‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 22 sur 115 · CI (55). — A DOM JACQUES · texte numérisé non relu

CI (55). — A DOM JACQUES

RELIGIEUX CHARTREUX, DANS LE MONASTÈRE DE PONTIGNÀNO, PRÈS DE SIENNE {\).

De la patience el de ses fruits dans l'àme. — Elle est le signe de toutes les vertus.

AU WOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Mon très-cher Père et Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir affermi dans une sainte et vraie patience, qui montre si les vertus sont vivantes ou non dans l'àme. La patience ne se prouve qu'au temps de l'adversité , car sans trihulation cette vertu n'existe pas; celui qui n'est pas affligé n'a pas besoin de patience, puisque personne ne lui fait injure. Je dis que la patience montre si les vertus sont ou ne sont pas dans l'âme. Comment vojons-nous qu'elles n'y sont pas? Par l'impatience. Voulez -vous voir si les vertus sont encore imparfaites, et si la racine de l'amour- propre

(1) Dom Jacques de Tondi, de Sienne, était disciple de sainte Catherine, et l'ami intime d'Etienne Maconi, auquel il succéda comme prieur de la chartreuse de Pontignano. Il fut un des témoins dans le procès de Venise, en 1411.

vit encore dans l'âme? Examinez le fruit qui en sort au moment de l'affliction; si c'est un fruit de patience, c'est un signe que la racine de la volonté propre est morte , et que les vertus sont vivantes ; si c'est un fruit d'impatience, il est évident que la racine de la volonté propre est encore vivante , et qu'elle n'est point insensible , car ce qui vit est sensible, tandis que ce qui est mort ne sent rien. Les vertus ne sont pas dans cette âme.

2. Mais remarquez qu'il y a deux sortes d'impatience : la première donne la mort, parce qu'elle vient de la mort ; la seconde empêche la perfection , parce qu'elle vient de l'imperfection. Ainsi, il y a deux états : un état de vie et un état de mort, celui de ceux qui sont dans le péché mortel. Tous ont à souffrir les tribulations et les persécutions du monde , parce que cette vie ne se passe pas sans peine, dans quelque position qu'on se trouve. Il y a l'impatience de ceux qui haïssent, et ne peuvent souffrir le prochain, qui murmurent contre Dieu, et qui jugent en mal ce que Dieu fait pour leur bien pour les ramener à la grâce, et les retirer de la mort du péché mortel dans leur ignorance et leur misère. Leur racine n'a plus la sève de la grâce ; elle ne produit que le fruit empoisonné de l'impatience, et ce signe de l'impatience prouve que la mort est dans l'âme. J'ai dit qu'il y a une autre impatience , qui empêche la perfection , et c'est la vérité. Elle montre l'imperfection; et si l'âme ne s'en corrige pas, elle s'expose à perdre le fruit de ses efforts, et à vivre dans une peine continuelle.

3. Cette impatience de ceux qui se sont retirés des ténèbres du péché mortel, et qui sont en état de grâce , d'où vient -elle? Elle vient de ce que la racine de l'amour-propre n'est pas encore morte en eux ; ils sont

encore imparfaits , et ils s'aiment avec cette tendresse qui leur fait avoir compassion d'eux-mêmes. Car celui qui s'aime se plaint , et voudrait que chacun prît part à sa peine. Quand il voit qu'on n'a pas compassion de lui, il s'en afflige; et ainsi les tribulations, l'infirmité du corps, le trouble de l'esprit, les persécutions des hommes et les épreuves de tout genre lui causent une peine, qui se joint à celle qu'il ressent de vouloir être plaint par les autres. Tl tombe dans l'impatience et souvent dans les murmures et les jugements à l'égard du prochain, dont il juge mal l'intérieur. Car souvent les autres pourront avoir compassion de lui , sans le laisser paraître. Tout cela vient de ce que la racine de l'amour-propre n'est pas morte en lui. Qu'est-ce qui le montre? L'impatience, comme je l'ai dit; car elle a fait naître un fruit imparfait, mais non pas un fruit de mort, parce qu'il est exempt de péché mortel ; il se plaint seulement de ses peines et du prochain , qui lui paraît ne pas assez compatir à son affliction. C'est là une imperfection, qui empêche la grande perfection du solitaire et des autres religieux , qui ont quitté l'état imparfait de la charité commune des séculiers pour vivre dans la grâce et dans un état supérieur , où ils doivent être des modèles d'obéissance , de patience par l'entier sacrifice de leur volonté.

