‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 66 sur 100 · OUI FDT DEPUIS ROI DE LA POUILLI OU DE NAPLRS · texte numérisé non relu

OUI FDT DEPUIS ROI DE LA POUILLI OU DE NAPLRS

Elle l'exhorte à venir au secours de la sainte Église et du Pape Urbain VI , et à comballre d'abord ses passions, k l'exemple des saints.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le déisir de vous voir un chevalier courageux qui combatte généreusement pour la gloire et l'honneur du nom de Dieu , pour l'exaltation et la réforme de la sainte Église. Mais remarquez, très- cher Frère, que vous ne pourrez faire ce bien, être courageux et secourir la sainte Église, si vous ne combattez d'abord et si vous ne faites la guerre contre nos trois grands ennemis , le monde , le démon

(1) Cette lettre est de 1 380, et par conséquent une des dernières écrites par sainte Catherine. Charles Durazzo était arrière-petit-flls de Charles II, roi de Naples , et cousin de Louis le Grand, roi de Hongrie. Il avait été adopté d'abord par la reine Jeanne, qui lui préféra ensuite Louis d'Anjou ; mais le Pape Urbain VI l'investit du royaume de Naples, dont il prit possession sans coup férir, et il fit étouffer la reine Jeanne en 1382, sous prétexte de la punir de l'assassinat de son premier mari. Il devint ensuite l'ennemi d'Urbain VI, hérita en 1385 du royaume de Hongrie, et mourut l'année suivante , assassiné par l'ordre de la reine douairière.

et notre chair fragile. Ce sont les trois principaux tyrans qui font mourir l'âme à la grâce dans quelque état que ce soit , si elle les laisse entrer eu ouvrant avec la main du libre arbitre la porte de la volonté. Le monde nous attaque par ses joies vaines et déréglées; il étale aux regards de notre intelligence les emplois , les richesses, les honneurs, les grandeurs avec tous leurs coupables plaisirs. Toutes ces choses sont vaines et corruptibles; elles passent comme les vents, elles n'ont aucune force, aucune durée. Ne le voyons-nous pas clairement? l'homme vit aujourd'hui , et demain il est mort ; il passe de la santé à la maladie , de la richesse à la pauvreté : il est élevé en dignité , et tombe bientôt dans la honte et l'avilissement.

2. L'homme sage et prudent connaît le monde , et lui fait la guerre; il ne lui livre pas son cœur par un amour déréglé ; il lui ferme la porte de sa volonté; il use de ses biens comme de choses prêtées , et il les estime pour ce qu'elles valent , et pas davantage ; il conçoit de la haine contre les sens, lorsqu'ils veulent posséder ou désirer ce qui est en dehors de la volonté de Dieu ; il combat l'ennemi avec le glaive de la haine du vice et de l'amour de la vertu, et avec le bouclier de la très-sainte Foi; il résiste aux mouvements des passions qui peuvent l'attaquer, et il ne s'abandonne pas à l'injustice pour gagner et pour acquérir les honneurs, les richesses et les plaisirs du monde au détriment du prochain , parce qu'il les a méprisés; il ne lève pas la tête avec orgueil en se croyant plus grand que les autres et en voulant les dominer injustement , mais il s'humilie , parce qu'il se méprise lui-même avec le monde; il voudrait se faire le plus petit de tous , et en se faisant petit il devient

grand. Dans quelque position que l'on soit, ou serviteur ou maître, on est obligé de combattre cette tyrannie. Je ne dis pas que , si on veut conserver son rang dans le monde, on ne puisse vivre en état de grâce; on le peut, comme nous le prouvent David, qui fut roi, saint Louis (1), et tant de saints personnages. Ils ont possédé la puissance , mais sans désir et sans amour déréglés ; on voyait briller en eux la perle précieuse de la justice avec une humilité sincère et une ardente charité; ils rendaient à chacun ce qui lui était dû, au petit comme au grand , au pauvre comme au riche.

