‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 54 sur 100 · XXXIV (190). — AU DUC D'ANJOU · texte numérisé non relu

XXXIV (190). — AU DUC D'ANJOU

Elle le prie de s'unir k la Croix el à la passion de Jésus-Christ , en méprisant les plaisirs el les vanités du monde. — Elle l'exhorte à se croiser contre les infidèles.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Très-cher Seigneur et Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le cœur attaché et cloué sur la Croix , et si bien , que vous soyez de plus en plus enflammé de zèle et dardeur pour lever l'étendard de la très-sainte Croix. Je suis certaine que si vous regardez l'Agneau immolé et consumé d'amour sur la Croix pour vous délivrer de la mort et vous rendre la vie de la grâce, cette sainte pensée vous excitera à le faire bientôt, et bannira de votre cœur et de votre âme toutes les jouissances déréglées et les vanités du monde. Ces jouissances passent

(1) Louis d'Anjou était second fils du roi Jean, qu'il remplaça comme otage en Angleterre. Il fut régent pendant la minorité de son neveu Cbiarles VI , et devint chef de la seconde branche d'Anjou à Naples. La reine Jeanne l'ayant nommé son héritier, il se fit couronner roi par l'autipape Clément VIT. En 1382, il passa en Italie, et disputa inutilement le trône à Charles Durazzo. Il mourut en 1382, — La lettre de sainte Catherine est de 1376, pendant son séjour à Avignon.

comme le veiit, et laissent toujours la mort dans l'âme de celui qui les possède 5 et, si avant de mourir il ne se corrige pas , elles le conduisent à la mort éternelle : il s'est privé par sa faute de la vision de Dieu , et il s'est rendu digne de la vision et de la société des démons. Il est juste et convenable qu'une peine infinie punisse celui qui offense Dieu , le Bien infini. Je parle de ceux qui dépensent leur vie dans les plaisirs et dans la magnificence, cherchant à se distinguer par le luxe et les grands repas. Ils n'emploient jamais à d'autres choses leurs richesses , tandis que les pauvres meurent de faim. Ils recherchent sans cesse l'abondance des provisions , la beauté des vases, les tables délicates et choisies, et les vêtements somptueux ; mais ils ne s'occupent pas de leur pauvre âme, qui se meurt de faim, parce qu'ils lui enlèvent la nourriture de la vertu , de la sainte confession, de la parole de Dieu, de son Fils le Verbe incarné, dont nous devons suivre les traces avec amour, aimant ce qu'il aime , cherchant ce qu'il cherche , aimant la vertu , détestant le vice , cherchant l'honneur de Dieu , notre salut et celui du prochain. Le Christ a dit que l'homme ne vit pas seulement de pain , mais encore de la parole de Dieu (1).

2. Aussi je veux, cher et doux Seigneur, mon frère dans le Christ , le doux Jésus , que vous suiviez par la vertu cette douce parole de Jésus crucifié, et que vous ne vous laissiez pas tromper par le monde et entraîner parla jeunesse (2) Car si nous suivions le monde, on pourrait bien nous dire cette parole que le Christ béni

(1) S. Luc, IV, 4.

(2) En 1376, Louis d'Anjou avait trente-neuf ans.

adressait aux Juifs : « Ceux-là sont semblables à des sépulcres qui sont parés et blanchis au dehors , mais qui sont pleins au dedans d'ossements et de corruption de mort (1). » Oh ! que la douce Vérité suprême parlait bien ! Oui , ceux qui paraissent si beaux avec tous leurs ornements , ont le cœur reinpli de choses mortes et passagères qui engendrent le dégoût, la honte et la corruption dans l'àme et dans le corps. Mais j'espère de la Bonté divine que vous vous appliquerez si bien à corriger votre vie , que cela ne vous regardera pas , et que, rempli d'un ardent amour, vous prendrez la Croix , qui détruit en nous la mort du péché mortel , et qui nous donne la vie. Vous le ferez en élevant l'étendard de la Croix ; vous effacerez toutes les offenses que vous avez commises contre Dieu, et Dieu vous dira ensuite : Viens, mon fils bien -aimé, tu t'es fatigué pour moi, je te consolerai et je te mènerai aux noces de la vie éternelle , où le rassasiement est sans dégoût , la faim sans souffrance , et le plaisir sans honte. Ce ne sont pas comme les joies et les festins du monde, qui coûtent beaucoup sans aucun profit ; plus l'homme en prend , plus il est vide ; plus il cherche le plaisir, plus il trouve la tristesse. Vous l'avez bien vu hier : vous aviez préparé une belle fête et un grand repas , et tout a fini dans la douleur (2). Dieu l'a permis par amour pour votre âme ; il a voulu vous montrer à vous et à ceux qui vous entouraient que toutes nos joies sont vaines. Dieu a montré aussi que ces réunions, ces discours, ces usages,

(1) s. Matth., XXIII, 27.

