XXXVIII (315). — A LA REINE DE NAPLES
De la lumière nécessaire pour connaître la vérité. — Des dangers de l'amour de soi-même. — Elle déplore la mauvaise foi de ceux qui , après avoir élu pour Souverain Pontife Urbain Vf, ne veulent plus le reconnaître.
AU NOM DE JESUS CaUCIFIE ET DE LÀ DOUCE MARIE.
1. Très-chère Mère daus le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir éclairée de la vraie et parfaite lumière , afin qu'en toutes vos œuvres vous receviez la lumière qui est la vie de la grâce ; car toutes les œuvres qui sont faites avec la lumière de la crainte de Dieu donnent la vie; mais sans cette lumière nous faisons tout dans la mort, nous marchons dans les ténèbres, avec une telle ignorance , un tel aveuglement , que nous prenons la vérité pour le mensonge, et le mensonge pour la vérité, la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière. De là vient que le goût de l'àme se pervertit , et qu'alors les choses bonnes lui paraissent mauvaises, et les mauvaises lui paraissent bonnes : elle a
(1) Cette lettre est du 7 octobre 1378; elle est par conséquent écrite de Sienne , avant le départ de sainte Catherine pour Rome.
perdu la connaissance d'elle-même, et ne connaît plus son mal. Cela vient de la pri\'ation de la lumière. Hélas ! hélas! très-chère Mère, tout cela procède du nuage de Tamour-propre, qui obscurcit l'œil de notre intelligence et nous empêche de discerner la vérité. L'araour-propre nous rend faibles et légers comme la feuille qu'agite le vent ; c'est un poison qui empoisonne l'àme ; et il ne l'empoisonne pas sans nuire aussi aux autres, car dès que nous sommes privés de la charité , nous n'avons plus de bienveillance et d'affection pour le prochain , et d'obéissance pour la sainte Église.
2. Remarquez-le bien : ce poison, les uns le prennent et le donnent au prochain, non pas actuellement, mais mentalement, en lui refusant l'affection qui lui est due. Mais il en est d'autres aussi qui non -seulement lui refusent cette affection, mais s'efforcent encore de lui communiquer le poison qu'ils ont pris eux-mêmes. Hélas 1 ceux-là font l'ofiBce des démous , qui ne se contentent pas d'être privés de Dieu , l'éternelle et souveraine Lumière, mais font tout ce qui est en leur pouvoir pour nous en priver. Il est vrai que la créature raisonnable ne doit pas être assez folle, assez insensée pour consentir à la volonté du démon. Il me semble qu'aujourd'hui dans le monde entier, et surtout dans le corps mystique de la sainte Église, il y en a beaucoup qui remplissent cet oiEce. On ne devrait pas les appeler des hommes et des clercs, mais des démons incarnés; ils sont privés de la lumière de la vérité , et égarés par l'amour d'eux-mêmes ; et nous avons dit que l'amourpropre est un venin qui empoisonne l'àme. Oui, c'est un venin. Ouvrez l'œil de l'intelligence, et, s'il n'est pas obscurci par l'amour-propre et par la complaisance
pour les créatures, vous reconnaîtrez que ceux qui devaient être les colonnes de la sainte Église ont répandu avec méchanceté le venin de l'hérésie, qui les empoisonne avec ceux qui les approchent.
3. 0 hommes qui êtes non pas des hommes, mais plutôt des démons visibles, combien vous aveugle cet amour déréglé que vous avez placé dans la corruption des corps, dans les délices et les honneurs du monde! Le Vicaire du Christ voulait corriger votre vie, afin que vous soyez des fleurs parfumées dans le jardin de la sainte Église ; vous l'aviez choisi par une élection régulière ; et maintenant vous répandez le poison du mensonge , et vous dites qu'il n'est pas le vrai Pape, parce que vous l'avez nommé par crainte et par peur de la colère du peuple. Ce n'est pas vrai ; mais si cela était, vous seriez dignes de mort pour avoir choisi un Pape avec la crainte des hommes, et non pas avec la crainte de Dieu. Mais vous ne pouvez le dire. Le dire, oui ; mais le prouver, non. Ce que vous avez fait par crainte, pour apaiser le peuple , tout le monde le voit d'une manière évidente, c'est quand vous avez dit en revêtant de la chape messire de Saint-Pierre, que vous l'aviez nommé Pape. Ce n'était pas la vérité, comme on l'a vu quand l'émeute a cessé. Il a confessé, et vous aussi, qu'il n'était pas Pape , mais que le Pape élu était messire Barthélemi, archevêque de Bari. S'il n'était pas Pape, qui vous forçait de le choisir de nouveau dans une élection régulière faite sans aucune violence, de le couronner avec tant de solennité et avec toute la pompe que demande cette cérémonie , comme ne l'a jamais été aucun de ses prédécesseurs? Je ne sais vraiment ce qui vous pousse maintenant à dire le contraire. C'est
l'amour- propre, qui ne peut supporter la réprimande. Avant qu'il ait commencé à vous blesser par ses paroles et à vouloir arracher les épines du jardin de l'Église , vous confessiez et vous annonciez à nous , ses brebis , que le Pape Urbain VI était le vrai Pape. Vous avez confessé , et vous n'avez pas nié, qu'il est le Vicaire du Christ, celui qui tient les clefs du Sang dans la vérité , cette vérité qui ne sera jamais confondue par les menteurs et les hommes pervers du monde , car la vérité est ce qui nous délivre.
