‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 41 sur 100 · XXII. — A URBAIN VI (l · texte numérisé non relu

XXII. — A URBAIN VI (l

Elle souhaite au Souverain Pontife la prudence et la lumière nécessaires pour gouverner l'Église, et elle l'entretient de différentes affaires.

AU HOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-saint et très-doux Père dans le Christ, le doux Jésus , votre indigne et misérable petite fille Catherine vous écrit avec un ardent désir de voir en vous la prudence unie à la douce lumière de la vérité, afin que vous suiviez les traces du glorieux saint Grégoire , et que vous gouverniez la sainte Église et vos brebis avec tant de sagesse, qu'il n'y ait jamais besoin de rien changer à ce qu'aura ordonné et fait Votre Sainteté, pas même à la moindre parole. Manifestez devant Dieu et devant les hommes une fermeté basée sur la vérité , comme doit le faire tout vrai saint pontife. Je prie l'ineffable charité de Dieu d'en revêtir votre âme ; car il me semble que la prudence et la lumière nous sont absolument nécessaires, surtout à Votre Sainteté et à tous ceux qui vous représenteront, dans les circonstances

actuelles. J€ sais que vous désirez les trouver en vous ,

(1) Cette lettre, la dernière adressée à Urbain VI, fut écrite le 30 janvier 1380, le lundi après la Sexagésime. (Tom. Nacci Gaffarini,p. in, tr. 1.)

et je vous le rappelle pour vous exprimer le désir de mon àme.

2. J'ai appris , très-saint Père , la réponse pleine de colère et d'insulte qui a été faite par le préfet aux ambassadeurs romains (1). On doit à ce sujet tenir une assemblée générale , et vous envoyer les chefs de quartiers et quelques notables. Je vous prie, très-saint Père, de continuer à les voir souvent, comme vous l'avez déjà fait, et de les lier avec prudence dans les liens de l'amour. Je vous demande aussi que , quand ils viendront vous dire ce qu'a décidé le conseil , vous les receviez avec toute la douceur possible, leur montrant ce qui paraîtra à Votre Sainteté le plus nécessaire. Pardonnez-moi si l'amour me fait dire ce qu'il ne faudrait peut-être pas dire ; mais je sais que vous devez connaître le caractère de vos enfants les Romains, qui sont bien plus faciles à attirer et à lier par la douceur que par la force et la dureté des paroles. Vous savez aussi que ce qui est le plus nécessaire pour vous et pour la sainte Église, c'est de conserver le peuple dans l'obéissance et la soumission à Votre Sainteté. Car c'est là que résident le chef et le principe de notre foi.

3. Je vous prie humblement aussi d'être assez prudent pour ne jamais promettre que ce qu'il vous est véritablement possible d'accorder, afin d'éviter le mal , la honte et la confusion qui pourraient en résulter (2). Souffrez , très-doux et très-saint Père , que je vous dise ces choses. J'espère que votre humilité et votre bonté

(1) Ce préfet de Rome était Fraoçois de Vico, seigneur de Viterbe, ennemi d'Urbain VI. Des propositions d'accommodement lui avaient été sans doute faites par les ambassadeurs romains.

(2) Plusieurs auteurs reprochent en effet à Urbain VI de promettre souvent plus qu'il ne pouvait tenir. (Gigli, t. I, p. 161.)

vous les feront agréer sans indignation et sans mépris, quoiqu'elles sortent de la bouche d'une femme si misérable : celui qui est humble ne s'arrête pas à celui qui parle, mais ne considère que l'honneur de Dieu, la vérité et son salut. Prenez courage; et pour une réponse insolente que ce rebelle peut faire à Votre Sainteté, ne craignez rien. Dieu y pourvoira comme à toute chose ; car il est le maître et le protecteur du vaisseau de l'Église et de Votre Sainteté. Soyez toujours ferme avec une sainte crainte de Dieu , toujours exemplaire dans vos paroles , votre conduite et vos actes ; que tout en vous brille devant Dieu et devant les hommes, comme une lumière posée sur le candélabre de la sainte Église , qui éclaire et doit éclairer le monde chrétien.

4. Je vous prie aussi de porter remède à ce que vous a dit Léon , parce que le scandale augmente toujours , non- seulement à cause de ce qui a été fait à l'ambassadeur de Sienne , mais encore à cause des autres choses qui chaque jour provoquent la colère dans le cœur faible des hommes (1). Vous n'avez pas besoin de cela maintenant, mais d'une personne qui soit un moyen de paix , et non de guerre. Admettons que tout a été fait par un zèle louable de la justice... Il y en a beaucoup qui agissent avec tant de désordre et de colère, qu'ils sortent de l'ordre et de la raison. Je prie donc avec instance Votre Sainteté de condescendre à l'infirmité humaine, en lui donnant un médecin qui sache mieux guérir le mal. N'attendez pas que la mort survienne ; je vous dis que si vous n'employez pas un autre remède,

(1) Ce Léon était sans doute un disciple de sainte Catherine. On ignore ce qui était arrivé à l'ambassadeur de Sienne.

la maladie augmentera. Rappelez-vous les ruines qui se sont faites dans toute l'Italie, pour n'avoir pas changé ces mauvais gouverneurs qui se conduisaient de manière à faire dépouiller l'Église de Dieu. Je sais que vous ne l'ignorez pas ; que Votre Sainteté voie donc ce qui esta faire; courage, courage, car Dieu ne méprise pas votre désir et les prières de ses serviteurs. Je n'en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous demande humblement votre bénédiction. Doux Jésus, Jésus amour.

