Lettres de Sainte Catherine de Sienne
A l'exemple de Jésus -Christ nous devons corriger avec zèle el justice les défauts de ceux qui nous sont soumis , sans jamais craindre les persécutions el la mort.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon révérend et très -cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir un bon pasteur, si plein de zèle et d'ardeur, que vous soyez prêt à donner votre vie pour vos brebis, à l'exemple de la Vérité suprême , le Christ Jésus , qui , pour l'honneur de son Père et pour notre salut, courut à la mort ignominieuse de la très-sainte Croix. Vous, très-cher Père, suivez ses traces, pour détruire les vices et planter les vertus dans les âmes de ceux qui vous
(1) François Moricotto, neveu d'Urbain 'VI, fut archevêque de Pise depuis 1363 jusqu'en 1378, époque à laquelle il fut nommé cardinal et vice-cliancelier de la sainte Église. Il mourut à Assise en 1395. II. 1
BOnt soumis, sans craindre les peines, les opprobres, les mépris, les injures, la faim, la soif et toutes les persécutions que le monde ou le démon peuvent vous faire ,• mais reprenez vos sujets avec courage et avec un ardent désir de leur salut ; ayez toujours l'œil sur eux ; faites au moins tout votre possible, et ne paraissez pas ne pas les voir. Il ne faut pas agir ainsi, mais il faut voir nos défauts et ceux de notre prochain , non pour murmurer et porter de faux jugements, mais pour en avoir une vraie et sainte compassion, et les porter devant Dieu avec larmes et gémissements , à cause de l'oifense qui est commise et de la perte de l'àme.
2. C'est ainsi que doit faire toute créature raisonnable à l'égard de son prochain ; mais vous y êtes bien plus obligés, vous et les autres prélats de la sainte Église ; vous devez en avoir compassion , et les punir lorsqu'il le faut , et que vous trouvez des fautes à reprendre. Hélas I ne tardez plus, car par le défaut de correction , les vertus et la vie de la grâce sont mortes dans l'àme, les vices et l'amour-propre s'y développent, et le monde périt : il est toujours malade d'une maladie mortelle ; l'homme est couvert de blessures et d'infirmités , et les médecins qui les soignent , c'est-à-dire les prélats, ont employé tant d'onguent, que les plaies sont toutes corrompues. Non , plus d'onguent , pour l'amour de Dieu; mais servez -vous un peu du feu, brûlant et détruisant le vice par une sainte et vraie justice, toujours unie à la miséricorde. Ce sera une grande miséricorde de punir et de reprendre les vices. La plus grande cruauté que puisse commettre quelqu'un qui soigne un malade, c'est de lui donner des choses nuisibles. Oh! pour l'amour de Jésus crucifié, ne dormez
plus, réveillez - vous par le feu de l'amour et de la haine, par la douleur de l'ofifense de Dieu. Faites au moins tout votre possible ; quand vous l'aurez fait, voua serez excusé devant Dieu. Je sais bien que vous ne pouvez tout voir ; mais servez-vous des serviteurs de Dieu , qui vous aideront à voir. 11 ne faut rien négliger jusqu'à la mort, pour l'amour de notre Sauveur. N'ayez aucune crainte , aucun amour servile ; car si cela était , vous exposeriez votre âme au danger et à la perte de son salut. Il faut consentir à perdre la vie du corps , et la mettre toujours en ligne de compte. Si vous le faites , vous montrerez que vous êtes l'ami et le disciple fidèle de Jésus crucifié.
3. Vous, pasteur, vous avez appris la règle et la doctrine du bon Pasteur qui a donné sa vie pour nous ; et je vous ai dit que je désirais vous voir bon pasteur, car c'est la seule route que je voie pour votre salut et celui du troupeau. A ce sujet, je ne vous dirai autre chose que de vous cacher sous les ailes d'une humilité sincère , de la haine et du regret du péché , sous les ailes d'une ardente charité , soutenant les âmes par les dons et les grâces spirituelles, et les corps par les secours temporels, nourrissant les pauvres selon leurs nécessités. Vous savez que vous êtes père ; nourrissez donc vos enfants comme un père.