4. Qui pourrait dire les inconvénients qui en résultent? Personne, je crois; mais il y en a trois principaux qu'éprouve celui dont la volonté n'est pas morte. Le premier est qu'il est infidèle, et non fidèle à la lumière de la foi vive. Il a mis un nuage sur l'œil de son intelligence , où elle est la pupille de la lumière de la foi ; et dès qu'il a eu le malheur de mettre ainsi le nuage de

l'amour-propre sur sa \ue et d'obscurcir la lumière de la foi, il fait aussitôt une seconde et troisième chute en tombant dans la désobéissance , qui fait naître l'impatience, et dans le jugement, qui conduit au murmure. Et si vous y réfléchissez bien, ces trois défauts ne sont jamais l'un sans l'autre. Il ne faut donc pas douter que si la racine de l'amour-propre n'est pas morte en nous, notre vue fera obscure, et tous les fruits des vertus seront imparfaits , parce que toute perfection consiste à faire mourir notre volonté sensuelle, et à faire vivre notre raison dans la douce volonté de Dieu.

5. Celui dont la volonté est vivante et imparfaite, désobéit aussitôt à Dieu et à son supérieur; car, s'il était obéissant, il recevrait avec respect les obligations que Dieu et son supérieur lui imposent; mais parce qu'il n'est pas obéissant, et qu'il résiste par sa volonté vivante, il tombe dans l'impatience contre Dieu, et par conséquent dans la désobéissance ; la volonté de Dieu est que nous portions avec patience toutes nos obligations , de quelque côté qu'il nous les envoie , et que nous les recevions de lui avec une véritable patience, et avec le même amour qui les lui fait donner. Car tout ce qu'il donne ou permet est toujours pour notre sanctification, et nous devons le recevoir avec reconnaissance. En ne le faisant pas, nous lui désobéissons, et nous tombons dans le murmure et dans le faux jugement par tendresse pour nous-mêmes, par orgueil et par intidélité, en voulant servir Dieu à notre manière. Si nous étions véritablement persuadés que toute chose vient de Dieu, excepté le péché, et qu'il ne peut vouloir que notre bien, comme nous le voyons et nous le goûtons dans le sang de Jésus crucifié, qui ne se serait pas fait notre

Rédempteur s'il avait voulu autre chose que notre sanctification ; si, dis-je, nous en étions bien convaincus, et si la lumière de la foi n'était pas obscurcie en nous par l'amour-propre, nous serions obéissants, nous recevrions avec respect ce que Dieu nous envoie , et nous jugerions qu'il le fait pour notre bien par amour et non par haine. Mais parce que nous sommes infidèles, nous en souffrons; nous sommes impatients des peines que nous supportons , et nous désobéissons à notre supérieur en voyant seulement sa volonté et non pas la volonté de Dieu en lui.

6. Souvent le supérieur aura une bonne et sainte intention dans ce qu'il ordonnera , et l'inférieur infidèle et désobéissant pensera tout le contraire. Cela vient de son orgueil et de ce que la racine de l'amour-propre n'est pas morte en lui; car si elle était morte, il n'agirait pas ainsi, puisqu'il est entré dans l'Ordre pour obéir parfaitement et sans aucune peine , comme le fait l'humble obéissant. Lors même que son supérieur serait un démon, et que ses ordres seraient très -pénibles, l'obéissant véritable les reçoit avec patience, parce qu'il juge que la volonté de Dieu est que son supérieur agisse ainsi à son égard, ou pour les besoins de son salut, ou pour le faire arriver à une plus grande perfection. Et alors il reçoit avec paix et tranquilité d'esprit ce qu'on lui ordonne, et il jouit d'un avant-goùt de la vie éternelle en cette vie. Et parce que sa volonté est morte, et qu'il marche à la lumière de la Foi dans le chemin de l'obéissance , il goûte le doux et tendre fruit de la patience avec force et persévérance jusqu'à la mort. Ce fruit montre qu'il est véritablement sorti de l'imperfection , et qu'il est arrivé à la perfection.