XXni. — AU CARDINAL PIERRE D'OSTIE (1).

De la force que donne la charité pour servir Dieu et remplir les charges de l'Église.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Très-cher et révérend Père dans le Christ , le doux Jésus, moi, Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir lié par les liens de la charité, comme vous êtes lié par votre charge en Italie, ainsi que je l'ai appris (2). Cette nouvelle m'a causé une

(1) Le cardinal Pierre d'Ostie était Français, et de la famille d'Estaing , une des plus illustres du Rouergue. Il entra très-jeune dans l'ordre de Saint- Benoit, fut nommé évêque de Saint-Flour, puis archevêque de Bourges. Urbain V le fit cardinal au mois de juin 1370, et lui confia plusieurs charges importantes en Italie. Grégoire XI lui donna la légation de Bologne. Après avoir rempli avec gloire cette mission, il fut rappelé en 1374 à Avignon, et envoyé à Rome pour y préparer le retour du Souverain Pontife. Il y mourut le 25 novembre 1377. — La lettre de sainte Catherine fut écrite au moment de sa nomination à Bologne, vers 1372; par conséquent notre sainte l'avait connu sans doute à Sienne même. Elle exerça sur lui une heureuse influence; le cardinal d'Estaing fut un des plus dévoués aux véritables intérêts du Saint-Siège , et contribua beaucoup, quoique Français, au retour du Pape à Rome.

(2) Con desiderio di vidervi legato nel legame délia carità. siccome sete fatto legato in Italia. Sainte Catherine se sert du double sens du mot legato. qui en italien veut dire liéQi légat.

grande joie, parce que je suis persuadée que vous pouvez faire beaucoup pour l'honneur de Dieu et pour le bien de la sainte Église. Le lien de cette charge serait inutile sans un autre lien; et c'est pourquoi je vous dis que je désire vous voir lié par les liens de la charité ; car vous savez qu'aucun effet de la grâce ne peut se produire en vous et dans le prochain sans la charité. La charité est le saint et doux lien qui lie l'âme à son Créateur; elle lie Dieu en l'homme, et l'homme en Dieu ; c'est cette ineffable charité qui a attaché et cloué l'Homme-Dieu sur le bois de la très-sainte Croix ; c'est elle qui apaise les discordes, qui unit ceux qui sont séparés, et qui enrichit ceux qui sont pauvres de vertus, parce qu'elle donne la vie à toutes les vertus (1) ; elle donne la paix , et finit la guerre ; elle donne la patience, la force et l'infatigable persévérance dans toutes les bonnes et saintes entreprises ; elle ne se fatigue jamais, et n'est jamais séparée de l'amour de Dieu et du prochain, ni par la peine, ni par les injures, les mépris et les outrages; elle n'est pas ébranlée par l'impatience, par les délices et les plaisirs que peut lui offrir le monde trompeur.

2. Celui qui la possède persévère et reste toujours ferme, parce qu'il est appuyé sur la pierre vive, le Christ le doux Jésus, qui lui a enseigné à aimer son Créateur, en suivant ses traces. Il a lu en lui la règle et la doctrine qu'il doit adopter, parce qu'il est la voie, la vérité, la vie (2). Aussi, celui qui lit en lui le livre de vie, suit la voie droite, et cherche uniquement l'honneur de Dieu et le salut du prochain. C'est ainsi qu'a

(1) Dialogue ^ cliv, 7.

(2) S. Jean, xiv, 6.

fait le Christ, le doux Jésus : rien ne put lui ôter l'amour de l'honneur de son Père et de notre salut, ni les peines, ni les tourments, ni les injustices qui lui furent faites par notre ingratitude ; il persévéra jusqu'à ce qu'il eût satisfait son désir et accompli l'œuvre qui lui avait été confiée par sou Père , l'œuvre de la rédemption du genre humain ; et c'est ainsi qu'il put honorer son Père et nous sauver.

3. Je vous demande d'avoir les mêmes liens, le même amour, et d'écouter la douce Vérité suprême , qui vous a tracé la voie , vous a donné la vie , la forme , la règle, et vous a enseigné la doctrine de la vérité. Oui, vous, le fils et le serviteur racheté par le sang de Jésus crucifié, je veux que vous suiviez ses traces avec courage , zèle et promptitude, ne vous laissant point arrêter par la peine ou le plaisir, mais persévérant jusqu'à la fin dans cette œuvre et dans toutes celles que vous entreprendrez pour Jésus crucifié. Appliquez-vous à arracher les iniquités et les misères du monde , causées par tant de fautes qui se commettent et qui outragent le nom de Dieu. Soyez affamé de son honneur et du salut du prochain , et faites tout ce que vous pourrez faire pour réparer tant de maux. Je suis persuadée que, dans les doux liens de la charité , vous userez des pouvoirs que vous avez reçus du Vicaire de Jésus -Christ, comme nous l'avons dit ; mais sans le premier lien de la charité, vous ne pourrez le faire et remplir votre devoir. Aussi je vous conjure de vous appliquer à avoir en vous cet amour, à vous lier à Jésus crucifié, et à suivre ses traces par de vraies et solides vertus ; unissez-vous aussi au prochain par des œuvres d'amour.

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