LETTRE ECRIT» EN-EXTASE
Des devoirs d'une épouse de Jésus-Chrisl , et des trois vœux de la vie . Migieuse.
AL NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mes très -chères Sœurs dans le Christ, le doux Jésus , moi Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir fondées dans la vraie et parfaite charité. Cette charité est le vêtement nuptial que doit avoir l'àme invitée aux noces de la vie éternelle ; car sans ce vêtement nous en serions exclus. Le Christ béni nous y a tous invités , et à tous il nous a donné le vêtement de sa grâce, cette grâce que nous recevons dans le saint baptême. Nous recevons cette invitation et ce présent dans le baptême ; la souillure du péché originel est effacée , et la grâce nous est donnée. L'enfant qui meurt avec la pureté de ce baptême possède la vie éternelle en vertu du sang précieux de Jésus crucifié 5 c'est ce sang qui fait la force du baptême. Mais la créature raisonnable , lorsqu'elle est arrivée à l'âge de discrétion, peut être fidèle à l'invitation qui lui a été
faite dans le saint baptême. Si elle n'y est pas fidèle, elle est repoussée par le Seigneur des noces ; elle est chassée dehors, parce qu'elle est trouvée sans le vêtement nuptial. Pourquoi ne l'a-t-elle pas? Parce qu'elle n'a pas voulu observer ce qu'elle avait promis au saint baptême, c'est-à-dire renoncer au monde, à ses délices, au démon, à elle-même, à sa propre sensualité.
2. C'est ce que doit faire toute créature raisonnable, dans quelque position qu'elle se trouve ; car Dieu ne s'arrête pas aux positions, mais aux saints désirs ; et quiconque n'accomplit pas ce qu'il doit, ce qu'il a promis d'observer et de rendre, est un voleur, car il vole ce qui ne lui appartient pas , et Dieu le chasse avec justice, en commandant de lui lier les pieds et les mains, et de le jeter dans les ténèbres extérieures. Les pieds de son amour sont liés, car il ne peut plus désirer Dieu; et celui qui est mort dans l'état de péché mortel et qui est arrivé à l'état de damnation , a les mains de ses œuvres liées , car il ne peut prendre le fruit de la vie éternelle , qui se donne aux généreux combattants , à ceux qui ont combattu les vices par l'amour de la vertu ; mais il prend le fruit qu'il mérite pour ses œuvres mauvaises, le fruit qui est une nourriture de mort.
3. 0 mes très- chères Sœurs ! si des châtiments si durs punissent tous ceux qui n'accomplissent point leur devoir, que dirons-nous de nous, pauvres et ignorantes épouses, qui sommes invitées aux noces de la vie éternelle et aux délices du jardin de la vie religieuse? Ce jardin est embaumé de fleurs et plein de doux et bons fruits; l'épouse qui tient ce qu'elle a promis y devient un ange terrestre en cette vie. Car tous les hommes du monde qui vivent dans la charité commune sont des
hommes justes , et s'ils tombent dans le péché mortel ils deviennent semblables aux animaux ; mais ceux qui sont dans l'état de continence perpétuelle, et qui entrent dans le jardin de la vie religieuse deviennent des ailges ; mais s'ils n'observent pas leurs vœux ils deviennent pires que les démons. Ceux-là perdent le vêtement dont nous avons parlé. Oh! combien sera dure et cruelle la sentence qui frappera l'épouse du Christ en présence du souverain Juge ! La porte de l'éternel Époux lui sera fermée; et quel remords aura-t-elle de se voir ainsi privée de Dieu et de la société des anges par sa faute! 0 mes très-chères Sœurs ! celle qui y réfléchirait bien aimerait mieux mourir que d'offenser sa perfection : je ne dis pas offenser Dieu , mais offenser sa perfection ; car autre chose est d'être en péché mortel, c'est-à-dire d'offenser Dieu , autre chose est d'offenser la perfection à laquelle on s'est engagé en promettant d'observer non-seulement les commandements de Dieu, mais encore les conseils actuellement et mentalement. Les hommes qui sont dans la charité commune observent les commandements et les conseils parce qu'ils sont liés ensemble . et qu'on ne peut les observer les uns sans les autres ; mais ils observent les conseils mentalement , tandis que celui qui a promis de suivre la voie parfaite doit les observer actuellement et mentalement. Aussi je dis que s'il ne les observe pas actuellement , mais seulement mentalement , il manque à la perfection qui l'oblige à les observer actuellement et mentalement. Que promettons-nous, mes très- chères Sœurs? Nous promettons d'observer les conseils lorsque nous faisons les trois vœux de notre profession : nous promettons la pauvreté volontaire, l'obéissance, la chasteté; et en n'y
étant pas fidèles nous offensons Dieu , à qui nous avions fait cette promesse; nous offensons la perfection que nous avions clioisie. Celui qui n'a pas promis d'observer les conseils, et qui ne les observe pas actuellement , ne pèche pas, il manque seulement à la perfection qu'il désirait dans son cœur; mais celui qui en a fait le vœu commet un péché.