4. Malheureux ! vous ne voyez pas où vous êtes tombés, parce que vous êtes privés de lumières. Vous ne savez pas que la barque de la sainte Église peut bien être agitée par les vents contraires , mais qu'elle ne périt jamais , ainsi que ceux qui s'appuient sur elle. En voulant vous élever, vous êtes submergés ; en voulant vivre, vous êtes tombés dans la plus triste mort que vous pouviez rencontrer; en voulant posséder des richesses , vous êtes devenus mendiants, vous êtes tombés dans la misère la plus profonde ; en voulant conserver votre rang, vous l'avez perdu, vous avez été cruels pour vous-mêmes ; et maintenant que vous vous êtes empoisonnés , vous voulez empoisonner les autres. N'aurezvous pas pitié de tant de brebis que vous éloignez ainsi du bercail ? Vous êtes placés pour répandre la Foi , et vous l'éteignez, vous la souillez par le schisme que vous faites naître ; vous deviez être des flambeaux sur le candélabre pour éclairer les ténèbres , et vous obscurcissez la lumière par les ténèbres De combien de maux n'êtesvous pas et ne serez-vous pas cause, si vous ne changez ! et par un juste jugement de Dieu, vous vous perdrez àme et corps. JNe pensez pas que Dieu vous épargnera
par égard pour votre barrette et votre dignité : vous serez au contraire punis bien plus sévèrement, comme le fils qui outrage sa mère mérite une punition plus grande, parce qu'il commet une plus grande faute qu'une autre personne. La justice divine veut que le châtiment soit en raison de l'offense. Hélas ! ne le faites plus , pour l'amour de Dieu ; revenez un peu à vous , et rejetez le poison de l'amour-propre , afin de connaître et d'aimer la vérité.
5. N'attendez pas le châtiment, car il sera rude pour celui qui résiste à Dieu. Ceci est bien vrai, très-chère Mère : je dis très-chère, autant que vous serez, comme autrefois , la servante fidèle de la sainte Église , qui , vous le savez, vous a nourrie sur son sein (1). Je vous ai dit la vérité, ils ont pris l'ofiBce du démon, et, d'après ce que j'apprends, ce qu'ils ont en eux , ils veulent vous le donner : vous , sa fille , ils veulent vous détourner de l'obéissance et du respect que vous devez à votre Père le Pape Urbain VI , qui est vraiment le Christ de la terre : et tout autre qui se présenterait tant qu'il vivra, n'est pas le Pape, mais il est pire que l'Antéchrist. Ne doutez pas de cette vérité , qui est si évidente , qu'elle a été reconnue par ceux qui ont fait l'élection , et qui la nient maintenant par passion. Si ce n'était pas la vérité , ils ne devaient pas lui demander des grâces et les recevoir : car ils devaient bien voir qu'il ne pouvait les donner; mais, parce qu'il le pouvait, ils les ont demandées, et en ont usé. Si vous croyez le contraire,
(1) La reine Jeanne avait été jusqu'alors dévouée au Saint-Siège. Elle devait beaucoup de reconnaissance au Pape Clément VI , qui lui servit pour ainsi dire de tuteur lorsqu'elle monta sur le trône, à l'âge de dix-neuf ans.
vous ressemblerez à une ayeiigle, et vous serez comme ceux dont nous avons dit qu'ils étaient privés de la lumière. Vous changerez la lumière en ténèbres, si vous croyez que le Pape Urbain VI n'est pas véritablement une lumière, le vrai Christ de la terre, le ministre du sang du Christ qui est au ciel. Vous ferez des ténèbres. Non pas que cette lumière puisse être elle-iiiême obscurcie , mais vous produirez les ténèbres dans votre esprit et dans votre àme ; et vous aurez beau vouloir changer les ténèbres en lumière, vous ne le pourrez pas, malgré tous vos efforts. La vérité peut bien être un peu obscurcie par quelque nuage, mais ce nuage se dissipe malgré ceux qui veulent le contraire.
