L'ancien ennemi ne cherche pas à nous porter à
des péchés honteux , en excitant des mouvements déréglés en nous, avec l'espérance de nous faire tomber. Il voit bien que la volonté est décidée à mourir plutôt qu'à pécher ; mais il agit de la sorte pour nous tromper et nous faire croire qu'il y a des fautes où il n'y en a pas. 11 nous dit : Tes œuvres et tes prières doivent être faites avec une grande pureté d'esprit et de cœur, et tu les fais avec de pareilles pensées ! 11 parle ainsi pour nous dégoûter de la prière et nous la faire abandonner par ennui et par tristesse , avec toutes nos bonnes œuvres. Il cherche seulement le moyen de nous faire jeter par terre les armes avec lesquelles nous nous défendons, car il lui est plus facile de nous vaincre de cette manière que de l'autre. Notre défense est la sainte prière et les saintes pensées fondées sur la douce et éternelle volonté de Dieu ; dans cette volonté l'àme ne se cherche pas pour elle , mais elle se cherche pour Dieu ; elle cherche le prochain pour Dieu , et Dieu pour Dieu , et non pour son avantage , mais parce qu'il est la souveraine , l'éternelle Bonté , si digne d'être aimée et servie ; aussi elle l'aime et le sert en tout temps et en toute occasion. Elle est ferme comme un roc inébranlable; elle s'élève audessus d'elle-même par un ardent désir, elle se conduit avec une sainte haine d'elle-même, en se reconnaissant digne de toutes les peines qu'elle souffre , et indigne de la récompense qui suit ces peines. Son humilité lui persuade qu'elle est indigne de la paix et du calme de l'esprit, et elle se réjouit d'être sur la Croix avec Jésus crucifié. Elle veut se rassasier d'opprobres, de peines , de mépris et d'affronts , afin de pouvoir ressembler au Christ ; car elle voit que l'àme ne peut s'unir au Créateur que par amour j et par amour pour Jésus- Christ elle
choisit cette vie comme la meilleure et la plus parfaite qu'elle puisse avoir, puisqu'il nous a enseigné que c'était la voie de la vérité et de la lumière lorsqu'il a dit : « Je suis la voie , la vérité , la vie ; celui qui va par cette voie ne s'égare pas, mais il va par la lumière (1). »
6. Aussi , les serviteurs de Dieu qui veulent le suivre, s'ils pouvaient fuir l'enfer, gagner le paradis et quitter le monde sans jamais souffrir, ne le voudraient pas ; ils aiment mieux vivre dans la souffrance pour éviter l'enfer et mériter la vie éternelle , afin de ressembler à leur bien-aimé Jésus. S'ils sont malades, ils s'en réjouissent, parce qu'ils se voient vengés de leur corps et de cette loi mauvaise qui combat contre l'esprit ; s'ils sont dans les ténèbres et les combats intérieurs , ou dans les tentations de blasphèmes, de désespoir et d'infidélité dont le démon les tourmente, ils s'en réjouissent avec une humilité sincère , parce qu'ils se regardent indignes de la paix ; et ils ne s'inquiètent pas des fatigues , mais ils s'appliquent à conserver inébranlable le rocher de leur volonté, afin qu'il ne cède jamais à la tentation ; car ils comprennent que par la grâce de Dieu le rocher de la volonté reste fort tant qu'elle refuse son consentement, et ils n'ont pas d'autres peines que la crainte d'offenser Dieu.
7. Je ne veux pas même que cette crainte vous tourmente , car il me semble que le démon vous cause beaucoup de troubles, quoique toutes vos peines soient réduites à celle-ci. Vous savez que cette peine doit être raisonnable, c'est-à-dire fondée sur l'humble connaissance de vous-même et sur la connaissance de la bonté
(1) S.Jean, xiv, 6.
de Dieu , qui vous conserve la volonté ; et , de cette manière , cette peine vous sera profitable ; elle engraissera votre àme dans la vertu , au lieu de la consumer dans le désespoir ; et elle vous donnera la douce vertu d'humilité par la connaissance de vous-même, et la vertu de la charité par la connaissance de la Bonté divine : ce sont les deux ailes qui font voler l'àme jusqu'à la vie éternelle. Il ne serait pas bon d'avoir seulement la crainte du péché sans l'unir à l'espérance de la divine miséricorde ; car le démon ne veut que vous faire tomber dans la confusion et la tristesse, qui dessèchent l'àme. Dans cette confusion et cette tristesse, l'àme jette à terre les armes que le Saint-Esprit lui avait données , c'est-àdire cette volonté conforme à la volonté de Dieu , pour se servir ensuite de sa volonté propre ; sous prétexte de mieux servir Dieu , elle veut se délivrer de la maladie et des peines d'esprit qu'elle ressent. Elle se dit : Je pourrais mieux et plus généreusement servir mon Créateur. C'est une erreur, et cette erreur vient de la crainte déréglée que le démon lui donne ; il le fait pour la revêtir de la volonté propre; et alors elle conçoit une impatience qui la rend insupportable à elle-même , une préoccupation d'esprit, une opinion personnelle qui lui fait choisir ses voies et ses moyens selon son caprice, et non pas selon le bon plaisir de Dieu.
