Ils se hâtèrent , il est vrai , de faire l'élection, par
(1) Charles V se déclara contre Urbain VI à l'instigation des cardinaux français, et par intérêt politique. Il voulait un Pape français à Avignon, et il fut véritablement le chef du parti de l'antipape Clément VU.
crainte de quelque mouvement populaire; mais ce n'est pas par crainte qu'ils ont choisi monseigneur Bartbolomeo, archevêque de Bari, qui est aujourd'hui le Pape Urbain VI. Je le reconnais et je ne le nie pas : celui qu'ils ont élu par peur, c'est monseigneur de Saint- Pierre : c'est évident pour tous ; mais l'élection du Pape Urbain s'est faite régulièrement, comme je l'ai dit. Ils l'ont annoncée eux-mêm:s à vous , à nous , à tous les princes du monde , et ils ont confirmé leurs paroles par des actes, en lui rendant hommage, en le reconnaissant pour le Christ delà terre, en le couronnant avec grande solennité , en renouvelant l'élection avec un grand accord. Ils lui demandèrent des grâces comme Souverain Pontife , et ils en profitèrent. S'il n'était pas vrai que le Pape Urbain fût Pape, s'ils l'avaient nommé par peur, ne seraient-ils pas dignes d'une éternelle confusion? Quoi ! les colonnes de l'Église , ceux qui sont établis pour répandre la Foi , ont voulu par crainte de la mort corporelle nous entraîner avec eux dans la mort éternelle ! Ils nous ont désigné pour Père celui qui ne l'était pas ! Et ne sont-ils pas des voleurs, puisqu'ils ont demandé et reçu des grâces qu'ils ne devaient pas recevoir ! Oui assurément ; mais ce qu'ils disent est faux , et le Pape Urbain VI est bien le véritable Pape. Les pauvres insensés qu'aveugle l'amour-propre ! ils nous ont montré et prouvé la vérité , et ils prétendent maintenant que c'est un mensonge. Ils l'ont reconnue, cette vérité, jusqu'au moment où Sa Sainteté a voulu corriger leurs vices (1). Dès qu'Urbain VI a voulu les reprendre et leur montrer qu'il n'approuvait pas leur conduite
(1) Lettre xxxi, 8.
scandaleuse, et qu'il voulait y porter remède, ils se sont aussitôt révoltés. Et contre qui ? Contre la sainte Foi : ils ont fait pire que des renégats.
5. 0 hommes misérables ! ils ne connaissent pas leur malheur et la voie qu'ils suivent ; s'ils la connaissaient , ils imploreraient le secours dé Dieu , ils reconnaîtraient leurs fautes, et ils ne seraient pas obstinés comme les démons qu'ils imitent, et dont ils remplissent l'office. L'office du démon est d'éloigner les âmes de Jésus crucifié , de les détourner de la voie de la vérité , de les conduire au mensonge et de se les attacher, à lui le père du mensonge , par les peines et les supplices , en leur donnant ce qu'il a pour lui-même. Ils font de même : ils détruisent la vérité qu'ils nous avaient donnée , en propageant le mensonge ; ils ont mis la division dans le monde entier; et le mal qu'ils ont, ils veulent nous le communiquer. Voulons-nous bien connaître la vérité, regardons, examinons leur vie et leurs mœurs : ils suivent les sentiers de l'iniquité , car les démons ressemblent aux démons, ils s'accordent ensemble.
6. Pardon nez -moi, mon très -cher Père. Je vous appelle Père parce que je vous crois le partisan de la vérité et l'ennemi du mensonge. Si je parle ainsi d'eux, ce n'est pas contre leurs personnes , c'est contre leurs vices , contre l'hérésie qu'ils ont répandue par toute la terre, contre la cruauté qu'ils ont pour eux-mêmes et pour les pauvres âmes qu'ils font périr; et il faudra qu'ils en rendent compte devant le Juge suprême. S'ils avaient été des hommes craignant Dieu, ou, à défaut de Dieu , les reproches du monde , le Pape Urbain aurait eu beau leur faire plus qu'il n'a fait et les couvrir d'une plus grande confusion , ils auraient tout supporté
avec patience, préféré mille morts, pour ne pas faire ce qu'ils ont fait. Ils ne pouvaient tomber dans une plus grande honte et un plus grand malheur ; car aux yeux de tous, ce sont des hérétiques et des schismatiques qui outragent la sainte Foi. Si je considère le tort qu'ils font à leur âme et à leur corps , je vois que l'hérésie les prive de Dieu et de la grâce , et les dépouille même temporellement de leur dignité, et ils en sont eux-mêmes cause. Si je pense au jugement de Dieu , je vois qu'il est proche, s'ils ne sortent de ces ténèbres, car toute faute est punie, et toute vertu récompensée. Il est dur de résister à Dieu , lors même qu'on aurait toutes les forces des hommes. Dieu est la force suprême qui fortifie et délivre ceux qui mettent leur confiance et leur espérance en lui.