4. Et quelle est la cause qui empêche d'observer ce vœu? C'est 1 amour de nous-mêmes. Cet amour nousôte la robe nuptiale , il nous prive de la lumière et nous donne les ténèbres ; il nous ôte la vie , il nous donne la mort et l'amour des choses passagères , frivoles et périssables; il détruit en nous le saint désir de Dieu. Oh ! combien est malheureux cet amour qui nous fait perdre le temps, si précieux pour nous, et qui nous fait abandonner la nourriture des anges pour rechercher la nourriture des animaux ! La créature raisonnable devient semblable à la brute par sa vie déréglée ; les vices et les péchés sont sa nourriture , tandis que la nourriture des anges de la terre doit être les vraies et solides vertus. Quelle différence y a-t-il entre ces deux nourritures ? La différence de la vie et de la mort, d'une chose finie à une chose infinie.
5. Considérons ce qui réjouit la véritable épouse de Jésus crucifié , qui goûte cette douce et tendre nourriture, et ce qui réjouit celle qui est devenue semblable à l'animal grossier. La véritable épouse du Christ aime à chercher son Epoux non pas dans les réunions , mais dans la connaissance d'elle-même , où elle le trouve; en voyant et goûtant l'éternelle bonté de l'Époux , en l'aimant de tout son cœur, de toute son àme, de toutes ses forces, elle se réjouit de s'asseoir à la table de la très-
sainte Croix ; elle aime mieux acquérir les vertus au milieu des peines et des combats qu'au sein de la paix et sans fatigue , pour ressembler à Jésus crucifié , dont elle suit les traces , tellement que , s'il était possible de le servir sans peine, elle ne le voudrait pas; mais, comme un généreux chevalier, elle veut le servir en combattant avec courage et en se faisant violence à elle-même, parce qu'elle s'est dépouillée de l'amour-propre et revêtue d'une ardente charité; elle passe par là porte étroite et basse de Jésus crucifié ; elle a promis d'observer la pauvreté volontaire , l'obéissance , la chasteté, et elle s'applique à y être fidèle. Klle a jeté à terre le pesant fardeau des richesses du monde , de ses plaisirs, de ses honneurs ; et plus elle s'en voit privée , plus elle se réjouit; et parce qu'elle est humble, son obéissance est prompte. Elle ne résiste jamais à ce qu'on lui commande , et elle ne veut pas être un instant sans avoir devant les yeux les règles de son Ordre et la promesse qu'elle a faite ; elle s'applique aux vertus et à la prière.
6. De sa cellule elle a fait un ciel par ses douces psalmodies ; elle ne dit pas seulement l'Office des lèvres, elle le dit de cœur, et elle veut être toujours la première qui entre au chœur, et la dernière qui en sorte ; elle a en abomination la grille, le parloir et la familiarité des faux dévots (1); elle ne s'applique pas à avoir une cellule bien close et bien ornée, mais elle s'applique à bien fermer la cellule de son cœur, afin d'empêcher les en-
(1) Au temps de sainte Catherine, plusieurs hérésies se cachèrent sous le voile de la dévotion. L'Église eut à se détendre des begards, des béguines, des patarins et des fraticelles, dont les pratiques extérieures couvraient les plus coupables doctrines.