8. Je ne veux plus vous voir cette confusion , cette tristesse, cette volonté propre, mais la joie, l'ardeur de l'amour, la lumière du Saint-Esprit, avec un cœur généreux et sans crainte. Revêtez-vous de la douce , de l'éternelle volonté de Dieu, qui a permis et permet toutes les peines que vous souffrez dans votre corps et dans votre àme , et il le fait pour votre sanctification ;
il vous donne tout par amour et non par haine. Prenons donc les armes, et terrassons le démon parla soumission à l'éternelle Volonté. Chassons une pensée par l'autre, c'est-à-dire les pensées du démon par les pensées de Dieu. Si vous me dites : Je ne puis penser à Dieu , ni réciter mon o£Bce , ni faire aucune bonne œuvre à cause de mes souffrances et des tempêtes qui troublent mon esprit , je vous répondrai : Ne vous découragez pas , mais , dans vos souffrances , exercez votre patience , car c'est pour cela qu'elles vous sont données ; au milieu des tentations du démon , appliquez-vous à votre office et aux saintes pensées de Dieu, JN 'occupez pas votre esprit à discuter avec le démon, pour lui résister, ce qui vous troublerait davantage; mais faites en sorte qu'il soit hors de chez vous : et vous le pouvez, car il n'entre que si la volonté consent ; tant qu'elle ne consent pas , l'ennemi n'entre pas dans la maison , mais il frappe à la porte. L'âme , pour se défendre , ne doit pas prendre la flèche du démon et chercher à l'en frapper, car elle ne l'atteindrait pas en voulant discuter avec lui; mais qu'elle prenne la flèche de la volonté de Dieu et de la haine d'elle-même, et elle le blessera en lui répondant : Si, pendant toute ma vie, mon Créateur veut que je souffre cette peine, je suis prêt à y consentir pour la gloire et l'honneur de son nom. Elle dira aux tentations : Sojez les bienvenues ; — je les reçois comme mes meilleures amies, car elles sont l'occasion et le moyen de me tirer du sommeil de la négligence et de me faire pratiquer la vertu.
9. Réjouissez -vous donc et S03ez dans l'allégresse ; persévérez jusqu'à la fin , et préférez plutôt mourir que de quitter le poste où Dieu vous a appelé. Mais em-
brassez la Croix par la patience , et cachez-vous dans le sein de Dieu avec vos peines ; fixez les yeux sur l'Agneau immolé pour vous , et soyez toujours content de ce que Dieu vous donne et vous destine. Nous devons faire ainsi parce que nous sommes certains que Dieu nous appelle et nous choisit ce qui peut nous rendre plus agréables à ses yeux. Vous irez ainsi de lumière en lumière, et les peines souflFertes pour Jésus crucifié vous seront délicieuses , tandis que les jouissances et les consolations du monde vous deviendront amères. Vous commencerez à goûter dès cette vie les arrhes de la vie éternelle ; car la principale béatitude de l'âme dans le ciel , c'est d'être affermie pour toujours dans la volonté du Père. Elle goûte ainsi la douceur divine, mais elle ne la goûte jamais au ciel, si elle ne s'en est pas revêtue sur terre, où nous sommes pèlerins et voyageurs. Quand elle s'en est revêtue, elle goûte Dieu par la grâce dans ses peines ; sa mémoire s'emplit du sang de l'A gneau sans tache ; son intelligence s'ouvre et contemple l'amour ineffable que Dieu a manifesté dans la sagesse du Fils , et alors l'amour qu'elle trouve dans la bonté du Saint-Esprit chasse l'amour-prppre et l'amour des choses créées , pour n'aimer que Dieu.
10. Ne craignez donc pas, mon très-cher Père, mais souffrez avec joie pour vous conformer à la volonté de Dieu. Dans la maladie, dans la santé ou dans quelque position que ce soit, il ne vous demande autre chose maintenant que la patience et la force, avec une douce persévérance. Cette persévérance, vous l'aurez, si vous prenez dans votre cœur la résolution de ne vouloir que des fatigues et des peines pour obtenir la couronne qui se donne à la force et à la persévérance. Elle
appartient à l'âme qui est éclairée et embrasée du feu de l'Esprit-Saint. Nous ne pouvons avancer autrement, et c'est le seul moyen d'acquérir ou de perdre , comme je vous l'ai expliqué. Aussi je vous ai dit que je désirais voir en vous la lumière et l'ardeur du Saint-Esprit; je prie et je prierai l'éternelle et souveraine Vérité de vous en remplir si parfaitement , que vous connaissiez le trésor des tribulations et des tentations qu'il vous a confié par amour pour que vous soyez au nombre de ses élus, pour qu'il vous récompense de vos peines dans son éternelle vision. Je ne vous en dis pas davantage. S'il plaît à la bonté de Dieu que vous le serviez dans le couvent de la Gorgone, je suis persuadée que les choses se feront de la manière qui vous sera le plus profitable. Soyez donc content en tout lieu , et prenez garde de ne pas écouter votre corps avec trop de tendresse. Soyez content de la vie des autres Frères et religieux, qui sont de la même nature que vous. Dieu veille sur vous comme sur eux. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.