7. Celui qui n'obéit pas montre aussi ses défauts par l'impatience. Nous voyons qu'il se scandalise toujours, à moins que tout ne marche à son gré, et que son supérieur ne fasse ce qu'il veut; si le contraire arrive, il est tout bouleversé. Pourquoi? Parce qu'il est vivant; s'il était mort, cela n'arriverait pas. Celui-là est faible, et tombe pour la moindre paille qu'il trouve à ses pieds. Si son supérieur lui commande quelque chose qui ne lui plaît pas, il se trouble. S'il est malade, il s'impatiente par compassion pour son corps. Il dira souvent, pour s'excuser, si j'avais une autre maladie, je la supporterais plus facilement, mais mon mal ne se voit pas, et on n'y croit pas ; il m'empêche de remplir mon devoir , et d'observer la règle comme les autres, et on ne veut pas me laisser tranquille. Celui qui parle ainsi est imparfait et peu éclairé. Il est trompé par la faiblesse et l'amour qu'il a pour lui-même. Qu'est-ce qui le prouve? L'impatience qu'il a , parce qu'il lui semble que les autres ne le plaignent pas. Il veut choisir le moment, le lieu et la peine à sa manière. Il ne doit pas faire ainsi; mais il doit s'humilier sous la main puissante de Dieu, recevoir tout avec respect et faire ce qui lui est possible de faire. Quand il ne peut pas remplir ses fonctions et ses autres exercices comme les autres, il doit satisfaire à. l'obligation de la patience , parce que Dieu ne nous demande pas au-dessus de nos forces; mais il nous demande l'amour, le saint désir et la patience pour supporter la peine et la fatigue, en quelque temps, en quelque lieu que nous soyons, en combattant et en détestant la sensualité.

8. Ainsi font ceux qui veulent être parfaits ; et de cette manière, ils goûtent la vie éternelle' au milieu des

peines qu'ils ont en cette vie La peine n'est plus une peine, mais une consolation, quand on pense qu'elle rend conforme aux opprobres de Jésus crucifié Le serviteur ne Ycut pas suivre une autre voie que le maître. Il souffre avec respect en se baignant et en se noyant dans le sang de Jésus crucifié, ce sang où l'âme se nourrit par la charité , et où meurt sa volonté. Lorsque la volonté est morte , toute pensée disparaît, parce que la volonté est la seule chose qui rende pénibles les tribulations. Dès que notre volonté est morte, et que nous sommes revêtus delà volonté de Dieu, la peine nous devient un plaisir; et le plaisir sensuel, à cause de la sainte haine de nous-mêmes, nous deviendra pénible, parce que nous verrons que la voie du plaisir n'est pas la voie de Jésus crucifié. Les saints ne l'ont pas suivie, et le royaume du ciel, la vie éternelle, ne s'achète pas, ne se vend pas par le plaisir. Le règne de Dieu s'acquiert et se gagne par la pauvreté volontaire, par l'amour de la souffrance ; il faut souffrir beaucoup , et trouver pénible le plaisir. La volonté alors est d'accord avec la volonté de Dieu , et l'àme reçoit dès cette vie, comme je le disais, un avant-goût de la vie éternelle.