7. Nous voyons que tous les vrais serviteurs de Dieu obéissent au pape Urbain VI et le reconnaissent pour le vrai Souverain Pontife , comme il l'est en effet. Vous ne trouverez pas un serviteur de Dieu qui soutienne le contraire et qui serve Dieu sincèrement (1). Car je ne parle pas de ceux qui portent à l'extérieur le vêtement des brebis, et qui sont à l'intérieur des loups dévorants. Et croyez-vous que, si ce n'était pas la vérité. Dieu permettrait que ses serviteurs soient ainsi dans les ténèbres? Non , il ne le souffrirait pas. S'il le souffre pour les hommes coupables du monde, il ne le souffre pas pour ses serviteurs. Il leur a donné la lumière de la vérité en cette occasion , parce qu'il ne méprise pas les saints dé-
(1) Au commencement du schisme, l'erreur ne semblait pas possible. La vérité put s'obscurcir après le concile de Pi se. Saint Vincent Ferrier fut pendant quelque temps attaché à Benoit XIII ; mais il le pressa toujours de rendre la paix à l'Église en abdiquant. (Gigli, t. II, p. 19.)
sirs, et qu'il les exauce comme un père tendre et compatissant. Ce sont les personnes que je voudrais vous voir appeler près de vous , pour vous faire expliquer cette vérité et vous retirer de votre ignorance. Ne vous laissez pas conduire par l'intérêt personnel ; ce serait plus fâcheux pour vous que pour d'autres. Ayez compassion de tant d'âmes que vous livrez aux mains du démon. Si vous ne voulez pas faire le bien , au moins ne faites pas le mal. Souvent le mal nuit plus à celui qui le fait qu'à celui auquel on veut le faire ; et c'est un si grand mal que celui qui nous fait perdre la grâce de Dieu, qui détruit les biens de la terre et qui cause la mort de tant d'hommes!
8. Hélas! il semble que nous ne voyons plus la lumière ; le nuage de l'amour-propre nous en a privés, et nous aveugle tellement, que nous sommes disposés à recevoir tous les faux renseignements que nous donnent contre la vérité ceux qui s'aiment eux-mêmes. Si nous avions la lumière , il n'en serait point ainsi , mais vous voudriez, avec une grande prudence et une sainte crainte de Dieu , chercher et connaître la vérité auprès de ceux qui sont instruits et consciencieux. Si vous le voulez, vous ne tomberez pas dans l'erreur, car vous avez près de vous la source de la science (1). Je ne crains rien si vous y avez recours ; et vous savez ce que deviendra votre royaume , si vous consultez des hommes consciencieux qui ne cèdent pas à l'opinion des hommes et à la crainte servile, mais qui n'écoutent que la vérité. Ils vous éclai-
(1) Sainte Catherine désigne ainsi TUniversité de Paris , qui se prononça d'abord pour Urbain VI. Elle subit ensuite l'influence royale, et reconnut Clément VU , par un acte du 30 mai 1379. Elle répara cette faute, en travaillant avec zèle à Textinction du schisme.
reront et yous mettront l'esprit et l'àme en paix. Oui , très-cher Père , changez de conduite , rentrez en vousmême ; pensez que vous devez mourir, et vous ne savez pas quand ; considérez Dieu et la vérité , et non la passion et l'amour de la patrie. Devant Dieu, nous ne devons établir aucune différence entre les nations , car nous sommes tous sortis de sa sainte pensée , tous créés à son image et ressemblance , tous rachetés avec le précieux sang de son Fils unique. Je suis certaine que si vous avez la lumière , vous agirez de la sorte et vous n'attendrez pas le temps , car le temps ne vous attend pas (1) . Vous les inviterez à retourner à la sainte et véritable obéissance. Vous ne pouvez pas faire autrement. Je vous ai dit que je désirais voir en vous une vraie et parfaite lumière, afin qu'avec cette lumière vous aimiez et craigniez la Vérité. Alors mon àme se réjouira de votre salut en vous voyant sortir d'une si grande erreur. Je termine : demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez-moi, si j'ai trop parlé. L'amour de votre salut me fait désirer de vous dire ces choses de vive voix plutôt que par lettres. Que Dieu vous remplisse de sa très-douce grâce. Doux Jésus, Jésus amour.
(1) Charles V mourut l'aimée suivante, avec le désir de faire cesser le schisme.