MÈRE DU ROI
De l'amour divin; il s'accroît par la connaissance de nous-mêmes, et doit s'étendre à l'amour du prochain. — Nous devons aimer particulièrement la sainte Église.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Très-chère et révérende Mère dans le Christ Jésus, votre indigne Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , vous écrit avec le désir de vous voir embrasée et enflammée du doux et tendre feu de FEsprit-Saint ; car c'est l'amour qui dissipe les ténèhres et donne la parfaite lumière, qui détruit l'ignorance et donne la parfaite connaissance. Oui, l'àmequi est remplie de l'Esprit-Saint , c'est-à-dire du feu de la divine charité, reconnaît toujours son néant, et ne s'attribue que le péché : tout son être, toutes les grâces , tous les dons spirituels et temporels, elle reconnaît les devoir à
(1) Elisabeth, fille de Lad3slas,rolde Pologne, veuve de Charles-Robert, roi de Hongrie , et mère de Louis à qui est adressée la lettre précédente. Elle mourut en 1380. Elle fut très-attachée à Urbain VI, et lui envoya une tiare magnifique enrichie de pierreries en remplacement de celle qu'avait emportée l'archevêque d'Arles , en quittant Rome avec les cardinaux français.
son Créateur ; et tout ce qu'elle a reçu , tout ce qu'elle reçoit, elle sait que c'est gratuitement, et non par obligation pour des services qu'elle a rendus. Cette conviction, vénérable Mère, enrichit l'àme et lui donne le plus riche trésor qu'elle puisse posséder; car en connaissant son néant, elle est conduite peu à peu à connaître la bonté de Dieu à son égard , et de cette connaissance découle une humilité profonde qui, comme une eau bienfaisante, éteint le feu de l'orgueil, et allume le feu d'une ardente charité : il naît de la connaissance de la bonté de Dieu à son égard , parce que l'àme , en voyant l'amour infini de Dieu pour elle, ne peut s'empêcher de l'aimer.
2. Une condition de l'amour est d'aimer ce qu'aime celui qu'on aime , et de haïr ce qu'il hait ; aussitôt que nous nous sommes vus et que nous avons vu la Bonté divine , nous aimons et nous haïssons ; et il est impossible que, sans cette connaissance, nous puissions participer à la grâce divine , car celui qui ne se connaît pas tombe dans l'orgueil et dans tous les vices ; et parce que l'orgueil aveugle l'àme, l'appauvrit, la dessèche en lui ôtant la nourriture de la grâce, celui-là n'est plus capable de se gouverner et de gouverner les autres. C'est pourquoi j'ai dit que je désirais vous voir remplie du feu de l'Esprit-Saint ; car je sens que si vous voulez vous conduire et conduire vos sujets, vous avez besoin d'une grande lumière, d'un grand et ardent amour pour l'honneur de Dieu et le salut des créatures, afin de n'être pas égarée par l' amour-propre et la crainte servile. Mais je veux vous voir dépouillés de vous-mêmes, vous et votre fils, et tout embrasés de ce feu d'amour. C'est lorsque nous haïrons notre sensualité, qui veut toujours se
révolter contre le Créateur, que nous aimerons vraiment les vertus du doux et bon Jésus.
3, Mais vous savez que nous ne pouvons montrer cet amour sans le moyen de notre prochain , car c'est Sur cet amour que reposent les commandements de la loi, aimer Dieu par-dessus toutes choses et le prochain comme nous-mêmes , d'un amour pur, et non pas mercenaire, c'est-à-dire, nous aimer, aimer le prochain pour Dieu , et Dieu pour Dieu , comme étant la Bonté suprême , qui mérite tout notre amour. Et vraiment, très -chère Mère, quand l'âme regarde l'Agneau immolé sur le bois de la très-sainte Croix, à cause de l'amour ineffable qu'il a pour sa créature , elle conçoit un si grand amour pour le salut des âmes , qu'elle se livrerait cent raille fois à la mort pour sauver une âme de la mort éternelle. Personne ne peut faire un sacrifice qui soit plus agréable à Dieu que celui-là. Vous savez qu'il a tant aimé cette nourriture, qu'il n'a pas craint, pour la prendre, les amertumes, les souffrances , la mort, les outrages : notre ingratitude même ne l'a pas empêché de courir, comme enivré et passionné pour notre salut, jusqu'à l'opprobre de la très- sainte Croix. Je vous invite donc , vous et votre fils, à celte douce nourriture. Nous avons trouvé le lieu où il faut la prendre , et voici le moment , car le fruit est mûr. Ce lieu est le jardin de la très-sainte Église : dans ce jardin se nourrissent tous les fidèles chrétiens ; c'est là qu'est planté l'arbre dé la Croix , où est attaché le Fruit divin , l'Agneau immolé pour nous avec un amour si ardent , qu'il désirait enflammer tous les cœurs. 0 Fruit très- doux , si plein de joie, d'allégresse, de consolation, quel cœur pourrait ne pas se briser d'amour en regardant ce Fruit savou-
reux, le doux et bon Jésus , que Dieu le Père a donné pour Époux à la sainte Église !