4. J'ai appris par la lettre du prieur de Sainte- Catherine que vous avez fait un changement dans le costume des religieuses dominicaines de Sainte -Catherine (l), et vous voulez qu'elles observent l'interdit en
(1) Les sœurs du tiers ordre recevaient leur habit religieux des mains du prieur de Sainte-Catherine. L'interdit dont Florence fut frappé par Grégoire XI s'étendit à plusieurs villes de la Toscane.
disant que le privilège qu'elles ont ne vaut rien. Je votis assure qu'il est bon ; j'en ai fait voir la copie quand je suis allée trouver le Saint-Père à Avignon , et il l'a reconnu avant d'obtenir le privilège qu'il me donna. Aussi je vous prie , pour l'amour de Jésus crucifié , de ne pas leur causer ce chagrin. Appliquez-vous aux choses que vous avez à faire et que votre charge exige ; mais ne vous tourmentez pas de celle-là, pour l'amour de Dieu. Croyez- moi, très-cher Père, s'il en était autrement, je ne vous ferais pas cette prière ; je ne voudrais pas, en la moindre chose, vous faire transgresser les ordres que vous avez reçus du Saint-Père ; je serais au contraire avec vous pour ni'j opposer. Je vous prie de me faire cette grâce et cette miséricorde. Je ne vous demande et ne vous demanderai jamais rien qui soit opposé au devoir. Je finis. Baignez-vous dans le sang de Jésus crucifié , afin que le feu de l'amour que vous trouverez dans ce sang consume toute la froideur et attendrisse toute la dureté de votre cœur et de votre âme. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
LXXIX(33). — A L'AECHEVÊQUE D'OTRANTE (1).
De la lumière nécessaire à l'âme pour suivre la voie de Jésus- Christ. — Du secours que nous devons chercher dans la Croix; c'est par elle que nous acquérons la force contre nos ennemis.,
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très-cher et très- révérend Père dans le Christ Jésus , votre indigne petite fille Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ , vous écrit dans son précieux sang , avec le désir de vous voir un pasteur bon et fidèle au Christ Jésus , avec la lumière et la connaissance de sa bonté. Vous savez que celui qui pendant la nuit marche avec la lumière ne s'égare pas : de même Tàme qui est éclairée de Dieu ne peut se perdre , parce qu'elle ouvre l'œil de l'intelligence et de la raison, et qu'elle regarde la route que prend son doux Maître ; et dès qu'elle l'a reconnue , par le désir
(1) Jacques d'Itri était Italien, et non pas Français, comme le pensent quelques auteurs. Il fut évèque d'Ischia en 1359 , archevêque d'Otrante en 1363, et le Pape Grégoire XI lui donna, le 18 janvier 1376, le titre de patriarche de Constaatinople. Il suivit malheureusement le parti opposé à Urbain VI. L'antipape Clément VII le nomma cardinal et son légat auprès de la reine de Naples. Charles Durazzo le fit jeter en prison , où il mourut misérablement. La lettre de sainte Catherine lui fut adressée vers la fin de 1375.
et la volonté qu'elle a de suivre le Maître, elle court avec zèle et sans négligence. Elle ne s'arrête pas à tourner la tête en arrière, c'est-à-dire à se regarder elle-même. Elle se voit dans la connaissance de ses péchés et de ses défauts , elle confesse qu'elle n'est rien par elle-même , et elle reconnaît en elle l'infinie bonté de Dieu, qui lui a donné tout son être. Cette connaissance doit toujours l'attacher, la fixer; mais je dis qu'elle ne doit pas se détourner vers elle-même par l'amour-propre et le plaisir qu'elle trouve dans la créature. Je dis que l'âme qui est éclairée de la vraie lumière ne se détourne pas ainsi ; mais , dès qu'elle s'est vue et qu'elle a trouvé la bonté de Dieu, elle marche par toutes les voies et les moyens du doux Jésus et des saints qui l'ont suivi; elle prend Jésus pour son modèle. Elle aime, elle désire tant suivre la voie droite pour arriver à son objet et à sa douce fin , qu'elle ne s'inquiète pas des épines des tribulations qui se rencontrent et des voleurs qui voudraient la dépouiller ; elle ne craint rien, et ne veut jamais retourner en arrière. L'amour a éloigné toute crainte servile; elle marche sur les traces de ceux qui ont suivi le Christ ; elle voit bien et elle connaît qu'ils étaient des hommes comme elle , nés et nourris de la même manière , et que la bonté inépuisable de Dieu n'a pas changé.
