corrupteur vous dit d'abord que votre retour est une chose bonne et sainte, et qu'il vous annonce ensuite qu'on prépare pour vous des poisons. Il vous conseille de vous faire précéder par des hommes de confiance qui vous trouveront du poison sur les tables , c'est-à-dire sans doute dans les boutiques où on le prépare pour vous le donner, dans quelques jours , ou dans un mois, ou dans un an. Pour moi , je confesse que vous pourriez aussi bien trouver du poison sur les tables d'Avignon ou de quelque autre ville, que sur les tables de Rome, et cela dans un mois ou dans un an, selon le moment et le lieu choisi par l'acheteur ; et cependant l'auteur de la lettre dit que vous feriez bien d'envoyer quelqu'un à la découverte et de suspendre votre voyage.
4. 11 prétend par ce moyen laisser à la justice divine le temps d'atteindre les méchants qui , selon lui , cherchent votre mort. Mais s'il était sage il craindrait pour lui-même, car il répand le plus terrible poison qui ait été depuis longtemps répandu dans la sainte Église ; il veut vous empêcher de faire ce que Dieu vous demande et ce que vous devez faire. Voyez comment il répand ce poison ; si vous ne partez pas , et si vous envoyez quelqu'un, comme vous le conseille ce saint homme, il suscitera un scandale, une révolte temporelle et spirituelle, en vous accusant de mensonge, vous qui êtes sur le siège de la Vérité. Vous avez annoncé et fixé votre retour, et si vous ne le réalisez pas , ce serait un grand scandale et un grand trouble dans les cœurs. Caïphe prophétisait quand il disait qu'il fallait qu'un homme mourût pour que le peuple ne pérît pas (1). 11 ne savait pas ce qu'il di-
(1) s. Jean, XI, 50.
sait, mais le Saint-Esprit savait bien qu'il disait la vérité, que le démon ne lui faisait pas dire dans cette intention. Cet homme veut être un autre Caïphe; il vous prophétise que si vous envoyez quelqu'un , il trouvera du poison. Cela est vrai , si vous êtes assez coupable pour rester et envoyer, vos confidents trouveront du poison dans tous les cœurs et toutes les bouches , non-seulement un jour, mais pendant un mois, une année.
5. J'admire beaucoup les paroles de cet homme , qui vous conseille les actions bonnes, saintes et spirituelles, et qui veut ensuite que , par crainte pour votre corps, vous renonciez à ces mêmes actions. Ce n'est pas là l'usage des serviteurs de Dieu, qui , pour aucune crainte corporelle ou temporelle , lors mêine qu'il y aurait danger pour leur vie , ne veulent jamais abandonner leurs saintes entreprises; car, s'ils le faisaient, ils n'atteindraient pas leur but ; c'est la persévérance dans les saints désirs et les bonnes œuvres qui est couronnée et qui mérite la gloire et non la confusion. Aussi, mon révérend Père , je vous ai dit combien je désirais vous voir ferme et inébranlable dans votre bon propos, parce que c'est le moyen d'arriver à la paix avec vos enfants rebelles, et à la réformation de la sainte Église. Vous satisferez aussi le désir des serviteurs de Dieu qui voudraient voir lever l'étendard de la sainte Croix contre les infidèles. Alors vous pourrez administrer le sang de l'Agneau à ces pauvres infidèles, ce sang que vous gardez dans votre cellier et dont vous avez les clefs.
6. Hélas ! mon Père , je vous prie par l'amour de Jésus crucifié d'employer sur-le-champ votre pouvoir à ces choses; car, sans votre pouvoir, rien ne peut se faire. Je ne vous conseille pas, doux Père, d'abandonner les en-
fants légitimes qui se nourrissent sur ce sein de l'Épouse du Christ , pour des enfants bâtards qui ne sont pas encore légitimés par le baptême ; mais j'espère de la bonté divine qu'en vous adressant aux enfants légitimes vous parviendrez avec votre autorité, avec l'arme puissante de la sainte parole, avec le secours des gens de cœur, à ramener les infidèles à notre mère la sainte Église , et à les légitimer. Cela certainement serait bien plus utile à la gloire de Dieu , à vous , à l'honneur et à l'exaltation de la douce Épouse du Christ Jésus, que de suivre l'étrange conseil de ce saint homme , qui aimerait mieux vous voir habiter, vous et les ministres de la sainte Église , avec les infidèles Sarrasins qu'avec le peuple de Rome ou de l'Italie. J'approuve l'ardeur qu'il a pour le salut des infidèles, mais je le blâme de vouloir enlever le père aux enfants légitimes , et le pasteur aux brebis réunies dans le bercail. 11 me semble qu'il veut faire pour vous ce que la mère fait pour son enfant lorsqu'elle veut le priver de son lait. Elle met quelque chose d'âmer sur son sein , pour qu'il sente l'amertume avant la douceur, et que la crainte de ce qui est amer lui fasse abandonner ce qui est doux. L'enfant est plus trompé par ce moyen que par un autre. Celui qui vous écrit veut faire de même, en vous présentant l'amertume du poison et des persécutions , pour tromper l'enfance de l'amour de vous-même, pour que la crainte vous fasse abandonner le lait de la grâce , ce lait que vous aurez en abondance après votre retour. Et moi je vous conjure, de la part de Jésus crucifié, de n'être pas un enfant timide, mais un homme courageux ; ouvrez la bouche, et prenez ce qui est amer pour ce qui est doux ; il ne convient pas à Votre Sainteté de renoncer au lait à cause de l'amertume. J'espère de l'infinie et
ineffable bonté de Dieu que , si vous le voulez , il nous fera grâce et à vous aussi. Vous serez un homme ferme et inébranlable , vous ne vous laisserez pas troubler par le moindre vent , par les illusions du démon , et par les conseils de ceux qu'il inspire , mais vous suivrez la volonté de Dieu, votre bon désir et le conseil des serviteurs de Jésus crucifié.
7. Je termine en concluant que la lettre reçue ne vient pas du serviteur de Dieu qu'on vous nomme , et qu'elle n'a pas été écrite de si loin (1). Je crois qu'elle a été faite près de vous , et par des serviteurs du démon qui n'ont guère la crainte de Dieu. Si je croyais qu'elle vînt de celui qu'on désigne , et si ie ne le connaissais pas d'ailleurs, je ne pourrais pas le reconnaître pour un serviteur de Dieu. Pardonnez- moi, mon Père, si je vous parle avec tant de hardiesse. Je vous demande humblement de me pardonner et de me donner votre bénédiction. Pardonnez-moi dans la sainte et douce dileetionde Dieu. Je prie son infinie bonté qu'il me fasse bientôt la grâce de vous voir vous mettre en route, avec la paix , le calme , le repos de l'âme et du corps. Je vous prie, doux Père, de me donner audience quand il plaira à Votre Sainteté, parce que je voudrais bien me trouver en votre présence avant votre départ : le temps est court , aussi je désire que ce soit bientôt. Doux Jésus , Jésus amour.
(1) Burlamacchi pense que le personnage auquel on attribuait faussement cette lettre, pouvait être Pierre, infant d'Aragon, et religieux de Saint-François, qui jouissait alors d'une grande réputation de sainteté.