4. Oui, nous devons nous passionner pour la sainte Église par amour pour Jésus crucifié. Hàtez-vous de secourir cette Épouse baignée dans le sang de l'Agneau, et voyez que tout le monde lui nuit, les chrétiens comme les infidèles. Vous savez que c'est dans le moment du besoin que se montre l'amour : l'Église a besoin de vous, et vous avez besoin d'elle ; elle a besoin de votre secours humain , et vous de son secours divin ; et vous savez que plus vous lui donnerez votre secours, plus vous participerez à la grâce divine , au feu de l'Esprit- Saint qui est en elle 0 douce Épouse ! rachetée par le sang du Christ, vous êtes si parfaite, qu'un membre séparé de vous ne peut recevoir et goûter le fruit divin. Très-chère et vénérable Mère, nous devons donc, vous, moi, toutes les créatures, l'aimer, la servir toujours, mais surtout dans les moments difficiles. Pauvre misérable que je suis, je n'ai rien pour la servir, et si mou sang pouvait lui être utile , je le répandrais bien volontiers de toutes les parties de mon corps ; je lui donnerai le peu que Dieu me donnera pour elle : je n'ai à lui offrir que des larmes , des soupirs , des prières continuelles ; mais vous , ma Mère , et le seigneur maître , le Roi votre fils , vous pouvez l'aider non-seulement par vos prières et vos saints désirs, mais encore vous pouvez, par amour, l'assister temporellement.
5. Ne méprisez pas cette occasion , pour l'amour de Dieu ; profitez- en , pour Jésus crucifié , pour votre bien et l'avancement de votre salut ; priez et conjurez votre cher fils d'assister et de servir la sainte Église ; et si notre Christ de la terre le demande et veut le charger
de cette entreprise, pressez -le d'écouter favorablement sa demande , de s'offrir lui-même et d'encourager le Saint -Père dans son projet de faire une croisade contre ces méchants infidèles, qui possèdent ce qui nous appartient, et plus encore (I) : on me dit qu'ils veulent entreprendre davantage. N'est-ce pas une honte pour les chrétiens de leur laisser posséder ce saint et vénérable lieu qui nous appartient à tant de titres ? Il ne faut plus le souffrir, mais, comme des fils affamés de l'honneur de leur père , vous devez vous lever et reprendre notre bien pour le salut de leurs âmes et l'exaltation de la sainte Église. Songez que si on vous avait pris une de vos villes , vous voudriez la reprendre, vous combattriez jusqu'à la mort. Je vous conjure de faire de même et davantage pour ce qui nous a été pris; vous devez y apporter plus de zèle, car il s'agit des âmes et du saint lieu , tandis que votre ville ne regarderait que la terre.
6. Vous avez appris sans doute comment les Turcs persécutent de plus en plus les chrétiens, et s'emparent des possessions de la sainte Église. C'est pour cela que le .Saint- Père veut organiser une croisade contre eux. J'espère de la bonté de Dieu que vous et les autres vous êtes disposés à l'aider et à l'encourager dans cette entreprise autant que vous le pourrez. Je vous en prie, je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, soyez pleine de zèle et d'ardeur : ce sera le moyen de recevoir et de conserver dans sa plénitude la grâce divine, le feu de
(1) Les Turcs avaient fait de grands ravages en Valachie, en Macédoine et en Achaïe. Ils menaçaient d'envahir toute l'Europe. Grégoire XI voulait organiser une croisade contre eux, mais il en était empêché par les guerres continuelles que lui faisaient les princes chrétiens.
l'Esprit-Saint dont mon âme désire vous voir toute embrasée. Très-clière Mère , j'ai écrit sur le même sujet qu'à vous à la reine de Napies et à plusieurs autres princes (1). Tous m'ont répondu favorablement , et ont promis le secours de leurs biens et de leur personne ; ils sont tous remplis d'un grand désir de donner leur vie pour le Christ, et il leur tarde bien de voir le Saint Père élever l'étendard de la sainte Croix. J'espère de l'ineffable charité de Dieu qu'il l'élèvera bientôt , et je vous prie de suivre leur exemple. Louange à Jésus crucifié ! et qu'il vous remplisse de sa très- sainte grâce. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
(1) A la reine de Napies, xxxiv, xxxv ; au roi de France, xxxii ; au seigneur de Milan, lxxiii; à Jean Hawkwood, lv.