9. Elle ne tombe pas dans le troisième défaut, dans les jugements téméraires ; mais elle juge toujours la volonté de Dieu avec justice et amour. Comme elle voit qu'elle est aimée de lui, elle reçoit tout avec amour. EUe ne juge pas non plus la volonté des hommes en aucune chose ni en aucune circonstance, malgré les injures et les persécutions qu'ils peuvent lui faire ; mais elle juge seulement que Dieu le permet pour son bien et pour éprouver sa vertu. Elle ne jugera jamais les serviteurs de Dieu , ni aucune action des créatures ; et lors

même qu'elle voit un mal évident , elle ne le voit pas, et ne doit pas le voir pour le juger et pour murmurer, mais pour en avoir compassion et pour se charger elle-même des défauts du prochain devant Dieu. Ainsi le veut la charité ; elle défend de faire ce que font les imparfaits , qui sont encore aveuglés par l'amour d'eux-mêmes, et qui semblent ne pouvoir vivre qu'en jugeant les autres, non-seulement les gens du monde, mais encore les serviteurs de Dieu, qu'ils voudraient conduire à leur façon; s'ils ne font pas ce qu'ils désirent, ils se scandalisent à leur sujet, et souvent , sous l'apparence delà compassion, ils tombent dans le murmure. Ils veulent imposer des lois à l' Esprit-Saint, et ils ne s'en aperçoivent pas. Pourquoi ne s'en aperçoivent- ils pas? Parce que le démon leur couvre les yeux du voile de la compassion ; mais cette compassion est plutôt un principe d'envie et d'orgueil, qui leur fait croire qu'ils en savent plus que les autres. Si c'était la compassion et le zèle du salut des âmes et de l'honneur de Dieu, ils seraient charitables, et le montreraient aux personnes même qui leur font de la peine; ils y gagneraient et le prochain aussi , et ils se réjouiraient s'ils étaient véritablement généreux, en voyant à la lumière que Dieu a des moyens et des chemins différents avec ses serviteurs.

10. La souveraine Bonté se manifeste de diverses manières, et le Christ béni a dit : « Il a y plusieurs demeures dans la maison de mon Père (I). » Qui pourrait dire la diversité des moyens, des visites , des dons et des grâces de Dieu non-seulement dans les créatures, mais dans une seule âme? Car comme les vertus sont diffé-

(1) S. Jean, xiv, 2.

rentes, quoiqu'elles soient toutes marquées du signe de la charité , la conduite et les œuvres des serviteurs de Dieu sont aussi très-différentes ; non pas que celui qui a parfaitement Ja vertu de charité n'ait pas aussi toutes les autres , mais chacun en a une particulière qui domine toutes les autres. Delà les différences de vie. Celui qui a surtout la charité met tout son bonheur à l'exercer à l'égard du prochain; celui qui a l'humilité recherche avec passion la solitude. L'un aime la justice, l'autre la liberté que donne une foi vive , qui semble ne rien craindre. D'autres aiment la pénitence, et se livrent tout entiers à la mortification de leurs corps; d'autres s'appliquent à tuer leur volonté propre par une véritable et parfaite obéissance. Ainsi les moyens sont différents, quoique tous courent dans la voie de la charité.

11. Les saints qui jouissent de la vie éternelle l'ont tous suivie, mais de diverses manières; car l'un ne ressemble pas à l'autre. Il y a la même différence parmi les anges qui ne sont pas tous égaux. Aussi une des joies de l'àme dans la vie éternelle, c'est de voir la grandeur de Dieu dans la variété des récompenses qu'il donne à ses saints. Nous trouvons la même variété dans les choses créées, qui diffèrent toutes d'une manière ou d'une autre : et cependant elles ont toutes été faites par le même motif; Dieu les a créées avec le même amour. Et c'est la gloire de Dieu que peut contempler celui qui a la lumière, et qui veut connaître sa grandeur, car il la trouvera dans les choses visibles et invisibles , comme je l'ai dit.

12. Celui-là donc est bien fou, bien insensé, qui veut faire la loi aux créatures, et qui se scandalise lorsqu'elles n'agissent point à son gré. 11 ne faut pas tomber dans de