3. Ils ne faisaient pas comme ceux qui régnent maintenant , et qui sont si remplis de l'amour d'eux-mêmes , qu'ils voudraient se faire les dieux de ce monde tyrannique. De là naissent les injustices, les meurtres, les traitements barbares et tous les autres vices. Ils laissent ainsi entrer dans la cité de l'àme leur second et troisième ennemi , le démon et la fragilité de la chair ; ils s'en font les serviteurs en suivant volontairement les malices , les erreurs et les différentes tentations du démon , en écoutant les désirs de la chair et en plongeant leur âme et leur corps dans la fange de l'impureté. Si c'est un homme marié , il souille l'état du mariage par de nombreux désordres ; il n'a pas pour ce sacrement le respect qui lui est dû , et il ne rempht pas le but pour lequel Dieu l'a fait; mais dans son aveuglement il souille son àme et son corps du péché maudit que Dieu déteste et qui répugne au démon même (2) Que l'infinie charité et la miséricorde divine ne s'éloiguent pas de ces coupables et des autres.

(1) Le roi saint Louis était son parent par Charles d'Anjou, son bisaïeuL

(2) Dialogue, cxiiv. .

Les malheureux ne pensent pas que la hache est déjà à la racine de l'arbre , et qu'il ne reste plus qu'à frapper quand le Juge suprême voudra : car nous devons mourir, et nous ne savons pas quand.

4. Celui qui craint Dieu n'agit pas ainsi ; il a vu à la lumière de la très-sainte Foi combien il est dangereux d'écouter ses ennemis , il a vu à la même lumière que tout bien est récompensé , et toute faute punie ; il voit qu'en suivant ses ennemis , il offense Dieu , et que l'offense est suivie du châtiment ; et alors il prend le glaive de la haine et du mépris , et il retranche toute volonté déréglée en faisant le contraire de ce que veulent ses ennemis. Le monde voudrait être aimé, et il le méprise; le démon voudrait soumettre sa volonté , lui inspirer la haine et le dégoût du prochain , et remplir son cœur de sales pensées : et lui veut suivre la volonté de Dieu , rester dans l'amour du prochain , lui pardonner l'injure qu'il en reçoit, et occuper sans cesse son esprit et sa mémoire des bienfaits qu'il a reçus de la Bonté divine. La chair fragile veut jouir et satisfaire ses appétits, cette loi perverse qui enchaîne nos membres et combat toujours contre l'esprit : et lui fait tout le contraire , il la soumet au joug de la raison en affligeant et en macérant son corps ; il siège sur le tribunal de la conscience, et rend justice. S'il est vierge , il déclare qu'il veut conserver jusqu'à la mort la virginité qu'il a choisie. Le continent conserve la continence , et celui qui est dans l'état da mariage se préserve de tout péché mortel , et ne veut souiller d'aucune manière ce sacrement. Il lavera avec cette douce odeur de la pureté toutes les taches de son esprit et de son corps , et avec l'eau de la grâce, avec une vie bonne et régulière , il éteindra l'incendie des

passions déréglées. 11 fera une guerre acharnée à ses ennemis, et il défendra victorieusement la cité de son àme , en fermant la porte de sa volonté pour n'être pas assailli par l'ennemi ; et ainsi en sûreté avec le trésor des vertus , il entrera par la porte de la douce volonté de Dieu en suivant la doctrine de Jésus crucifié , qui a donné sa vie pour notre salut avec tant d'amour. Il dispose ainsi sa mémoire à retenir le bienfait du sang de l'humble Agneau, son intelligence à connaître et à comprendre sa volonté, qui ne veut autre chose que sa sanctification et qui ne donne et ne permet rien que dans ce but, et sa volonté à l'aimer de tout son cœur et de toutes ses forces.

