‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 2 sur 115 · LXXX (34). — A MONSEIGNEUR ANGE · texte numérisé non relu

LXXX (34). — A MONSEIGNEUR ANGE

ÉVÊQUB NOMMÉ DE CASTELLO (j).

Elle désire le voir éclairé de la vraie et parfaite lumière pour connaître et aimer la vérité. — De la constance, de la prudence et des autres vertus qui viennent de la vraie lumière et de la connaissance de la vérité. — Du malheur de l'àme qui en est privée. — De l'obligation qu'ont les minisires de la sainte Église de procurer le salut des âmes. — Elle l'exhorte à reprendre les vices de ceux qui lui sont soumis , à l'exemple de Jésus-Christ et des anciens prélats, et h faire naître en eux les vraies vertus, surtout dans un temps si désastreux pour l'Église. — Elle le prie d'annoncer que le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très-cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang ,

(1) Ange Corraro , noble vénitien , fut nommé évêque de Castello en 1378 : Castello est un des quartiers de Venise dont les évêques de cette ville prirent le titre jusqu'à l'extinction des patriarches de Grade, en 1451. Il fut élu Pape après la mort d'Innocent VII, et prit le nom de Grégoire XII. Il abdiqua, à la suite du concile de Constance, en 1415, et mourut en 1417. Il avait une grande dévotion pour sainte Catherine de Sienne, et portait toujours à son cou, dans un reliquaire, une de ses dents qu'il avait obtenue du B. Maconi. Il voulait commencer le procès de sa canonisation, mais il en fut empêché par les embarras du schisme.

avec le désir de vous voir éclairé d'une vraie et parfaite lumière . afin que dans la lumière de Dieu vous voyiez la lumière ; car en la voyant, vous connaîtrez la Vérité ; en la connaissant, vous l'aimerez; et ainsi vous serez l'époux de la Vérité (1).

2. Sans cette lumière, nous marcherons dans les ténèbres; nous ne serons pas les époux fidèles, mais infidèles de la Vérité ; car cette lumière est le moyen qui rend Tàme fidèle ; elle l'éloigné du mensonge , de la sensualité , et elle lui fait suivre la doctrine de Jésus crucifié , qui est la vérité même ; elle rend le cœur ferme, solide, invariable , ne tombant pas dans l'impatience par l'épreuve , ni dans une joie déréglée par la consolation ; il est toujours calme et mesuré dans sa conduite. Toutes ses actions sont faites avec prudence et avec la lumière de la discrétion. Comme il agit prudemment, il parle prudemment, il se tait prudemment, il aime mieux écouter quand il le faut que de parler sans besoin. Pourquoi? Parce que, avec la lumière, il a vu dans la lumière que Dieu l'éternel aime peu de paroles et beaucoup d'oeuvres (2). Sans la lumière , il ne l'aurait pas connu , et il aurait fait le contraire , parlant beaucoup , et agissant peu. Son cœur irait au gré du vent ; léger dans la joie par la vanité d'esprit , il se laisserait abattre par la tristesse dans l'affliction. Ceux qui sont privés de cette lumière dans le malheur , sont exposés à tomber.

3. Celui qui, dans la lumière de l'éternelle Vérité, a vu la lumière, est capable d'arriver à une grande perfection , et il y arrive en s'exerçant avec zèle à la haine

(1) Dialogue , ch. xcviii.

(2) Dialogue, ch. xi.

de lui-même et à l'amour de la vertu ; il ne le peut pas autrement. Si sa vie devient imparfaite et corrompue , toutes ses actions le seront aussi ; de la raison il fera une servante, et de la sensualité une maîtresse. Tout ce que Dieu lui donne lui deviendra un poison ; dans quelque état qu'il se trouve, il ne rend pas à Dieu ce qui lui est dû, pas plus qu'au prochain et à luimême. Il ne rend pas à Dieu l'hommage d'un amour sincère et désintéressé, en l'aimant parce qu'il est digne d'être aimé, et qu'il est l'éternelle et souveraine Bonté. Il ne se rend pas la haine qu'il se doit en détestant sa sensualité, et en pleurant ses fautes passées et présentes, regrettant plus l'oifense faite à Dieu que la peine qui doit punir la faute. Il ne rend pas au prochain ce sentiment qui le porte à l'aimer autant que lui-même, aie servir, à l'aider selon son pouvoir pour le sauver des mains du démon. Celui-là ne se nourrit pas , à la table d'un ardent désir, de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Dieu exige cependant que nous y prenions tous cette nourriture ; mais il l'exige surtout des pasteurs de la sainte Église, auxquels il a confié le soin des âmes.

4. Ils doivent être de vrais pasteurs, à la suite du bon et saint Pasteur qui a offert et donné sa vie pour ses brebis , et qui , par le supplice de la Croix , a satisfait à l'obéissance de son Père et à notre salut. Jamais il n'a refusé le travail et la fatigue ; jamais le désir qu'il avait de notre salut n'a été refroidi ni par le démon, ni par les Juifs qui criaient : Descends de la Croix (1), ni par notre ingratitude : nous devons suivre ses traces. C'est à cela que je vous invite, mon très-cher Père.

