‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 3)Chapitre 86 sur 100 · SÉNATEUR DE SIENNE · texte numérisé non relu

SÉNATEUR DE SIENNE

De la vertu de justice , et de la manière de l'acquérir. — Des obstacles qu'elle rencontre.

AU NOM DE JESUS CROCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très -cher Frère dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus - Christ , je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un seigneur juste dans l'exercice de la puissance qui vous est confiée. Soyez juste, «t maintenez la sainte justice, la rendant toujours selon la raison. Ne soyez pas injuste en commettant l'injustice, et en cherchant à plaire plutôt aux hommes qu'à Dieu. Mais je ne vois pas que l'homme puisse jamais posséder cette vertu de la sainte justice, s'il ne la pratique d'abord en se dépouillant de l'amour-propre et de toute complaisance intéressée ; car c'est de là que viennent tous les vices qui offensent Dieu. Nous cherchons à satisfaire nos désirs déréglés en voulant les choses contraires à la

(1) Aadré Cavalcabo fut élu sénateur de Sienne le 30 août 1378. Il avait encouru l'excommunication majeure, dont le Souverain Pontife seule peut absoudre, et le Pape Urbain VI voulait le faire venir à Rome pour se l'attacher.

Tolonté de Dieu , par une complaisance coupable que l'homme a pour lui-même lorsqu'il s'efforce de plaire au monde , et qu'il n'a pas soin de plaire à Dieu ; celui-là ne peut avoir la justice, car il n'est pas juste; il est même cruel, puisque injustement, par avarice, par intérêt, et pour plaire à ceux qui le sollicitent, il dévore les chairs de son prochain.

2. Nous voyons que ceux qui rendent la justice le font souvent injustement à l'égard des pauvres, tandis qu'ils écoutent ceux qui possèdent quelque chose. Cela vient de l'amour-propre et de la complaisance pour soi-même; celui-là n'est pas juste, et ne possède pas par conséquent la sainte et vraie justice. Il ne fait pas attention à la cité de son âme, mais seulement à son misérable corps, cherchant tous les moyens de lui être agréable , dépensant tout son temps en plaisirs , en orgueil , en magnificences et en vanités, qui lui donnent la mort.- Mais sa pauvre àme, qui devrait être un temple où Dieu habiterait par la grâce , devient le temple du démon , qui en devient le possesseur et le tyran, pour la livrer au néant du péché. Comme un aveugle sans raison, il ne voit pas le mal qu'il se fait , et la peine qui doit suivre la faute ; car, s'il le voyait, il aimerait mieux mourir que d'offenser son Créateur en la moindre chose. Il s'appliquerait à faire bonne garde, afin que lame, qui doit être maîtresse, ne soit point servante , et que la sensualité , qui doit être servante, ne soit pas maîtresse. Mais il fait le contraire, parce qu'il n'a pas soin de la cité de son àme ; il ne veille pas sur lui-même , et il ne peut veiller sur la cité extérieure qui lui est confiée. Il ne recherche pas le bien général, mais le sien propre, ou le bien particulier qu'il aime ou qui peut lui être utile.

'3. Il faut donc être juste, et garder avec justice la cité de notre àme , en vivant dans la vraie et sainte craint€ de Dieu ; il faut aimer la vertu, et délester le vice. De cette manière, nous goûterons le sang de Jésus crucifié; la vraie et sainte justice brillera en vous, vous serez un maître juste et bon pour votre âme et votre prochain , mais pas autrement. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir un maître juste, afin que, vivant avec justice, vous mainteniez le droit et la justice dans la charge que vous avez. Mon très-cher Frère, ne dormez plus; mais secouez avec zèle votre so^mmeil. Revenons à nou«, et n'attendons pas le temps, carie teftips n'attend pas; le temps est plus rapide que nous ne nous l'imaginons. Je voudrais que nous sortions de notre position, et que nous rompions les liens qui nous lient; car celui qui est lié ne peut avancer , et il faut que nous avancions dans la voie de la vertu en suivant la doctrine de Jésus crucifié, qui est la voie, la vérité, la vie; et celui qui le suit ne va pas dans les ténèbres, mais dans la lumière. Il faut donc marcher dans cette voie douce et droite. Comment couperons -nous les liens? Avec le glaive de la haine du vice , et l'amour de la vertu, en nous débarrassant de nos entraves dans la sainte confession. Pour y parvenir, aucune fatigue ne doit nous paraître trop dure et trop pénible. N'est-il pas plus dur et plus pénible de voir notre àme captive? mieux valent toutes les souffrances du corps.

4. Aussi je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié, qu'aucune fatigue ne vous empêche de venir où vous pourrez être délié. J'ai bien cherché à vous épargner cette peine; mais notre Souverain Pontife, le Pape Urbain VI, m'a dit, lorsque je lui exposai votre affaire,

qu'il croyait que vous deviez venir, et qu'il le voulait puisque vous le pouviez, et que la distance n'était pas très-grande. Il le désirait non pas tant pour vous que pour les autres , qui , en voyant que vous ne vous en tirez pas si facilement, éviteront de se mettre dans la même position. Mais qu'il vienne, a-t-ildit, et je lui accorderai toute sorte de grâces. Je vous dirai maintenant que la Bonté divine ne permet pas que Sa Sainteté soit plus indulgente, afin que vous veniez, et que vous en profitiez de plusieurs manières. En venant, votre àme sera délivrée ; mais peut-être que votre corps sera lié au service de la sainte Église : et ce service est bien agréable à Dieu , surtout aujourd'hui, où il est si nécessaire. Je vous prie de ne pas trouver la chose pénible, et de prendre votre parti le plus tôt possible. Pour moi, je ne cesserai pas de frapper à la porte de Sa Sainteté, et de solliciter vivement. Je termine. Demeurez dans la sainte, et douce dilection de Dieu, Souvenez-vous du sang répandu pour vous avec tant d'amour. Gardezvous d'assister à l'OflBce et à la messe, afin de ne pas ajouter faute sur faute. Doux Jésus, Jésus amour.

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