nemis d'y entrer, et elle la pare de toutes les vertus; mais pour la cellule qu'elle habite, elle n'y met aucun ornement ; si elle y trouve quelque chose , elle l'ôte par amour de la pauvreté, ou pour être utile à ses sœurs ; et ainsi elle conserve son corps et son âme dans la continence parfaite, parce qu'elle éloigne ceux qui pourraient la lui faire perdre. Elle se conserve dans la charité fraternelle , aimant toutes les créatures raisonnables, et supportant les défauts de son prochain avec une vraie et sainte patience. Elle est comme le hérisson , en guerre contre la sensualité ; elle craint d'offenser son Epoux ; elle perd l'attachement à son pays et le souvenir àe ses proches ; il n'y a que ceux qui font la volonté de Dieu qui lui sont unis par l'amour. Oh ! combien cette àme est heureuse! elle ne fait qu'une même chose avec son Epoux j et elle ne peut désirer et vouloir qiîe ce que Dieu veut. Elle traverse ainsi doucement les tempêtes de la mer, et elle répand le parfum des vertus dans le jardin de la vie religieuse. Si vous demandez à Jésus crucifié qu'est cette âme , il vous dira : C'est un autre moi-même par l'effet de l'amour. Elle a le vêtement nuptial, et elle ne sera pas chassée de la salle du festin ; mais l'Epoux éternel la recevra avec joie et tendresse. Elle répand la bonne odeur non-seulement en présence de Dieu , mais encore en présence des hommes coupables du monde ; qu'il le veuille ou non , le monde la respecte.
7. Le contraire arrive à celles qui ont le malheur de vivre dans l'aveuglement de l'amour -propre et de la sensualité; aussi leur vie est odieuse à Dieu et aux créatures , et leurs défauts diminuent dans les séculiers le respect pour la sainte T^eligion. Hélas ! que devient le
vœu de pauvreté avec ce désir, cet amour, cette ardeur pour les richesses du monde? Elles cherchent à posséder ce qui leur est interdit , en étant avares et cruelles avec le prochain. Elles voient le couvent et des sœurs malades être dans le besoin, et elles ne s'en inquiètent pas, comme si elles avaient une troupe d'enfants à élever et des biens à laisser à leurs héritiers. 0 malheureuse ! ce n'est pas ce qui t'arrête : ton héritier c'est ta sensualité , et tu veux entretenir l'amitié et les visites de ceux qui te recherchent ; tu les entretiens par des présents, et les jours se passent à causer, à raconter des nouvelles et à perdre le temps en paroles oiseuses et coupables; tu ne vois pas, ou tu vois et tu fais semblant de ne pas voir, que tu souilles ton esprit et ton àme; tu es tourmentée par les combats de la chair, et tu succombes dans les faiblesses de ta volonté malheureuse. Est-ce là ce que doit faire l'épouse du Christ? Dieu et le monde te condamnent. Quand tu récites ton OflSce , ton cœur est tout entier à tes plaisirs sensuels et aux créatures, que tu aimes de la même manière.
8. 0 très-chères Sœurs ! quel esclavage que le service du démon ! être toujours attachées à la grille et au parloir sous prétexte de dévotion. 0 maudit langage! qui règne aujourd'hui dans l'Eglise de Dieu et dans les cloîtres : on appelle dévots et dévoles ceux qui font les œuvres du démon, et qui sont des démons incarnés. Hélas ! hélas ! qu'est devenu ce jardin où est semée la corruption de l'impureté? Ce corps, qui devait être mortifié par le jeune, les veilles, la pénitence et la prière continuelle , il vit au milieu des délices , des parures, des parfums et des aliments recherchés. Son lit n'est pas celui d'une épouse du Christ, mais celui d'une
servante du démon et d'une prostituée. L'infection de ses désordres corrompt les créatures, et elle devient l'eunemie de l'honnêteté et des serviteurs de Dieu; elle ne veut ni règle ni prieure au-dessus de sa tête ; c'est le démon et la sensualité qu'elle choisit pour prieure ; elle leur obéit et travaille à les servir avec zèle ; elle souhaite le malheur et la mort de ceux qui veulent la tirer de la mort du péché mortel, et sa misère est si grande, qu'elle court à tous les vices avec rage, et qu'elle semble avoir perdu la raison. Elle détruit son intelligence dans la satisfaction de ses désirs déréglés. Le démon n'est pas si habile que ces démons incarnés, et elles ne songent qu'à trouver des moyens nouveaux d'inspirer aux hommes un amour coupable , tellement, que souvent on voit le lieu consacré à Dieu se changer en une étable où se commet le péché mortel. Elle devient ainsi adultère , elle se révolte contre son époux , et elle tombe des hauteurs du ciel dans les abîmes de l'enfer; elle fuit sa cellule comme un ennemi mortel , elle omet son OfiBce ; elle n'aime pas manger au réfectoire dans la société des pauvres ; mais , pour vivre mieux et avoir des mets plus délicats , elle mange en particulier ; elle devient cruelle pour elle-même, et n'a pas compassion des autres.
