XXXVII (3U). — A LA REINE DE NAPLES
Des vertus que doit produire notre âme. — Elle l'invite k préparer la croisade.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-aimée et très-révérende Mère et sœur dans le Christ Jésus , madame la Reine , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris avec le désir de vous voir remplie de l'abondance de la grâce du Saint-Esprit , afin que , comme une terre fertile, vous donniez des fruits bons et délicieux, et que vous ne produisiez pas des ronces et des épines. Vous savez , très-chère Mère , que nous sommes semblables à des champs où Dieu dans sa miséricorde a jeté sa semence, c'est-à-dire l'amour avec lequel il nous a créés en nous tirant de son sein par amour, et non par devoir. Nous ne lui avons pas demandé de nous créer; mais lui, poussé par le feu de sa charité , il nous a créés pour que nous voyions et que nous goûtions sa souveraine et éternelle beauté. Et afin que cette semence porte du fruit et que les plantes grandissent, il nous a donné l'eau du saint baptême. Le fruit est bien agréable et bien doux, mais il faut un jardinier pour le soigner et le conserver. 0 très-doux amour Jésus, vous nous avez
donné le meilleur et le plus puissant jardinier que nous puissions avoir, en nous donnant la raison et le libre arbitre. Il est si fort, que ni les démons ni les créatures ne peuvent l'ébranler, et le contraindre à un péché mortel s'il n'y consent pas. N'est-ce pas ce que disait l'ardent saint Paul lorsqu'il s'écriait : « Qui pourra me séparer de la charité du Christ ? Ce ne sera ni la faim , ni la soif, ni les persécutions, ni les anges, ni les démons (1); » comme s'il disait : Puisqu'il est impossible de me séparer de la charité divine si je ne le veux pas , je suis donc bien fort. Dieu nous a donné aussi le temps , car sans le temps , le jardinier ne pourrait rien faire ; mais avec le temps, c'est-à-dire pendant que nous vivons , le jardinier peut retourner la terre et recueillir le fruit; alors la main de l'amour, du saint et vrai désir, prend le fruit et le porte dans le grenier, c'est-rà-dire qu'il fait tout pour Dieu, et qu'il recherche dans toutes ses œuvres la louange et la gloire de son nom.
2 . Yous me direz peut-être que le jardinier a pour compagnon la partie sensitive, qui souvent le vole et l'arrête en semant et en recueillant bien souvent la semence du démon , c'est-à-dire les jouissances coupables , les plaisirs du monde , les richesses , les honneurs et l'amour de nous - même , ce dangereux ennemi , capable de détruire et de corrompre toutes nos œuvres ; oui , celui qui s'aime lui-même en dehors de Dieu, et qui ne cherche que son propre honneur, ne fait rien de bon. S'il est puissant, il n'exercera pas loyalement la justice, mais il la rendra selon le bon jdaisir des créatures, parce qu'il écoutera son amour-propre. Je ne veux pas qu'il
(1) Ép. aux Rom., vm, 35.
en soit ainsi pour vous ; car si vous recherchez uniquement l'honneur de Dieu et le salut des créatures , votre justice et toutes vos œuvres seront conformes à la droite raison , et la force du libre arbitre fera tenir tranquille la sensualité. Courage donc, très-chère Mère; car par la greffe que Dieu a faite en nous, arbres stériles, c'est-à-dire par l'union de la nature divine avec la nature humaine, la raison est tellement fortifiée, qu'elle est entraînée à l'aimer; et la sensualité est tellement affaiblie , que quand elle veut nuire à la raison , elle ne peut rien contre elle.
3. Nous voyons bien, très-chère Mère, que notre chair, c'est-à-dire l'humanité du Christ, qui vient d'Adam, a été si flagellée, si tourmentée par les coups, les outrages, et enfin par la mort honteuse de la Croix, qu'elle doit maintenant nous être assujettie, et ne jamais se révolter contre Dieu et la raison. 0 amour ineffable, très-doux Jésus, comment la créature peut-elle ne pas se perdre et se sacrifier pour vous ? 0 greffe incomparable, Verbe incarné, Fils de Dieu , qui avez détruit le ver de l'ancien péché d'Adam, et arraché le fruit sauvage! Ce péché commis avait tellement ravagé notre jardin, qu'il ne pouvait produire aucune vertu qui donne la vie. 0 doux feu d'amour, vous avez tellement uni Dieu à l'homme et l'homme à Dieu, que la sève stérile qui donnait la mort est devenue bonne et fertile , et donne toujours la vie , si nous voulons nous servir de la force de la raison. Regardez, regardez l'amour ineffable que Dieu nous porte, et la douceur du fruit délicieux de l'Agneau sans tache, ce bon grain qui a été eemé dans le doux champ de Marie. Que notre jardinier ne dorme plus dans la négligence, car voici le moment :
il est fort par sa nature , et il a été fortifié par l'union (le Dieu avec l'honime. Je vous prie au nom du Christ, le doux Jésus, d'exciter votre amour et votre désir, et de prendre l'arbre de la très-sainte Croix, pour le planter dans le jardin de votre âme ; car c'est un arbre riche en fruits de vraies et solides vertus. Vous voyez bien qu'outre l'union que Dieu a faite avec sa créature, il s'est attaché à la sainte Croix, et il veut, il demande que nous nous unissions à cet arbre par l'amour et le désir ; alors notre jardin ne pourra produire que des fruits suaves et délicieux. C'est pourquoi j'ai dit que je désirais vous voir un champ fertile. Nous avons vu le moyen de produire du fruit, et comment on le récolte , en se servant de la force et de la puissance du bon jardinier, de la raison et du libre arbitre, avec le souvenir de l'Agneau immolé pour détruire la partie sensitive.
4. Maintenant donc, très- chère sœur, il n'est plus temps de dormir, car le temps ne dort pas , et s'enfuit toujours comme le vent. Élevez en vous par l'amour l'étendard de la très-sainte Croix; il faudra bientôt le déployer, car il me semble que le Saint -Père va l'arborer contre les Turcs. Je vous prie de vous tenir prête, aûn que nous allions tous en bonne compagnie mourir pour le Christ. Je vous prie et je vous conjure de la part de Jésus crucifié d'assister son Épouse dans ses besoins, par vos biens, votre personne et vos conseils. Montrez autant que vous le pourrez que vous êtes la fille fidèle de la douce et sainte Église. Vous savez bien qu'elle est une mère qui nourrit ses fils sur son sein en leur donnant un lait très-doux qui est leur vie. Il est bien insensé le fils qui n'aide pas sa mère , lorsqu'un I. i3
membre corrompu se révolte contre elle (1). Je veux que vous soyez une fille véritable , et que vous assistiez toujours votre Mère. Je termine. Pardonnez à mon ignorance. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous recommande le Frère Pierre, qui vous porte cette lettre : c'est mon cher Père et mon fils.
(1) Cette lettre est sans doute de 1375, au moment de la guerre des Florentins contre l'Église.