LXVIII (212). — A MAITRE ANDRÉ VANNI
PEINTRE, lorsqu'il ÉTAIT CAPITAINE DU PEUPLE DE SIENNE (1).
Nous ne pouvons conduire les autres, si nous ne savons pas nous conduire nous-mêmes avec justice.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très-cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un juste et bon gouverneur, afin que s'accomplissent en vous l'honneur de Dieu et votre désir, car je sais que Dieu vous a donné un bon désir par sa miséricorde. Mais je ne vois pas que nous puissions conduire les autres , si d'abord nous ne nous conduisons pas bien nous-mêmes. Comme l'àme se conduit, elle conduit les autres. Car on aime le prochain comme on s'aime soi-même ; et de même que la charité parfaite de Dieu engendre la charité parfaite du prochain, la perfection que l'homme met à se conduire, il la met
(1) André Vanni était peintre et disciple de sainte Catherine. On lui attribue le portrait de notre sainte qui se voit dans la chapelle de l'église Saint-Dominique à Sienne. II fut nommé capitaine du peuple pour les mois de septembre et d'octobre 1379. La lettre de sainte Catherine est donc écrite de Rome , à cette époque.
aussi à conduire les autres. Mais comment se conduit celui qui craint Dieu? comment est-il juste? Le voici.
2. Il règle avec la lumière de la raison les trois puissances de l'àme, et cette règle est celle de toute sa vie spirituelle et corporelle , en tout lieu , en toute position, en toute circonstance qu'il se trouve. 11 veut que sa mémoire retienne les hienfaits de Dieu et les offenses qu'il a faites au souverain Bien ; il veut que l'intelligence voie l'amour avec lequel Dieu lui donne la grâce, et qu'elle connaisse la doctrine de la vérité. Il veut que la volonté aime la bonté infinie de Dieu , qu'il a vue et connue à la lumière de l'intelligence. Et parce qu'il a connu que Dieu doit être aimé de ses créatures, de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces, il s'asseoit sur le tribunal de sa conscience pour rendre la justice, lorsqu'il voit que la sensualité veut troubler cet ordre doux et glorieux qu'il a établi. Si, par les illusions du démon, ou par sa propre faiblesse, la perfection de cet ordre est altérée , il exerce la justice et sait rendre à chacun ce qui lui est dû. Si la sensualité veut lui donner un coup mortel, il la tue elle-même, en tranchant la tète à la volonté coupable avec le glaive de la haine et avec l'amour de la vertu. Puis, selon la gravité de la faute, il discipline l'affection déréglée de son âme, et lui fait payer l'amende que lui a imposée la justice divine.
3. Quelle est cette amende, et comment est- elle payée? Le voici. Lorsque l'appétit sensitif recherche le bien-être , les honneurs , les richesses du monde , la raison juste veut qu'on désire et qu'on embrasse la honte , qu'on méprise les honneurs et qu'on recherche l'abaissement. Elle veut qu'on abandonne les richesses
par la volonté et qu'on épouse la pauvreté ; qu'on espère en Dieu, et non pas en soi-même et dans les grandeurs du monde , qui n'ont aucune durée ni aucune fermeté. Et si cet appétit pervers cherche la fange de l'impureté, la justice l'oblige et le force à chercher et à aimer la pureté. Elle punit l'orgueil par l'humilité, l'infidélité par la foi, l'avarice par les largesses de la charité, la haine et le mépris du prochain par la bienveillance, l'imprudence par la prudence ; et ainsi toutes les vertus sont les condamnations et les amendes que le Juge, assis sur le tribunal de la conscience, inflige à Tàme pour la punir de l'appétit sensitif et pour détruire l'attachement au mal, en retranchant la volonté propre, comme nous l'avons dit. C'est ainsi qu'il rend justice à l'àme , en lui rendant la vertu et la puissance qui lui sont dues , tandis que la sensualité reste esclave. De cette manière, il s'acquitte de l'honneur qu'il doit à Dieu et de la charité qu'il doit au prochain.