2, C'est de cette vraie lumière et de cette connaissance que mon âme désire vous voir rempli , vous , mon Pasteur et mon Père, dans les flammes impétueuses de l'amour, afin que ni les plaisirs , ni les délices , ni la fortune, ni les honneurs du monde ne puissent obscurcir cette lumière , et que les épines, les tribulations et les voleurs ne vous empêchent jamais de suivre cette
douce voie. Ayons toujours les yeux fixés sur le Verbe incarné , le Fils unique de Dieu , qui a été la voie et la règle dont l'observation nous donne toujours la vie. Hélas ! mon Père , je ne voudrais pas que les tentations et les illusions du démon fussent comme des épines qui nous empêchent d'avancer ; que ce ne soit pas non plus le fardeau de notre chair, qui combat toujours et se révolte contre l'esprit : c'est un ennemi pervers dont nous ne pouvons jamais nous défaire, et qui vient toujours avec nous. Que ce ne soit pas ces voleurs et ces démons incarnés dans les créatures qui veulent souvent nous ravir l'amour et la patience par les injures et les persécutions qu'ils nous font. Souvent les hommes remplissent l'office des démons en s'opposant aux saintes et bonnes résolutions que leur prochain aurait et accomplirait pour l'honneur de Dieu. Le mal qu'ils font eux-mêmes ne leur suffit pas , ils voudraient en faire dans les autres. Persévérons donc avec courage dans notre voie, et prenons confiance, car nous pourrons tout par Jésus crucifié.
3. Je me réjouis et je tressaille d'allégresse en considérant les armes puissantes que Dieu nous a données , et la faiblesse de nos ennemis. Vous savez bien que ni le démon ni les créatures ne peuvent contraindre la volonté au moindre péché. La volonté est une main si puissante , lorsqu'elle est armée du glaive à deux tranchants de la haine et de l'amour , qu'aucun ennemi n'est assez fort pour lui résister ; il sera frappé et renversé par terre. 0 ineffable et très-ardente charité , les chevaliers que vous conduisez au combat peuvent combattre avec courage, surtout vos pasteurs, qui sont plus exposés et qui ont plus à faire que les autres ; vous leur avez
donné la cuirasse de la volonté, qui est si forte, qu'aucun coup ne peut lui nuire, car elle a tout ce qu'il faut pour résister et se défendre. Mais que l'àme prenne garde de laisser tomber entre les mains de l'ennemi le glaive de la haine et de l'amour que Dieu lui a donné. Sa cuirasse perdrait alors sa. force, et deviendrait molle ; car je vois que ni le démon ni la créature ne peuvent jamais me tuer qu'avec le glaive qui me sert à les vaincre, et ce n'est qu'en le leur donnant qu'ils me feront périr. Qu'est-ce qui tue le vice, le péché? C'est la haine et l'amour : la haine que j'ai conçue contre lui, et l'amour que j'ai conçu en Dieu pour la vertu. Si le démon et la sensualité veulent changer cette haine et cet amour, c'est-à-dire vous faire haïr les choses qui sont en Dieu, et aimer les sens qui se révoltent contre lui, ils ne le pourront pas , si la main puissante de la volonté s'y oppose; mais si elle s'y prête, elle se tue ellemême. Il faut considérer combien cela déplaît à Dieu, et nuit à nous-mêmes. Vous savez, mon Père, qu'étant pasteur, ce serait un malheur non pas seulement pour nous, mais encore pour tous ceux qui vous sont soumis. Tout ce que vous avez à faire pour vous et pour la douce Épouse du Christ , la sainte Église, y rencontrerait un grand obstacle.
