LXXV (193). — A MESSIRE PIERRE GAMBACORTI
A PISE (i).
De l'amour du monde et des effets qu'il produit daas l'âme. — ^v De la vertu de justice.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Vénérable Père dans le Christ, le doux Jésus, votre indigne fille, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Dieu , vous écrit et vous salue dans le précieux sang du Fils de Dieu , avec le désir de voir votre cœur dépouillé et libre des jouissances coupables et des plaisirs déréglés du monde, qui séparent et éloignent l'âme de Dieu. Il faut que l'âme qui est unie à Jésus crucifié, l'éternelle et suprême Bonté, soit séparée et retranchée du siècle, comme celui qui est uni par l'amour au siècle est retranché du Christ. Car le monde n'a aucun rapport avec le Christ, et la Vérité première a dit : « Personne ne peut servir deux maîtres contraires ; il sert l'un , s'il méprise l'autre (2). »
(1) Pierre Gambacorti fut pendant quelques années à la tète de la république, et y employa heureusement sa puissance. Il fut assassiné avec ses deux fils, en 1393, par Jacques Appiani, son confident, qui espérait lui siiccéder.
(2) S. Matth., VI, 24.
2. 0 très -cher Père, combien ce lien est coupable I Il est certain que l'homme attaché à la corruption du péché est comme celui qui a les pieds et les mains liés, et qui ne peut se mouvoir. L'âme a les mains liées, et ne peut faire aucune œuvre du Christ; les pieds de son affection ne peuvent la conduire à aucune bonne action qui soit fondée sur la grâce. Hélas ! quel danger pour l'âme que le péché ! De quel bien il prive la créature , et de quel malheur il la rend digne ! Il la rend digne de la mort, et la prive de la vie; il lui ôte la lumière, et lui donne les ténèbres; il lui ôte la puissance, et lui donne la servitude. Car celui qui se livre au péché est le serviteur et l'esclave du péché ; il a perdu la puissance sur lui-même, et il se laisse posséder par la colère et les autres vices. A quoi servirait, très-cher Père, de commander au monde entier , si nous ne commandons pas aux vices et aux péchés qui sont en nous? Ils nous privent de la lumière de la raison, et nous empêchent de voir dans quel état de damnation l'âme se trouve , et quelle est au contraire la paix de celle qui est unie au doux Jésus. Celui qui a perdu la vie de la grâce est comme le sarment retranché de la vigne; il est sec, et ne donne pas de fruit. De même la créature retranchée de la vraie Vigne se dessèche , se corrompt , et est digne du feu éternel. Hélas ! quel malheur et quel aveuglement! celui que ni les démons ni les créatures ne pouvaient enchaîner au péché mortel, s'y attache luimême. Secouons donc le sommeil de la négligence et de l'ignorance; retranchez ses liens coupables. Tout cela vient de ce que le péché et le monde n'ont aucun rapport avec Jésus crucifié. Le monde cherche les honneurs, le bien-être, les plaisirs, la puissance, et le
Christ béni a choisi la honte , les outrages , les mauvais traitements, et enfin la mort ignominieuse de la Croix; il a voulu être un serviteur obéissant et toujours fidèle à la loi et à la volonté de son Père, recherchant toujours son honneur et notre salut. Suivons maintenant ses traces.
3. Oui, je vous le demande, et je le veux : soyons liés par ce doux et véritable lien, et, afin que vous puissiez mieux le faire, ouvrez l'œil de la connaissance de vous-même, et vous verrez que non-seulement vous n'êtes rien , mais que vous commettez sans cesse le mal et l'iniquité. C'est ainsi que naîtra en vous un principe de sainte justice ; avec une humihté sincère et profonde, vous rendrez à Dieu ce qui lui est dû , et à vous ce qui vous appartient. Puis vous regarderez dans l'abîme de sa charité infinie, et vous verrez comment l'Agneau immolé a porté avec patience et douceur toutes nos iniquités. 0 amour ineffable, avec quelle patience vous donnez votre vie ! Vous prêtez le temps à la créature , et vous l'attendez pour qu'elle se convertisse. Lorsque vous connaîtrez ainsi la bonté de Dieu eu vous , et comment elle agit, vous serez lié et enchaîné dans les liens de la charité, plus doux et plus aimables que toute douceur. Ne tardez pas , car le temps est court; le moment de la mort vient sans que nous nous en apercevions.
4. Je vous prie par l'amour de Jésus crucifié d'avoir toujours , dans votre position , le regard fixé sur la sainte et divine justice ; que ce soit elle , et non pas la haine ou le désir de plaire à la créature , qui vous fasse punir les fautes que vous voyez : punissez surtout vos fautes quand vous vous en apercevez; blàmezles autant que vous le pourrez, et gardez -vous de
fermer les yeux pour ne pas les voir, car Dieu vous en reprendrait sévèrement. Soyez, soyez plein de zèle et d'amour, et faites tous vos efforts pour que tous vos actes soient unis au Christ Jésus. C'est cette union que mon âme vous désire, parce que je vois que sans cela vous ne pouvez avoir la vie de la grâce. Je ne vous dis rien de plus ici.
5. J'ai reçu votre lettre, qui m'a bien touchée. Ce n'est pas ma vertu et ma bonté, car je suis pleine de misère et de péchés, mais c'est votre bienveillance et celle de ces saintes dames qui vous ont porté à m'écrire humblement, pour me prier de venir vous trouver (1). Je satisferai bien volontiers votre désir et le leur; mais, en ce moment, je vous prie de m'excuser. L'état de ma santé m'en empêche. Je vois aussi que cela ferait murmurer; mais j'espère de la bonté de Dieu que, si son honneur et le salut des âmes le demandent, il me permettra de faire ce voyage en paix , et sans soulever des murmures; et je serais prête alors à obéir à la Vérité suprême et à votre commandement. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu, Que le Christ vous comble de ses grâces les plus douces ! Je me recommande avec une tendre affection à ces dames. Qu'elles prient Dieu pour moi, afin qu'il me rende humble et soumise à mon Créateur. Ainsi soit-il. Que loué soit Jésus-Christ crucifié !
(1) Le bienheureux Raymond nous apprend (P. ii, c. 8.) que sainte Catherine fut sollicitée de venir à Pise , et qu'elle y alla en 1375. L'influence qu'elle eut sur Pierre Gambacorli contribua sans doute beaucoup à maintenir la république dans l'obéissauce de Grégoire XL
LXXVI (194). — A MESSIRE TRINCI DES TRINCI