pareils jugements ; mais il faut voir avec joie et respect la conduite des serviteurs de Dieu , et dire humblement en soi-même : Grâces vous soient rendues, Seigneur, des voies si diverses que vous faites suivre à vos créatures. Et quand on voit des fautes évidentes dans les serviteurs du monde, il faut en avoir compassion devant Dieu, et en avertir charitablement le prochain , si on le peut. Ainsi fait celui qui possède véritablement la charité et l'humilité, et qui ne présume pas de lui-même. 11 ne se trouble pas, et ne se scandalise ni de ce qu'il souffre, ni du supérieur qui lui rend pénible l'obéissance ; mais il obéit jusqu'à la mort en toute chose, excepté en ce qu'il voit en dehors de la volonté de Dieu. Car ce qu'il voit être une offense contre Dieu, il ne doit pas le faire; mais pour tout le reste, il doit obéir. Il ne se scandalise pas non plus du prochain , ni des injures qui lui sont faites, ni des différences de conduite qu'il voit dans les autres ; mais il est content de tout, il en profite, il en retire des fruits par la vertu de charité, qui est dans son âme. Qui le prouve? La vertu de patience , qui manifeste la perfection de l'àme, comme son défaut, c'est-à-dire l'impatience, manifeste au contraire l'imperfection.

13. Il est donc bien vrai que la vertu de patience est le signe qui montre si l'homme est parfait ou imparfait. Vous êtes appelé à une grande perfection ; vous devez donc être patient , comme je l'ai dit , en baignant et en noyant votre volonté propre dans le sang de Jésus crucifié; autrement, vous manqueriez à la perfection de l'état dans lequel vous vous êtes engagé , et vous tomberiez dans la seconde impatience dont nous avons parlé. Aussi je vous ai dit que je désirais vous voir affermi dans une vraie et sainte patience, afin qu'au milieu de

vos peines vous goûtiez les arrhes de la vie éternelle , et que vous receviez enfin la récompense de vos travaux. Pour cela, reposez- vous sur la Croix avec le doux Agneau sans tache. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

cil (56). -- A DOM CHRISTOPHE,

RELIGIEUX DE Là CHARTREUSE DE SAINT- MARTIN , A NAPLES (1).

Dieu permet les tribulations et les tentations pour notre bien. — Quels sont les moyens de les supporter et d'en profllcr.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très-cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de voir en vous la lumière et le feu de l'Esprit- Saint. Cette lumière dissipe toutes les ténèbres , et ce feu consume toute impatience et tout amourpropre qui peuvent être dans l'àme corporellement ou spirituellement. J'ai donc un grand désir de voir en vous cette lumière et ce feu; car, ainsi que vous me l'avez écrit, vous éprouvez dans votre corps et votre esprit des mouvements et des peines qui rendent nécessaire cette lumière. Pourquoi, très- cher Père, avezvous besoin de cette lumière? Parce que c'est par elle que voit l'œil de l'intelligence : car, comme dans la vision de Dieu consiste notre béatitude , de même, dans

(1) La magnifique chartreuse de Saint-Martin, située au-dessous du fort Saint-Elme, domine le golfe et la ville de Naples.

la Tision et la connaissance de nous-mêmes et de la bonté de Dieu à notre égard , nous recevons la lumière de la grâce du Saint - Esprit ; et cette lumière , cette grâce, fortifie l'âme et l'excite à porter avec désir et patience les inGrmités , les tribulations et les tentations qui nous viennent des hommes , du démon ou de la cliair, sans vouloir choisir le moment et la manière , mais les recevant toujours et en toute circonstance avec respect. Ainsi fait celui qui est revêtu de la douce et éternelle volonté de Dieu ; car, aussitôt que l'homme applique l'œil de son intelligence à connaître et à voir la volonté de Dieu en lui et ce qu'elle demande, il trouve que Dieu ne cherche et ne demande autre chose de lui que sa sanctification. S'il avait voulu autre chose. Dieu ne nous aurait pas donné le Verbe son Fils , et son Fils n'aurait pas donné sa vie avec un si ardent amour.