4. Du courage donc; ne dormez plus, levez l'étendard de la très-sainte Croix. Regardons l'Agneau percé pour nous , qui verse son sang de toutes les parties de son corps. 0 doux Jésus, qui vous a pressé de le verser en si grande abondance? Il nous répond que c'est son amour pour nous et sa haine pour le péché, qui lui a fait donner ce sang bouillant du feu de sa charité. Appuyons-Dous sur cet arbre , et suivons la voie droite
qu'il nous montre. Nous avons bien sujet de nous réjouir, car tous nos ennemis sont devenus faibles et infirmes par ce doux fils de Marie, le Fils unique de Dieu. Le démon est affaibli ; il ne peut plus conserver sa puissance sur l'homme , il l'a perdue. Notre chair, que le Fils de Dieu a revêtue, a été flagellée par les opprobres, les violences, les mépris, les outrages; et quand Tàme regarde cette cliair divine, elle doit sur-lechamp arrêter et éloigner toute révolte intérieure. Les louanges des hommes ou leurs injures ne seront plus rien pour elle, lorsqu'elle regardera le doux Jésus, que les injures, que notre ingratitude et nos fautes n'ont pas empêché d'obéir pour l'honneur de son Père et pour notre salut. La gloire du monde a été vaincue par le désir et l'amour de la gloire de Dieu. ; .4^
5. Courez donc par cette voie; soyez avide, affamé du salut des âmes , à l'exemple de la Vérité suprême , du bon Pasteur, qui a donné sa vie pour son troupeau. Oui , soyez plein de zèle pour l'honneur et l'exaltation de la sainte Église ; ne craignez rien de ce qui est ou de ce qui peut arriver, car tout cela n'est qu'une illusion du démon, qui veut empêcher les saintes et bonnes résolutions. Quoiqu'il n'ait pas réussi dès le commencement, il s'obstine dans le mal. Encouragez et fortifiez notre Saint-Père ; ne craignez rien , agissez avec vigueur , et vous renverserez les obstacles. Faites-moi bien voir que vous êtes une colonne ferme, qu'aucun vent ne peut jamais ébranler. Parlez hardiment et sans crainte, et dites la vérité sur tout ce qui vous paraît intéresser la gloire de Dieu et la réforme de la sainte Église. Nous n'avons qu'une vie, et nous devons l'exposer s'il le faut à mille morts, aux souffrances et aux coups pour
l'amour du Christ , qui s'est sacrifié avec tant d'ardeur pour l'honneur de son Père et pour notre salut. Je ta'arrête, mon Père, car je n'en finirais pas. J'ai eu une grande joie des bonnes nouvelles que vous me donnez de l'arrivée du Christ de la terre, et du commencement de la croisade. Que ce qui est arrivé ne soit pas une cause de refroidissement et de crainte pour vous et pour le Saint-Père (1); les choses se feront par ce qui leur semble le plus contraire.
6. J'ai appris que le Maître de notre Ordre devait être nommé cardinal (2). Je vous conjure, par l'amour de Jésus crucifié, de prendre les intérêts de l'Ordre , et de prier le Christ de la terre de nous donner un bon vicaire. Je voudrais que vous parliez de maître Etienne de la Combe, qui a été procureur de l'Ordre et de la province de Toulouse. Je crois que , s'il était choisi , ce serait un grand avantage pour la gloire de Dieu et pour notre Ordre. Car il me semble que c'est un homme vertueux, énergique et sans crainte; nous avons maintenant besoin d'un médecin qui n'ait pas peur, et qui use du fer de la sainte et droite justice; car on s'est tant servi d'onguent jusqu'à présent, que tous les membres sont pour ainsi dire corrompus. Je n'ai pas écrit au Saint-Père à ce sujet , et je ne le lui ai pas désigné; mais je l'ai prié qu'il nous en donnât un bon, et qu'il s'en entretînt avec vous et avec M»^ Nicolas d'Osimo.
(1) Sainte Catherine veut parler de la rôYolte de presque tous les États de l'Église et de la guerre contre la république de Florence.
(2) Le Maître général de l'Ordre était alors frère Élie de Toulouse. Il ne fut pas nommé cardinal, et continua à gouverner l'Ordre jusqu'en 1380, époque à laquelle il fut déposé pour avoir suivi le parti de Clément VII. Il mourut en 1390. Le B. Raymond de Gapoue lui succéda.
7. Si Yous croyez que pour cela, ou pour autre chose, frère Raymond puisse vous être utile, écrivez -lui, et il se rendra aussitôt à vos ordres. Je finis. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Gérard de Bonconti vous offre ses respects, ainsi que ma mère, comme à son cher Père, tout en s'en reconnaissant indigne. Doux Jésus, Jésus amour.