Mon Père, appliquez-vous à maintenir fermement I
la puissance de la cilé de votre âme; combattez vigoureusement ces trois ennemis ; prenez le glaive de la haine et de l'amour, aimez la vertu et haïssez le vice, frappez avec la main du libre arbitre , et soyez persuadé que rien ne pourra vaincre cette main généreuse et ce glaive puissant. C'est ce que nous assure saint Paul, lorsqu'il disait : « Ni la faim , ni la soif, ni les persécutions, ni les anges, ni les démons ne m'éloigneront de la charité de Dieu, si je ne le veux pas(l). » C'est comme si le doux saint Paul disait : Comme il est impossible que la nature angélique m'éloigne de Dieu, il est impossible que quelque chose me force à commettre un péché mortel , si je ne le veux pas. Nos ennemis sont devenus impuissants parce que l'Agneau sans tache, pour rendre la liberté à l'homme et l'affranchir, s'est livré lui-même à la mort honteuse de la très -sainte Croix. Considérez cet amour ineffable , qui a donné la vie par sa mort. En souffrant les opprobres, les outrages, il nous a rendu l'honneur ; ses mains percées et clouées sur la Croix nous ont délivrés des liens du péché ; son cœur ouvert a guéri notre dureté; il s'est dépouillé pour nous vêtir; il nous a enivrés de son sang ; sa sagesse a vaincu la malice du démon, sa flagellation la faiblesse de notre chair ; et ses opprobres , ses abaissements ont triomphé des délices et de l'orgueil du monde. Il nous a lavés dans l'abondance de son sang; et pour que nous ne craignions rien , sa main désarmée a vaincu nos ennemis et nous a rendu le libre arbitre.
5. 0 doux Verbe , Fils de Dieu , vous avez déposé ce Sang dans le corps mystique de la sainte Église , et vous
(4) Ép. aux Rom., vin, 35.
voulez qu'il soit distribué par votre Vicaire ! La bonté de Dieu a pourvu aux besoins de l'homme, qui, tous les jours , perd sa puissance sur lui-même en offensant son Créateur. Il a mis le remède dans la sainte confession , qui n'a de valeur que par le sang de l'Agneau; et il lui donne ce moyen, non pas une fois, deux fois, mais toujours. Combien est insensé celui qui s'éloigne de son Vicaire , ou se révolte contre celui qui tient les clefs du sang de Jésus crucifié ! A moins que je ne sois un démon incarné , je ne dois pas lever la tête contre lui , mais je dois toujours m'humilier, demander le sang de la miséricorde. Vous ne pouvez l'obtenir d'une autre manière et participer aux fruits de ce précieux Sang.
6. Je vous prie par l'amour de Jésus crucifié de ne plus rien faire contre votre chef (1). Ne vous étonnez pas si le démon a voulu vous tromper sous des apparences, et en vous poussant à punir de leurs défauts les mauvais pasteurs. Ne croyez pas le démon, et ne faites pas justice de ce qui ne vous regarde pas. Notre Seigneur le défend , il a dit qu'ils étaient ses oints ; il ne veut pas qu'aucune créature exerce une justice qu'il se réserve à lui-même. Combien serait coupable le serviteur qui voudrait prendre des mains du juge le pouvoir de faire justice du malfaiteur ! Cela ne le regarde pas : c'est au juge d'agir. Et si nous disons : Le juge ne le fait pas, n'est-il pas bien que je le fasse? Non , car tu en serais repris, comme tu serais condamné si tu tuais quelqu'un qui le mériterait. La loi n'excuserait pas ta bonne intention de délivrer la terre d'un malfaiteur. La loi et la
(1) Barnabe Visconti, pour agrandir ses États, avait fait la guerre à Innocent VI, à Urbain V et à Grégoire XI : c'était un des ennemis les plus acharnés de l'Église.
Maison B*y opposent lors même que le juge serait mauvais, et ne rendrait pas la justice comme toi. Tu dois laisser punir le souverain Juge; il ne laisse jamais passer les injustices et les fautes, qui sont punies en leur lieu et en leur temps, surtout au moment de la mort, lorsque se dissipent les ténèbres de la vie ; alors tout bien est récompensé, tout mal est puni.
7. Oui, je vous dis, mon très-cher Père et Frère dans le Christ, le doux Jésus, Dieu veut que ni vous ni les autres vous ne vous fassiez les justiciers de ses ministres (1). Il s'est réservé ce droit, et il l'a confié à son Vicaire; si ce Vicaire ne l'exerce pas (il doit le faire, et il fait mal s'il ne le fait pas), nous devons attendre humblement la sentence et la punition du souverain Juge, du Dieu éternel. Et si les coupables nous enlèvent nos biens, nous devons préférer perdre les choses temporelles et la vie du corps que les choses spirituelles et la vie de la grâce. Car les choses de la terre sont finies, tandis que la grâce de Dieu est infinie, puisqu'elle nous donne un bien infini , et en la perdant nous tombons dans un malheur infini. Pensez que vos bonnes intentions ne vous excuseront pas devant Dieu et sa loi, et que vous encourrez la mort éternelle. Je ne veux pas que vous tombiez jamais dans celte infortune. Je vous le dis, et je vous en conjure, au nom de Jésus crucifié, ne vous mêlez plus de ces affaires. Conservez en paix vos villes, punissez vos sujets quand ils commettent quelque crime; mais ne jugez pas ceux qui sont les ministres du glorieux et précieux Sang. C'est parleurs mains seulement que vous pouvez le recevoir, et si vous ne le
(1) Barnabe s'immisçait dans les affaires de l'Église , et mettait ses ministres en prison pour pouvoir s'emparer de leurs biens.
recevez pas, vous ne jouirez pas du fruit du Sang, et vous serez, comme un membre gâté, retranché du corps de la sainte Église.
8. Ne le faites plus, mon Père, je vous le demande humblement. Appuyons la tête sur le sein du Christ qui est au ciel, par l'amour, et sur le sein du Christ qui tient sa place sur terre , par respect du précieux Sang , dont il porte les clefs. A qui il ouvre , il est ouvert; à qui il ferme, il est fermé. Il a la puissance, l'autorité; et personne ne peut la lui retirer des mains, parce qu'elle lui a été donnée par la Vérité suprême. Parmi les choses qu'il punit , celle qui déplaît le plus à Dieu , c'est de voir toucher à ses ministres , quelque mauvais qu'ils soient. Ne croyez pas, parce qu'il nous semble que le Christ paraisse ne rien voir en cette vie, qu'il ne punisse pas plus dans l'autre. Quand l'âme sera dépouillée de son corps , il sera bien prouvé qu'il a tout vu (1). Ainsi donc, je veux que vous soyez le fils fidèle de la sainte Église , en vous baignant dans le sang de Jésus crucifié. Alors vous serez un membre uni à la sainte Église, et non pas un membre corrompu. Vous recevrez tant de force et de liberté, que ni le démon ni les créatures ne pourront vous en priver. Vous serez délivré de l'esclavage du péché mortel et de la révolte contre la sainte Église; vous serez fort de la force de la grâce , qui habitera en vous , et sous serez uni à votre Père. Je vous conjure d'accomplir parfaitement cette union, et de ne pas tarder davantage.