4. Le lieu où il doit se tenir est la connaissance de lui-même et de la bonté de Dieu à Son égard , traitant les autres comme il voudrait être traité , purifiant souvent la face de son âme de toutes les souillures du péché , dans le sang du Christ , par le moyen d'une sincère et parfaite confession , la nourrissant de la nourriture des anges, c'est-à-dire du doux sacrement du corps et du sang de Jésus -Christ, vrai Dieu et vrai homme , que tout fidèle chrétien est obligé de recevoir une fois tous les ans. Celui qui veut le recevoir plus souvent le reçoit plus souvent , mais jamais personne ne doit le recevoir moins, qu'il soit juste ou pécheur. S'il est pécheur, il doit s'y préparer et se purifier ; s'il est juste, il ne doit pas y renoncer par humilité, en
disant : Je ne suis pas digue d'un si grand mystère; quand je m'en sentirai plus digne, je communierai. Il ne doit pas agir ainsi; il ne doit pas croire que ses mérites puissent jamais l'en rendre digne; s'il le croyait, c'est alors qu'il eu serait indigne : l'orgueil se cacherait sous le manteau de l'humilité. Dieu seul est capable de nous rendre dignes , et c'est à cause de sa dignité que nous devons le recevoir.
5. Il faut le recevoir de deux manières, réellement et mentalement, c'est-à-dire avec un véritable et ardent désir ; et ce désir ne doit pas seulement exister au moment de la Communion , mais toujours et en tout lieu , car il s'agit de prendre la nourriture qui donne à l'àme la vie de la grâce. Voilà ce que dit la sainte justice ; elle règle tout avec droiture et raison dans les trois puissances de l'àme. Celui qui la possède l'exerce à l'égard du prochain par la prière , la parole , et par sa bonne et sainte vie. S'il est revêtu de quelque autorité, comme il observe la loi, il veut qu'elle soit observée parles autres; et parce qu'il l'observe avec un saint zèle, il punit ceux qui la transgressent. De même qu'il a puni en lui la sensualité qui se révoltait contre la justice divine, il veut, lorsqu'il gouverne ceux qui lui sont soumis, punir ceux qui se révoltent contre les lois civiles, les décrets et les bons règlements établis par ceux qui gouvernaient autrefois ; et, selon que le veut la justice, il donne peu ou beaucoup, comme le demande la raison.
6. Cette justice ne veut pas être souillée et diminuée par la crainte de la peine et de la mort corporelle , ni par les menaces, les flatteries, les complaisances pour les créatures, ni par l'intérêt temporel , qui vend l'honneur
et la Tie des hommes pour de l'argent, comme le font ceux qui \ivent sans aucune règle et sans la lumière de la raison. Celui qui est juste n'abandonne la justice pour aucune cause , mais il l'observe autant qu'il peut , cherchant dans toutes ses actions l'honneur de Dieu, le salut de son àme , le bien général , donnant à tous de bons conseils, et montrant la vérité autant qu'il est possible. Il doit ainsi faire , s'il veut maintenir son âme et la cité dans la paix et la sainte justice N'est-ce pas parce que la justice a été violée , que sont arrivés et arrivent tant de maux ? Aussi , c'est parce que je veux la voir en vous et dans notre ville , régler et gouverner toutes choses, que j'ai dit que je désirais vous voir un juste et bon gouverneur. Si cette justice ne commence pas par vous-même , vous ne pourrez jamais l'observer à l'égard du prochain , dans quelque position que vous vous trouviez. Je vous y invite donc, et je veux que vous vous régliez vous-même, afin d'accomplir parfaitement ce que la Bonté divine vous a confié. Ayez toujours Dieu en vue dans toutes les choses que vous aurez à faire, et faites- les avec une véritable humilité, afin que Dieu soit glorifié en vous. Demeurez dans la douce et sainte dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.
LXIX (213 ). — A MAITRE ANDRÉ VANNl