5. Celui qui agit de la sorte peut être appelé un vaillant chevalier, qui conserve et garde généreusement la cité de son àme contre les ennemis et les odieux tyrans qui voudraient l'opprimer. Il est prêt à tout faire pour Dieu, pour sa gloire et l'honneur de son nom; il peut combattre ainsi sûrement à l'extérieur pour la sainte Église , parce qu'il a bien combattu et vaincu à l'intérieur. S'il n'avait pas bien combattu au dedans , il combattrait mal au dehors; et c'est pour cela que je vous disais qu'il fallait d'abord combattre au dedans de vousmême vos trois ennemis principaux. Maintenant je vous dis, très-cher et bien-aimé frère dans le Christ , le doux Jésus , de vous appliquer à les vaincre en purifiant votre conscience par la sainte Confession, en vivant régulièrement et dans le désir de la vertu , vous réjouissant d'entendre et d'observer la douce parole de Dieu , vous rappelant sans cesse le souvenir de la mort et du sang versé pour vous, recherchant la société de ceux qui craignent Dieu véritablement, qui sont sages, prudents et de bon

conseil. Ayez dans toutes vos œuvres les regards fixés sur Dieu , afin que vous puissiez rendre à chacun ce qui lui est dû , à Dieu la gloire , au prochain la bienveillance, et à vous-même la haine du vice et l'amour de la vertu. Réglez votre famille autant que vous le pourrez, afin que tous y vivent dans l'ordre et la sainte crainte de Dieu. Vous pourrez ainsi accomphr la volonté de Dieu en vous.

6. Dieu vous a choisi pour être une colonne dans la sainte Église , afin que vous puissiez extirper l'hérésie , confondre le mensonge et exalter la vérité, dissiper les ténèbres et faire briller la lumière en montrant que le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife que nous a choisi et donné la clémence du Saint-Esprit, malgré les hommes coupables et pervers qui s'aiment eux-mêmes et qui prétendent le contraire. Ces aveugles n'ont pas honte de parler et d'agir contre eux - mêmes en se montrant impies et menteurs. Cette vérité qu'ils nous ont annoncée, ils la nient maintenant, et les hommages qu'ils lui ont rendus , ils veulent les retirer. Ils montrent , les insensés , que la crainte les- a rendus impies et idolâtres en s'inclinant devant le Pape Urbain et en le reconnaissant pour le vrai Vicaire de Jésus-Christ. S'il ne l'était pas , comme ils le disent maintenant, comment ont-ils pu tomber dans une telle faute, dans un tel avilissement d'esprit et de corps? Nous voyons donc qu'ils se déclarent impies et menteurs; n'est-ce pas une grande confusion de voir notre Foi souillée par une semblable hérésie? N'est-ce pas un grand malheur de voir tant faire contre la vérité? de voir l'Agneau poursuivi par les loups , les âmes livrées aux mains du démon , et la douce Épouse démembrée ? Quel cœur assez dur pour n'être

pas attendri? quels yeux ne répandraient pas un torrent de larjnes? Quel prince pourra refuser de consacrer toutes ses forces à secourir notre Foi? Il n'y a que ceux qui s'aiment eux - mêmes qui ne sentent pas cela : leur cœur est endurci par l'amour-propre , comme celui de Pharaon.

7. Non, la Bonté divine ne veut pas que votre cœur soit si dur, et elle vous appelle à secourir son Épouse. Que votre cœur s'amollisse donc, soyez généreux avec zèle et sans négligence ; hâtez- vous de venir , ne tardez plus , Dieu sera pour vous. Il ne faut pas attendre le temps, car c'est un danger. Accourez donc et cachezvous dans l'arche de la sainte Église , sous l'aile de votre Père le Pape, Urbain VI, qui tient les clefs du sang de Jésus-Christ. Je sais que si vous êtes courageux , vous vous appliquerez à faire la volonté de Dieu , sans vous occuper de vous-même : autrement, non. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir un vaillant chevalier : et je vous prie qu'il en soit ainsi , pour l'amour de Jésus crucifié. Quelle honte pour les princes du monde, et quelle offense à Dieu, de voir leurs cœurs si glacés ! Ils n'ont encore fait que des promesses pour secourir la douce Épouse du Christ ! Comment donneraient-ils leur vie pour la vérité , lorsqu'ils regardent à lui donner quelques biens et quelques secours temporels? Je crois qu'ils en seront sévèrement punis. Je ne veux pas que vous agissiez comme eux , mais donnons avec joie notre vie , s'il le faut. Pardonnez-moi si je vous ai trop longuement parlé. La douleur du péché et l'amour de la sainte Église me serviront d'excuse devant Dieu et devant vous. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

Page 1