XXXIX (316). — A LA REINE DE NAPLES
Des deux manières que nous avons de connaître la vérité. — Elle prie la reine de sortir de l'erreur où elle est, en ne voulant pas reconnaître pour Pape Urbain VF. — Du compte terrible qu'elle aura à rendre à Dieu.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermie dans la vérité, qu'il est nécessaire de connaître et d'aimer pour être sauvé. Celui qui sera fondé sur la connaissance de la Vérité , le Christ, le doux Jésus, celui-là recevra et goûtera la paix et le repos de son àrae dans l'amour de la charité. Cette charité, l'âme la reçoit par cette connaissance. Il y a deux moyens principaux de connaître cette vérité. Il faut d'abord reconnaître que tout ce qui a l'existence doit être aimé en Dieu et pour Dieu , qui est la Vérité même , et sans lequel rien n'existe. Celui qui se séparerait de la vérité marcherait dans la voie du mensonge en suivant le démon , qui en est le père. Je dis qu'il y a surtout deux moyens de connaître la vé-
(1) Cette lettre fut écrite peu de jours après l'arrivée de sainte Catherine à Rome, le 28 novembre 1378.
rite. Le premier est de connaître la vérité de Dieu , qui nous aime d'un amour ineffable. Il nous a aimés avant que nous fussions; il nous a créés par amour, pour que nous ayons la \ie éternelle et que nous goûtions à jamais la félicité parfaite. Telle a été , telle est la vérité. Qu'est-ce qui prouve qu'il en est ainsi ? Le sang répandu pour nous avec un si ardent amour. Dans ce doux sang du Verbe, du Fils de Dieu, nous connaîtrons la vérité de sa doctrine , qui donne la vie , la lumière , en dissipant toutes les ténèbres de l'amour sensitif et des complaisances humaines , de manière que le cœur vraiment libre connaît et suit la doctrine de Jésus crucifié, qui est fondée sur la vérité. Nous devons enfin connaître et voir la vérité dans notre prochain , grand ou petit, serviteur ou maître. Quand nous le voyons faire une chose, et nous inviter à la faire aussi , nous devons examiner si cette chose est fondée ou non sur la vérité , et quel est le motif qui la fait entreprendre. Celui qui ne le fait pas agit comme un insensé, comme un aveugle qui suit un autre aveugle guidé par le mensonge, et il montre qu'il n'a pas en lui la vérité et qu'il ne la cherche pas. Il en est quelquefois de tellement insensés, que pour cette chose ils vont perdre la vie de l'àme et du corps avec leurs biens temporels ; et ils ne s'en inquiètent pas , parce qu'ils sont aveugles, et ne connaissent pas ce qu'ils devraient connaître : ils marchent dans les ténèbres comme des femmes faibles et irrésolues.
2. 0 très -chère Mère, si vous aimez la vérité et si vous êtes soumise à la sainte Église ; mais autrement je ne vous appellerai plus ma mère ; je ne vous parlerai plus avec respect , parce que je vois un grand changement dans votre personne. De reine vous êtes devenue
servante et esclave d'une chose qui est néant; vous vous êtes soumise au mensonge , au démon , qui en est le père ; vous avez abandonné le conseil de l'Esprit -Saint pour prendre celui des démons incarnés ; vous étiez un membre uni à la vigne véritable, et vous vous êtes retranchée de cette vigne avec le couteau de l'amourpropre. Vous étiez la fille légitime et bien-aimée de votre Père , le Vicaire du Christ en ce monde , du Pape Urbain VI , qui est véritablement le Souverain Pontife ; vous avez quitté le sein de votre Mère , la sainte Église, où vous avez été si longtemps nourrie. Hélas ! hélas ! on peut vous pleurer comme morte , vous êtes séparée de la vie de la grâce; morte pour l'âme, morte pour le corps , si vous ne quittez une si grande erreur. 11 me semble que vous n'avez pas compris la vérité de Dieu , comme je l'ai dit ; car si vous l'aviez connue , vous auriez mieux aimé mourir que d'offenser Dieu mortellement. Vous ne l'avez pas connue dans votre prochain ; mais , poussée par l'ignorance et la passion , vous avez suivi et exécuté le plus déplorable conseil qu'on puisse avoir. Quelle honte pour une personne qui a été chrétienne, cathoUque et vertueuse , de faire comme le chrétien qui renie sa foi, et d'abandonner les saintes doctrines et le respect que vous aviez pour l'Église !