6. Vous prenez les ténèbres pour la lumière lorsque vous donnez votre aide et votre protection à ces hommes coupables (1). Je n'attaque pas leur dignité, mais leurs vices et leur méchanceté ; car ils ont fait un autre Pape, et quand il a été fait, on a dit que c'était par votre main : et vous croyez qu'il est Pape. Ces ténèbres dont vous voudriez faire la lumière causeront votre ruine et la leur; car vous savez que Dieu ne laisse jamais impunies les fautes commises, surtout celles contre la sainte Église. N'attendez donc pas les coups de la justice divine, mais aimez mieux mourir que d'agir contre le Pape. Si vous ne voulez pas l'assister dans ses besoins , Dieu vous en demandera compte ; mais si vous ne le faites pas, vous devez au moins ne pas agir contre lui, et rester neutre, tant que cette vérité, que vous ne vovez pas bien, ne sera pas claire pour votre esprit. En le faisant , vous montrerez que vous avez la lumière , que
(1) Jeanne de Naples fut une des causes principales du schisme, en donnant aide et protection aux cardinaux révoltés.
vous avez perdu votre faiblesse de femme , et que vous avez le courage d'un homme. Si à cause de votre peu de lumière vous suivez une autre voie , vous montrerez que vous êtes une femme irrésolue ; vous deviendrez faible parce que vous vous serez éloignée de votre chef , du Christ du ciel et du Christ de la terre, qui vous fortifie ; vous aurez altéré votre goût comme une malade : la bonne doctrine vous paraîtra mauvaise, et la mauvaise vous semblera bonne. La bonne doctrine est celle que veut donner le Vicaire de Jésus -Christ à ceux qui se nourrissent sur le sein de son Épouse ; et vous montrerez qu'elle ne vous paraît pas véritablement bonne. Si elle vous paraissait bonne, vous l'adopteriez et vous ne vous en sépareriez pas : vous semblez aimer, au contraire , l'iniquité, la doctrine et la conduite coupable de ceux qui s'aiment eux-mêmes. Sicile ne vous plaisait pas, vous ne vous uniriez pas à eux en les aidant, en les protégeant; mais vous vous en éloigneriez. Unissez-vous à la vérité, et séparez- vous du mensonge ; autrement vous rempliriez le même office qu'eux : vous ne vous contenteriez pas du mal et du poison qui est tombé dans votre âme, mais vous le communiqueriez aux autres en commandant à vos sujets , qui accepteraient ce que vous avez vousmême.
7. Tous ces malheurs , ces inconvénients arriveront, ou sont arrivés, si vous avez été ou si vous êtes privée de lumière ; mais si vous avez la lumière , vous ne tomberez pas dans ces ténèbres. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir éclairée de la vraie et parfaite lumière. Si vous avez cette lumière, on s'en aper cevra aux fruits que vous porterez maintenant : si vous vous attachez avec le respect qui lui est dû, à votre Père,
au Pape Urbain VI, vous montrerez un fruit de vie , et alors mon àme sera bien heureuse , parce que je verrai en vous le fruit de la véritable obéissance, où vous trouverez la vie de la grâce ; si vous vous en séparez , et si vous adhérez à l'opinion de ceux qui lui sont op posés et qui mentent à leur conscience , vous porterez les fruits empoisonnés d'une désobéissance qui engendre la mort éternelle. Si votre vie finit dans cet état, j'en aurai une peine , une douleur inexprimable , à cause de la damnation qui punira votre faute. C'est parce que je vous aime avec tendresse que je désire ardemment le salut de votre âme et de votre corps : je vous ai écrit afin que , si vous êtes tombée dans ces ténèbres , vous puissiez en sortir, et que , si vous n'y êtes pas , vous aimiez mieux mourir que d'y tomber jamais. J'ai déchargé ma conscience ; je suis certaine que Dieu vous a tant donné d'intelligence, que, si vous le voulez, vous connaîtrez la Vérité. En la connaissant vous l'aimerez , et en l'aimant vous ne pourrez jamais l'offenser. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié , c'est là que se consument tout amour propre et toute complaisance humaine. Cherchez uniquement à plaire à Dieu, et non pas aux créatures en dehors de sa volonté. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Pardonnez -moi, si je vous ai importunée trop longtemps ; mais l'amour de votre salut et la douleur profonde que me cause ce que je vois dans la sainte Église doivent me servir d'excuses. Si je le pouvais, à l'égard de ceux qui répandent une semblable hérésie dans le corps mystique de l'Église et dans toute la chrétienté, j'agirais plus que je ne parlerais.