(2) D'après les anciens manuscrits, cet accident dont parle sainte Catherine serait la chute d'une muraille qui, au milieu d'un grand festin, avait tué plusieurs personnes.

ces conseils ne lui étaient pas agréables. Hélas ! je crains bien que notre folie soit si grande, qu'elle nous empêche de comprendre les jugements de Dieu.

3. Je TOUS dis de la part de Jésus crucifié de vous rappeler toujours la journée d'hier, afin que toutes vos actions soient faites dans l'ordre , dans la vertu et la crainte de Dieu , et non pas sans cette crainte. Ayez bon courage , parce que j'espère de la Bonté divine qu'elle vous aidera à le faire , que vous ne souffrirez pas de l'accident qui est arrivé, et que ce sera une peine profitable qui vous donnera une sainte connaissance de vous-même. Ce sera un heureux frein qui retiendra en vous toute vanité déréglée, comme on fait au cheval qui s'emporte : on lui tire la bride pour qu'il ne s'écarte pas de son chemin.

4. Oui, mon doux fils dans le Christ, notre doux Jésus, embrassez la très-sainte Croix, et répondez à Dieu qui vous appelle avec cette Croix; vous accomplirez ainsi la volonté de Dieu et mon désir. Je vous ai dit que je désirais voir votre cœur et vos désirs attachés et cloués à la Croix. Faites qu'avant le départ du Saint- Père (1) vous vous entendiez définitivement avec Sa Sainteté au sujet de la croisade : le plus tôt sera le meilleur, pour le peuple chrétien et pour les infidèles. Pas de négligence , ne tardez pas davantage. Faites en sorte que le temps vous manque, plutôt pour les affaires temporelles que pour les affaires spirituelles , surtout pour cette sainte entreprise , que Dieu vous a confiée ; et rendez-vous digne de ce que souvent sa bonté infinie a fait faire à ses grands serviteurs. Je ne vous en dis pas

(1) Grégoire XI partit d'Avignon le 13 septembre 1376.

davantage. Souvenez- vous, Monseigneur, que vous devez mourir, et vous ne savez pas quand. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez à ma présomption. Doux Jésus, Jésus amour.

XXXV (312).— A LA REINE DE NAPLES(l).

De l'arnour filial envers Dieu, el de la crainte servile et mercenaire. — De la justice envers soi-même et envers le prochain. — Elle l'excite k concourir k la croisade publiée par le Souverain Pontife.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

l. Ma très -révérende et très -chère Mère dans le Christ Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris et je vous encourage dans le précieux sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir une vraie et parfaite fille de Dieu. Vous savez que le serviteur ne veut jamais offenser le maître en sa présence, parce qu'il craint la peine qui suit la faute commise ; et c'est cette crainte qui le fait servir avec soin et empressement. Mais le vrai fils aime mieux mourir que d'offenser son père ; et ce n'est pas par crainte de la peine et par peur de lui , mais c'est à cause du respect et de l'amour qu'il a pour son père

(1) Jeanne, reine de Naples, était iille de Charles d'Anjou, duc de Calabre ; elle eut quatre maris. 1. André de Hongrie, son cousin; 2. Louis de Tarente; 3. Jacques d'Aragon, et Otton de Brunswick, qui lui survécut. Elle ne laissa pas d'enfants. Ce fut elle qui vendit au Saint-Siège Avignon et le comtat Venaissin, en 1348, pour quatre-vingt mille florins d'or.

qu'il ne l'offense pas. C'est là le fils qui a droit à l'héritage , parce qu'il n'a pas renoncé au testament du père , mais qu'il observe et suit ses traces. Je vous prie d'agir ainsi, vénérable Mère dans le Christ Jésus. Vous savez que nous sommes toujours comme des serviteurs en présence de ce Maître; son œil , qui voit dans le secret, est sans cesse sur nous. L'éternelle Vérité suprême distingue bien celui qui la sert et celui qui ne la sert pas. L'âme doit donc craindre d'offenser son Créateur, car ce Maître punit le mal et récompense le bien ; et personne , ni par sa puissance , ni par ses richesses , ni par son talent, ne peut s'affranchir de ce Maître, le doux Jésus.

2. Oh ! combien est douce et sainte cette servitude, qui met un frein à l'àme, la dirige, l'empêche de tomber dans la triste servitude du péché , et lui fait fuir toutes les choses qui pourraient la porter au mal ! Tout ce qu'elle voit contraire à la volonté du Maître, elle le hait, parce qu'elle sait que si elle l'aimait, elle encourrait ses jugements. Lorsque l'àme éveillée par la crainte voit qu'elle est obligée de servir, et qu'elle ne peut éviter le regard du Maître , elle commence à déraciner l'amour déréglé du monde et à rendre ses affections conformes à la volonté de son Maître , car elle ne pourrait lui plaire autrement. Le Christ l'a dit : « Personne ne peut servir deux maîtres; s'il en sert un, il est opposé à l'autre (1) ; » et ainsi , lorsque notre âme est conduite par la crainte , elle sert avec empressement et combat le péché en elle : cette crainte la rend semblable au serviteur de la maison qui est chargé de laver ce qui