3. Hélas! ouvrez l'œil de votre intelligence, et ne dormez plus dans un tel abîme ; n'attendez pas le moment de la mort, après laquelle vous ne pourrez plus vous excuser, et dire : Je croyais faire bien : car vous connaissez que vous faites mal. Oui, dans votre faiblesse et votre égarement , vous vous laissez guider par la passion. Je crois bien que le conseil n'est pas venu de vous. Tâchez , je vous conjure , de connaître la vérité , et qui
sont ceux qui \ous font prendre le mensonge pour la vérité en disant que le Pape Urbain VI n'est pas le vrai Pape , et que l'antipape , qui est réellement un antechrist, un membre du démon, est le Christ de la terre? Quelle preuve ont- ils pour le dire? Aucune : leur langage est faux et trompeur ; ils mentent sur leur tête. Et que peuvent dire ces hommes pervers , qui sont plutôt des démons incarnés que des hommes? De quelque côté qu'ils se tournent, ils doivent reconnaître qu'ils sont coupables. S'il était vrai que le Pape Urbain VI ne fût point Pape , ils mériteraient mille morts , comme des menteurs convaincus d'imposture. Si d'abord ils l'avaient élu par peur, et non véritablement par une élection régulière, et nous l'avaient cependant présenté comme le vrai Pape, ils nous auraient donné le mensonge pour la vérité, en nous faisant obéir et rendre hommage avec eux à celui qui ne le méritait pas. Ils l'avaient déjà reconnu , lui avaient demandé des grâces, et les avaient reçues de lui comme du Souverain-Pontife. Je dis que s'il a;vait été vrai qu'il ne fût point Pape, ce qui est faux par la bonté de Dieu qui nous a fait miséricorde , je dis que pour cela seulement on ne saurait trop les punir ; mais ils sont dignes de mille morts , parce qu'ils disent qu'ils ont élu le Pape par crainte, et que cela n'est pas; ils ne disent pas la vérité, comme des hommes adonnés au mensonge , et ils ne peuvent la cacher parce qu'on voit trop bien leurs ténèbres et leur corruption .
4. On a parfaitement connu celui qu'ils avaient nommé par crainte, quand ils ont eu nommé le vrai Pape, monseigneur Bartholomeo, archevêque de Bari, qui est maintenant le Pape Urbain VI; c'était monseigneur de Saint-
Pierre qui, en homme juste et bon, a déclaré qu'il n'était pas Pape, mais que c'était monseigneur Bartliolomeo , archevêque de Bari , aujourd'hui le Pape Urbain VI , choisi et reconnu comme Souverain Pontife et comme un homme très-juste par tous les fidèles chrétiens, malgré les méchants , qui ne sont plus chrétiens, qui n'ont plus le nom du Christ dans la bouche et dans les cœurs, mais qui sont des infidèles séparés de la foi , de l'obéissance de la sainte Église, du Vicaire de Jésus- Christ sur terre, membres retranchés de la \raie Vigne, fauteurs de schisme et d'hérésie. Vous ne devez pas être assez ignorante, assez séparée de la vraie lumière, pour ne pas connaître leur vie coupable et sans crainte de Dieu. Ceux qui vous ont persuadé une semblable hérésie portent des fruits qui montrent quels arbres ils sont : leur conduite prouve bien qu'ils ne disent pas la vérité. Les conseillers qui les entourent, amis ou étrangers, peuvent bien être des hommes de science , mais non pas de vertu,- et leur vie, au lieu d'être digne de louanges, mériterait plutôt des reproches pour bien des raisons (1). Où est l'homme juste qu'ils ont choisi pour antipape, si le Souverain Pontife, le Pape Urbain VJ , n'est pas véritablement le Vicaire du Christ? Qui ont-ils choisi? un homme de sainte vie? Non, mais un homme coupable, un démon, car il fait l'office des démons. Le démon cherche à nous séparer de la vérité, et lui fait de même. Et pourquoi n'ont-ils pas choisi un homme juste? Parce qu'ils savaient bien qu'un homme juste
(1) La conduite des cardinaux révoltés laissait beaucoup à désirer, comme on peut le voir dans les lettres de sainte Catherine à Grégoire XI. L'antipape Clément Vil devait être plus indulgent pour eux que le Pape Urbain VI. [Voir Gigli, t. II, p. 538.)