9. D'où vient tant de mal? De l'amour-propre sensitif qui obscurcit l'œil de la raison , et ne lui laisse pas voir dans quel abîme elle est tombée , et elle tombera si elle ne se corrige pas ; car, si elle voyait que sa faute la rend servante et esclave du néant et la conduit à l'éternelle damnation, elle préférerait mourir qu'offenser Dieu et son àme. Mais l'amour-propre lui fait oublier et violer le vœu qu'elle a fait; car par amour d'ellemême elle possède et désire les richesses et les honneurs
du monde , ce qui est la ruine et la honte de la vie religieuse. Savez -vous ce qu'entraîne cette possession des richesses contraire au vœu de pauvreté et aux règles de l'Ordre? L'impureté et la désobéissance. Pourquoi l'impureté? Parce que la possession des richesses occasionne des relations dangereuses. Si elle n'avait rien à donner, elle n'aurait d'autre amitié que celle des serviteurs de Dieu , qui n'aiment pas pour leur intérêt, mais seulement pour Jésus crucifié ; et n'avant rien à donner, les serviteurs du monde , qui ne cherchent autre chose que l'avantage qu'ils en retirent, ou Je plaisir coupable qu'ils y trouvent, se seraient retirés si elle n'avait eu rien à donner et si elle ne voulait plaire qu'à Dieu. De même , parce que son esprit est corrompu et superbe , elle tombe aussitôt dans la désobéissance, elle ne veut croire qu'à elle, et les choses vont toujours de mal en pire, tellement que le temple de Dieu devient le temple du démon KUe est bannie des noces de la vie éternelle parce qu'elle est dépouillée du vêtement de la charité.
10. Ainsi donc, très-chères Sœurs, puisqu'il est si dangereux de ne pas observer les vœux que nous avons faits, appliquons- nous à y être fidèles; considérons combien notre nudité nous rend malheureuses , et comprenons combien le vêtement nuptial est utile à nos âmes et agréable à Dieu , afin que nous en soyons parfaitement revêtues. Comme unique moyen, je vous ai dit que je désirais vous voir fondées dans la vraie et parfaite charité, et je vous conjure par l'amour de Jésus crucifié de le faire ; secouons le sommeil, et mettons pour jamais un terme à notre misère et à notre imperfection, car le temps ne nous appartient pas. La condamnation est prononcée, la sentence est portée, nous devons
mourir, et nous ne savons pas quand. La hache est déjà à la racine de notre arbre; il ne faut donc pas compter sur le temps que nous ne sommes pas sûrs d'avoir, mais il faut maintenant anéantir notre volonté propre et mourir péniblement à nous-mêmes par amour de la vertu.
11. A vous, Mère Prieure, je dis que vous devez donner l'exemple d'une vie sainte et irréprochable , afin que vous puissiez enseigner avec vérité les filles qui vous sont soumises , les reprendre et les punir lorsqu'il en est besoin. Évitez les rapports avec les séculiers, et les conversations avec les faux dévots; fermez les grilles et le parloir, à moins que la nécessité ne le demande. Invitez vos religieuses à être pauvres dans leurs cellules, pour qu'elles n'aient rien adonner, et faites-leur retrancher les ornements , les tapis , les lits de plumes , les vêtements frivoles et déshonnêtes, si elles en ont, comme je le crains. Faites ainsi la première , ma trèschère Mère, afin que votre exemple entraîne les autres. Que le chien de votre conscience aboie et morde, en pensant que vous aurez des comptes à rendre à Dieu. Ne fermez pas les yeux pour ne pas voir, parce que Dieu vous voit , et vous n'aurez pas d'excuse. Il faut avoir toujours les yeux ouverts sur celles qui vous sont confiées. Je suis certaine que vous le ferez si vous avez le vêtement nuptial ; je vous en prie , et je m'engage à prier sans cesse pour vous, et à vous aider à porter votre fardeau avec toute la charité que Dieu me donnera. Tâchez que je reçoive de bonnes nouvelles. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
■ÊÉÊt^.