(1) s. Matth., VI, 24.

est sale. Mais si l'âme devient la fille du Père , c'est-àdire si elle arrive à la charité parfaite , elle fait comme le vrai fils qui a toujours aimé son père , qui ne l'aime pas d'un amour mercenaire , à cause de l'utilité qu'il y trouve , et qui ne craint pas de l'offenser par peur du châtiment , mais seulement à cause de la bonté du père et de la nature qu'il a reçue du père par amour. La nature lui donne la force, et l'amour le contraint de l'aimer et de le servir. On peut dire que celui-là est un vrai fils. Notre amour envers notre Père céleste consiste donc à l'aimer non pas à cause du profit que nous y trouvons, ou de la crainte des châtiments qu'il peut nous infliger, mais seulement parce qu'il est souverainement juste, souverainement bon dans son infinie bonté , parce qu'il est vraiment digne d'être aimé , et que rien n'est digne de l'être en dehors de lui; mais en lui et pour lui nous devons aimer toute créature. Voilà comment on aime un père.

3. La crainte est chargée de purifier l'âme ; l'amour doit ensuite la remplir de vertus, et en bannir l'ambition, la vaine gloire, l'impatience, l'injustice, la vanité, la misère du monde ; il doit effacer le souvenir des injures reçues , pour n'y laisser que celui des bienfaits et de la bonté, avec la vraie et parfaite humilité, avec la patience à supporter ses peines pour le doux Jésus , avec la sainte justice qui rend à chacun ce qui lui est dû. Et remarquez que vous pouvez pratiquer la justice de deux manières : la première en vous-même, en rendant à Dieu la gloire et l'honneur qu'il mérite, en reconnaissant que vous recevez tout bien de lui et pour lui, en vous attribuant ce qui vous appartient , le péché et le mal , que vous devez haïr parce que c'est le péché qui a percé et cloué

le Fils de Dieu sur le bois de la très-sainte Croix L'autre justice est celle qu'on doit aux créatures, et vous devez l'exercer de tout votre pouvoir dans votre royaume.

4. Je vous en conjure au nom du Christ Jésus, veillez sans cesse à ce qu'il ne se commette pas d'injustices et qu'on rende bien à chacun ce qui lui est dû , au grand comme au petit. Et gardez-vous bien d'y manquer par complaisance ou par crainte des créatures; autrement vous ne seriez pas la vraie fille du Père. Consultez toujours l'honneur de Dieu , et vous aimerez mieux mourir que de l'offenser. Lorsque le vase est pur du vice et du péché , et qu'il est rempli de vertus , le cœur ne peut se défendre d'aimer, parce qu'il a trouvé la source de la bonté de Dieu qui opère en lui , et parce que la créature a été faite à l'image et ressemblance du Créateur. Le Créateur n'y était pas obligé , nous ne lui avons rien demandé , et nous ne pouvions pas lui être utiles ; mais c'est uniquement la force de son amour infini et de son ineffable charité qui l'y a poussé. C'est aussi cet amour qui a uni Dieu à l'homme, et l'a abaissé jusqu'à lui. 0 douce et vénérable Mère , combien la créature devrait avoir honte de s'enoi^ueillir de son rang et de ses grandeurs, en voyant son Créateur s'humilier si profondément et courir avec une si ardente charité à la mort ignominieuse de la Croix! C'est de ce très-doux amour que mon àme désire vous voir revêtue, car sans cet amour vous ne pouvez plaire à Dieu et avoir la vie de la grâce.

5. J'ai de douces et bonnes nouvelles à vous apprendre. Notre doux Christ de la terre, le Souverain Pontife, a envoyé une bulle à trois religieux qu'il a choisis : au provincial des Frères Prêcheurs, au ministre

des Frères Mineurs et à un de nos Frères , serviteur de Dieu (1). Il leur a commandé de rechercher et de faire connaître en Italie et dans les autres çays tous ceux qui ont le désir de mourir pour le Christ au delà des mers, et de combattre les infidèles. Ceux-là doivent écrire ou se présenter, en déclarant que si les chrétiens veulent entreprendre la croisade, ils sont prêts à leur donner tout le secours de leur puissance et de leurs armes. Je vous en prie et je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, embrasez- vous d'un saint désir, et préparez-vous à fournir les secours et les forces nécessaires , quand le moment sera venu , afin de retirer le saint tombeau de notre doux Sauveur des mains du démon, et de faire participer comme nous les infidèles au sang du Fils de Dieu. Je vous prie , ma Mère , de ne pas dédaigner de me faire connaître votre saint et bon désir au sujet de cette sainte entreprise. Je termine ; que la paix et la grâce du Saint-Esprit soient toujours dans votre àme. Demeurez dans la sainte dilection de Dieu , et pardonnez-moi ma présomption. Doux Jésus, Jésus amour.

(1) Voir Lettre li.

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