aurait mieux aimé mourir que d'accepter leur propositiou, car il n'aurait vu eu eux aucune apparence de vérité ; mais les démons ont choisi le démon , les menteurs le mensonge. Tout prouve que le Pape Urbain VI est le vrai Pape , et qu'ils sont privés de la vérité et passionnés pour le mensonge.
5. Si vous me dites que malgré toutes ces choses vous n'êtes pas bien convaincue, pourquoi ne restezvous pas au moins neutre? Admettons que vous n'êtes pas convaincue autant que vous pourriez l'être ; si vous ne voulez pas assister temporellement le Souverain Pontife jusqu'à ce que vous ayez d'autres preuves , — et alors vous serez obligée de le faire, car les enfants doivent subvenir aux besoins de leur père, — obéissezlui au moins dans les choses spirituelles , et ne vous prononcez pas pour les autres. Mais vous vous laissez égarer par la haine , le dédain , par la crainte de perdre ce dont vous vous êtes privée vous-même. Vous avez cru un maudit parleur qui vous a ôté la lumière (1) ; vous ne connaissez plus la vérité, vous vous obstinez dans le mal , et cette obstination vous empêche de voir le châtiment qui vous menace. Hélas ! je vous le dis avec une douleur profonde , car j'aime votre salut de toute mon âme , si vous ne changez pas , si vous ne vous convertissez pas en quittant cette erreur et les autres, le souverain Juge, qui ne laisse jamais nos fautes impunies, lorsque l'âme ne les efface pas par la contrition du cœur, la confession et la satisfaction , le souverain Juge vous punira de manière à effrayer tous ceux qui voudraient se révolter contre la sainte Église. N'attendez
(1) Sainte Catherine désigne ainsi un jurisconsulte célèbre qui avait entraîné la reine Jeanne dans le schisme.
pas ses coups, car il est dur de résister à la divine justice. Vous devez mourir, et vous ne savez pas quand.
6. Ni vos richesses, ni votre puissance, ni les honneurs du monde , les barons et les peuples qui sont vos sujets quant au corps, ne pourront vous défendre devant le souverain Juge et vous soustraire à la justice divine ; mais quelquefois Dieu les prend pour bourreaux , afin qu'ils punissent ses ennemis (1). Vous avez excité et vous excitez le peuple et vos sujets à être plutôt contre vous qu'avec vous , parce qu'ils ont trouvé en vous peu de vérité ; ils ont trouvé , non pas un cœur généreux et viril, mais un cœur de femme sans force, sans fermeté, un cœur agité comme la feuille par le vent. Ils se rappellent bien que quand le Pape Urbain VI, le vrai Pape, fut nommé par une bonne et sincère élection , et qu'il fut solennellement couronné , vous avez fait une grande et magnifique fête , comme le devait un fils pour l'exaltation de son père, et une mère pour celle de son fils ; car il était votre père et votre fils , votre père par la dignité qu'il venait de recevoir, votre fils parce qu'il était sujet de royaume (2) ; et vous avez bien fait : vous avez de plus commandé d'obéir à Sa Sainteté comme au Souverain Pontife ; et maintenant je vois que vous êtes changée comme une femme sans fermeté , et vous voulez qu'ils fassent le contraire. 0 malheureuse passion 1 Ce mal que vous avez, vous voulez le leur donner, et vous croyez qu'ils pourront vous aimer, vous être
(1) Sainte Catherine prophétise ainsi la mort malheureuse de la reine Jeanne, qui fut étranglée par Tordre de Charles de Duras , le 22 mai 1382.