(1) s. Matth,, XYii, 87.

Dieu Vous a mis depuis peu dans le jardin de la sainte Église ; il vous a donné la charge des âmes afin que TOUS fassiez comme faisaient les doux et saints pasteurs, quand, autrefois, l'Église de Dieu était riche d'hommes vertueux , qui contemplaient la Vérité à la lumière de l'intelligence , au lieu de rechercher les plaisirs , les richesses , le luxe de leur maison , une suite nombreuse et de beaux équipages , comme le font aujourd'hui ceux qui se plongent tellement dans ces choses et dans ces défauts, qu'ils n'ont plus soin des âmes. Je dis qu'ils n'agissaient point ainsi, mais qu'ils prenaient pour modèle Jésus crucifié ; ils connaissaient par la lumière la faim que le doux Verbe avait pour notre salut, et ils se passionnaient tellement pour lui, que souffrir et donner leur vie était pour eux une grande joie. Leurs amis étaient les pauvres, leur richesse l'amour de Dieu, le salut de leurs brebis et l'exaltation de la sainte Église. Ils ne cessaient jamais d'offrir à Dieu de tendres et ardents désirs, et ils enseignaient la doctrine par l'exemple d'une bonne et sainte vie. Lorsque leur puissance augmentait, ils n'en ressentaient pas d'orgueil, mais ils s'humiliaient plus profondément , parce que la lumière qu'ils avaient leur faisait baisser la tête à la vue du fardeau et de la responsabilité que leur donnait le soin des âmes.

5. Maintenant les besoins sont bien plus grands que dans les temps anciens. Jamais l'Église de Dieu n'a eu plus besoin de secours ; jamais le monde n'a été plus rempli de vices ; tout est corrompu , et on ne trouve à reposer sa tête qu'en Jésus crucifié. Je ne veux pas que vous laissiez refroidir le saint désir que vous avez et que vous devez avoir de remplir les obligations de votre

charge. Ne vous laissez pas tromper par le démon, qui voudrait vous faire croire qu'il vaut mieux vivre comme les autres , et que ce n'est pas le moment de corriger les vices de ceux qui vous sont soumis, surtout les débauches honteuses qui se trouvent parmi les clercs. Vous serez un démon , si vous oubliez la volonté de Dieu pour obéir à la sienne , si vous écoutez la créature qui vous dit : Descends de cette Croix , évite ces difficultés qui te causeront des peines, et peut-être la mort. Si tu ne dis rien, les hommes seront pour toi, et tu jouiras en paix de ton bénéfice. Ah! qu'une sainte crainte réponde à la crainte servile et aux créatures, qui veulent ainsi effrayer la sensualité. Ne suis-je pas sujet à la mort? Mais nen puis-je pas rappeler? Si, assurément, au jour de la résurrection. Mais la mort éternelle, que je mériterais en agissant ainsi, je ne puis pas y remédier, et il s"y joindrait le supplice de mon corps au jour de la résurrection. Il vaut donc mieux donner sa vie , suivre Jésus crucifié , et croire avec une foi vive en Celui par qui tout est possible.

6. Je ne veux pas que l'ingratitude de ceux qui vous sont confiés vous empêche de les secourir et de travailler à leur salut autant que vous le pourrez. Soyez un vrai et parfait jardinier qui arrache les vices et plante les vertus dans ce jardin ; c'est pour cela que Dieu vous a appelé et choisi; accomplissez donc avec courage votre devoir. Je suis persuadée que si vous avez la lumière, vous le remphrez parfaitement, mais pas autrement; et c'est pour cela que je vous ai dit que je désirais vous voir éclairé d'une vraie et parfaite lumière. Je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié et de Marie, la douce Mère, de vous appliquer à accomplir

en vous la volonté de Dieu et mon désir, et alors mon âme s'estimera bien heureuse. Ce n'est plus le temps de dormir ; il faut secouer le sommeil de la négligence et sortir de l'aveuglement de l'ignorance , pour épouser véritablement la Yérité avec l'anneau de la sainte Foi , en ne la taisant plus par crainte , mais en étant toujours généreux, et prêt à donner sa vie, s'il le faut. Tl faut s'enivrer du sang de l'humble Agneau sans tache, et se nourrir sur le sein de sa douce Épouse, de la sainte Église , que nous voyons toute démembrée. Mais j'espère dans la souveraine et éternelle bonté de Dieu, qu'il rendra ses membres sains , en guérissant leur infirmité et en purifiant leur corruption ; cela se fera par les efforts des vrais serviteurs de Dieu , qui aiment la vérité au milieu des peines , des sueurs , des larmes , et d'une humble, continuelle et fidèle prière. Je ne vous en dis pas davantage. Fortifiez-vous sur la Croix avec le Christ, le doux Jésus. Je me recommande humblement à vous. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

7. Soyez l'apôtre de la vérité dans cette ville ; proclamez courageusement que le Pape Urbain VI est le vrai Souverain Pontife, et appliquez- vous sans cesse à maintenir les fidèles dans la foi, l'obéissance et le respect de la sainte Église et de Sa Sainteté.

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