XL (317). — A LA REINE JEANNE
DE KAPLES (1).
Elle lui reproche son obstination, et la menace des châtiments de Dieu. — Elle l'exhorte à avoir pitié de son âme.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-chère Mère dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de voir que vous avez compassion de vousmême, de votre âme et de votre corps; car, si nous n'avons pas pitié de notre âme, la miséricorde et la pitié des autres nous serviront peu. L'âme est bien cruelle , lorsqu'elle met elle-même dans les mains de son ennemi le glaive avec lequel il peut la tuer. Car nos ennemis n'ont pas d'armes qui puissent nous blesser ; ils le voudraient bien , mais ils ne le peuvent pas : il n'y a que la volonté qui commet l'offense ; et cette volonté , ni les démons, ni les créatures ne peuvent l'ébranler et la forcer à la moindre faute plus qu'elle ne le veut. Ainsi , la volonté coupable qui consent aux tentations de l'en-
(1) Cette lettre, écrite en extase, est du 6 mai 1379. , ,.
nemi est un glaive qui tue l'âme, quand elle le livre à ses ennemis , avec la main du libre arbitre. Qui est plus cruel de l'ennemi , ou de la personne qui reçoit la blessure? C'est nous qui sommes plus cruels, car nous consentons à notre mort.
2. Nous avons trois ennemis principaux : le démon d'abord , qui est faible , si nous ne le rendons pas fort en consentant à ses tentations ; il perd sa force par la vertu du sang de l'humble Agneau sans tache : le monde, avec ses honneurs, ses délices, est encore notre ennemi ; mais il est faible, si nous ne le fortifions pas par notre faute, en possédant ses biens avec un amour déréglé : c'est par la douceur, l'humilité, la pauvreté, les opprobres , les affronts et les outrages de Jésus crucifié , qu'a été vaincu ce tyran du monde. Notre troisième ennemi , qui est notre propre fragilité , a été affaibli , et notre raison fortifiée, par l'union que Dieu a faite avec notre humanité dans l'incarnation de son Verbe , et par la mort de ce doux et tendre Verbe, Jésus crucifié. Aussi nous sommes forts , et nos ennemis sont faibles : il est donc bien vrai que nous sommes plus cruels pour nous que nos ennemis ; car sans nous ils ne pourraient nous tuer ni nous blesser. Dieu nous les a donnés, non pas pour que nous soyons vaincus, mais pour que nous en triomphions : c'est ainsi que nous montrons notre force et notre constance. Mais je ne vois pas que nous puissions éviter cette cruauté et acquérir cette compassion sans la lumière de la très-sainte Foi, en voyant avec l'œil de l'intelligence combien cette cruauté déplaît à Dieu et nuit à l'àme et au corps, et combien cette compassion est agréable à Dieu et utile à notre salut.