(2) La reine Jeanne , non-seulement avait fait célébrer des fêtes magnifiques à l'occasion de l'élection d'Urbain VI; mais elle lui avait envoyé quarante mille écus d'or, avec de riches présents.
fidèles , quand ils voient que vous les éloignez de la vie pour les conduire à la mort , et qu'au lieu de la vérité vous leur donnez le mensonge. Vous les séparez du Christ du ciel et du Christ de la terre, et vous voulez les lier au démon et à l'antechrist , le partisan et l'apôtre du mensonge , lui et vous tous qui le suivez.
7. Ne le faites plus, pour l'amour de Jésus crucifié. Vous appelez sur vous les jugements divins , et je gémis de voir que vous ne conjurez pas l'orage qui vous menace. Vous ne pouvez sortir des mains de Dieu , car vous appartenez à sa justice ou à sa miséricorde. Changez donc votre vie , afin d'échapper à sa justice et de rester dans sa miséricorde ; n'attendez pas le temps : lorsque vous le voudrez, vous ne le pourrez plus. Pauvre brebis, retournez au bercail et laissez -vous conduire par le pasteur, afin que le loup infernal ne vous dévore pas ; reprenez pour guides les serviteurs de Dieu , qui vous aiment vraiment plus que vous ne vous aimez vousmême ; écoutez plutôt leurs bons et sages conseils que ceux des démons incarnés. Ils vous trompent en vous faisant craindre de perdre les biens temporels, qui passent comme le vent , qui nous quittent ou que nous quittons par la mort. Ce sont eux qui vous ont conduite où vous êtes. Vous gémirez peut-être, en disant : Hélas ! hélas ! comment changer la position où je me suis mise en écoutant par crainte les mauvais conseils ? c'est moimême qui me suis perdue. Mais il est encore temps, très-chère Mère , d'éviter la justice de Dieu. Revenez à l'obéissance delà sainte Église, reconnaissez le mal que vous avez fait, humiliez -vous sous la puissante main de Dieu, et Dieu regardera l'humilité de sa servante; il vous fera miséricorde et apaisera la colère que lui causent
vos fautes. Grâce au sang du Christ, vous vous attacherez, vous vous lierez à lui par les liens de la charité, et dans cette charité vous connaîtrez et vous aimerez la vérité. 8. La vérité vous délivrera du mensonge, elle dissipera vos ténèbres , vous donnera la lumière et la connaissance dans la miséricorde de Dieu. Dans cette vérité, vous serez libre, mais pas autrement. Parce que la vérité nous délivre et que je désire votre salut , j'ai dit que je désirais vous voir affermie dans la vérité, pour que vous ne soyez pas blessée par le mensonge. Je vous conjure d'accomplir en vous la volonté de Dieu et le désir de mon âme. Oui , je désire votre salut de toutes mes forces , de tout mon cœur et de toute mon âme. C'est la bonté de Dieu , qui vous aime d'un amour ineffable , qui m'a poussée à vous écrire avec une douleur profonde. Je vous avais déjà écrit sur ce sujet : pardonnez si je vous importune, et si je vous parle sans assez de respect ; c'est l'amour que j'ai pour vous qui me fait parler avec tant d'assurance ; la faute que vous avez commise m'oblige à vous tenir un pareil langage. J'aimerais bien mieux vous dire la vérité de vive voix , pour votre salut , et surtout pour l'honneur de Dieu. J'aimerais mieux employer les actions que les paroles à l'égard de ceux qui ont fait le m^l ; mais vous êtes bien coupable vous-même ; car ni les démons ni les créatures ne peuvent vous forcer à la moindre faute si vous ne le voulez pas. Baignez -vous un peu dans le sang de Jésus crucifié ; c'est là que se dissipe le nuage de l'amour-propre , et que se perdent la crainte servile , le poison de la haine et du mépris. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.