2. L'âme voit que tout en cette vie arrive pour son bien par la permission de Dieu , les maladies du corps comme les tentations de l'esprit. Sa volonté règle tout, et ne permet rien qui ne puisse nous être utile. Une feuille d'arbre ne tombe pas sans l'ordre de la Providence, Dieu nous laisse tenter pour éprouver notre vertu et augmenter sa grâce , non pas pour que nous soyons vaincus , mais pour que nous soyons vainqueurs en ne nous confiant pas dans notre force , mais dans le secours divin , et en disant , avec l'apôtre saint Paul : « Je puis tout en Jésus crucifié , qui est en moi et me fortifie (1), » En agissant ainsi, le démon sera vaincu. Le moyen certain de le vaincre , c'est de se dépouiller de sa volonté et de se revêtir de celle de Dieu , en pen-

(1) Philip,, IV, 13.

sant qu'il permet tout pour notre sanctification ; car l'unique cause des peines de l'àme est la volonté propre. Le démon le sait bien; et, comme il ne peut tromper les serviteurs de Dieu dans les choses qui paraissent mauvaises et qui révoltent trop leur conscience, il s'applique à les tromper sous des apparences de vertu , en les troublant par des scrupules. Il dit au malade : Si tu étais bien portant, tu pourrais beaucoup mieux faire. Il dit à celui qui est triste intérieurement et qui résiste : Si tu n'avais pas ces tentations, tu plairais à Dieu , ton esprit serait tranquille, et tes actions seraient plus parfaites et plus méritoires. Il veut ainsi lui persuader qu'avec ces pensées et ces combats on ne peut rien dire et rien faire qui soit agréable à Dieu. Le démon gagne plus sur les serviteurs de Dieu par le trouble que par tout autre moyen. Il ne peut les séduire en leur présentant le mal , et il veut les faire tomber en le cachant sous l'apparence de la vertu.

3. Soyez convaincu , mon très-cher Père , que Dieu permet en nous ces épreuves pour exercer notre patience, notre force, notre persévérance. Ces vertus viennent de la connaissance de nous-mêmes ; car, dans le combat, je reconnais mon néant. Si j'étais quelque chose , je me délivrerais moi-même ; mais je ne puis faire cesser les tempêtes de mon àme dans les maladies de mon corps. Nous pouvons seulement vaincre par la volonté qui résiste ; et c'est dans cette volonté que nous trouvons la bonté de Dieu , car son amour ineffable nous a donné cette volonté libre en laquelle réside le vice ou la vertu. Elle est véritablement maîtresse ; ni le démon, ni les créatures ne peuvent la forcer au moindre péché , si elle n'y consent. L'àme prudente, qui le sait, se réjouit II. 9

au milieu des combats , parce qu'elle voit que Dieu les permet pour la rendre meilleure et pour éprouver sa vertu , car la vertu n'est jamais éprouvée que par son contraire. Sans cela l'âme ne peut montrer sa vertu, comme la femme qui a conçu un fils ne peut le montrer qu'en le mettant au jour. De même l'àme , si elle n'enfante pas la vertu au milieu des peines de toutes sortes , qu'elles viennent de la chair, du démon ou des hommes, ne peut jamais voir si elle l'a ou non. Bien souvent l'àme dont la vertu n'a pas été éprouvée, est prête à souffrir tout pour son Dieu ; et quand Dieu voit qu'elle a ce désir, aussitôt elle l'éprouve , afin de voir si son amour est fidèle ou mercenaire.

4. L'àme montre qu'elle est fidèle quand elle ne se trouble pas plus dans la tribulation que dans la consolation ; elle voit que toute chose se fait par la permission de Dieu , et elle se réjouit de tout ce qui arrive , parce que sa volonté est unie à celle de Dieu. Mais si elle est esclave, c'est-à-dire, si dans le temps de l'épreuve elle veut fuir la peine , elle est mercenaire et non fidèle, et elle doit alors se corriger. 11 est donc bien vrai que Dieu permet tout ce qui nous arrive pour augmenter en nous la grâce et éprouver la vertu, parce que l'àme se connaît mieux ainsi , et cette connaissance l'humilie et l'empêche de s'enorgueillir. Elle connaît la bouté de Dieu à son égard , en voyant qu'il conserve sa volonté, qui résiste aux attaques et aux illusions du démon. Telle est la volonté de Dieu, qui n'agit pas pour une autre fin. Mais, quelle est la volonté perverse du démon? C'est de faire tomber l'àme dans l'ennui, le trouble , la tristesse et les scrupules de conscience.

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