cm (57). — A DOM PIERRE DE MILAN ,
DE l'ordre des chartreux.
11 faut bénir Dieu dans les tentations, et déjouer les ruse» du démon en détruisant en nous la volonté propre.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très-cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir louer et bénir Dieu en toute circonstance. Mais je ne sais comment nous pourrions rendre à Dieu cette action de grâce que nous lui devons, si nous n'avons pas la lumière qui fait discerner ce qui est digne de louange ou de blâme. Sans la lumière, l'homme est trompé par les ténèbres, et il prend le blanc pour le noir, et le noir pour le blanc. Cette lumière est donc bien nécessaire : elle nous fait asseoir sur le siège de notre conscience pour juger raisonnablement les choses et dissiper le nuage de l'amour-propre , de cet amour sensuel que l'homme a pour lui-même. Cet amour est un poison qui infecte l'àme et corrompt le goût du saint désir, tellement que les choses amères lui paraissent douces , et les douces amères ; il aveugle
l'âme , en ne lui laissant plus connaître et discerner la vérité. Ceux qui ne la connaissent pas ne l'aiment pas , et ne peuvent, par conséquent, rendre gloire à Dieu et bénir son nom. Ils tombent dans l'ennui, le dégoût , l'injustice à l'égard de Dieu et du prochain , en jugeant tout selon la faiblesse de leur esprit, et non selon la vérité. Le serviteur du monde juge que ses honneurs et ses plaisirs sont très - désirables , tandis qu'au contraire, lorsque l'homme s'y attache avec un aoiour déréglé, ils deviennent les instruments de sa ruine, en le privant de Dieu par la grâce.
2. Les tribulations et les persécutions du monde paraissent amères, et elles sont d'une grande douceur; car, si on le veut , elles servent à mériter en nous ramenant à Dieu , en nous faisant connaître notre néant , la fragilité et la vanité du monde. Mais les hommes sont si aveugles , qu'ils fuient la vertu pour fuir la fatigue , et au lieu de trouver le bonheur ils le perdent; ils éprouvent des peines de toute sorte ; ils deviennent insupportables à eux - mêmes et se rendent les martyrs du démon ; ils n'atteignent pas ainsi leur but. 11 en est de même des serviteurs de Dieu qui conservent encore les complaisances de l'amour -propre. C'est un nuage qui ne prive pas entièrement de la lumière; il laisse quelque clarté, mais il cache le disque du soleil. Il est pénible à ceux-là de se délivrer de leurs convoitises spirituelles ou temporelles , surtout quand la sensualité se cache sous le manteau de l'esprit.
3. Le démon nous trompe ainsi de trois manières. D'abord dans le temps de la tentation , lorsque l'àfne est privée de toute consolation : l'ennemi se cache alors sous l'apparence de la tendresse pour nous-mêmes;
il donne une crainte d'avoir péché dans la tentation, par la crainte qu'on a du péché, et cela pour inspirer le dégoût des voies spirituelles. Il dit : Tu n'étais pas ainsi tourmenté avant d'embrasser la vie religieuse ; tu as changé d'état pour devenir meilleur, et tu es devenu plus mauvais Ces pieux exercices , que tu devais faire dans la paix et le calme d'un cœur libre de toute pensée étrangère, tu les fais dans le trouble et l'agitation ; il vaudrait mieux les abandonner. 11 agit ainsi pour éloigner de la prière, qui est la mère des vertus de l'àme éclairée Cette tentation est précieuse pour celui qui, bien loin de négliger alors la gloire de Dieu , agit au contraire avec plus de courage; il ?e trouve indigne de la paix , du repos et des consolations que reçoivent les autres serviteurs de Dieu ; il croit mériter de souffrir, et il se réjouit au milieu des peines; il bénit Dieu en toute circonstance. Mais pour celui qui s'aime , cette tentation , qui est bonne en ellemême , devient dangereuse par le défaut de lumière et de dispositions. Il tombe dans la tiédeur, et, parce qu'il est privé de la consolation qu'il désire , il lui setnble qu'il est privé de Dieu. La tiédeur et la négligence entravent les pieds de son affection et les élans de sa prière. Quand vient l'ennemi, ses mains affaiblies ne s'élèvent pas avec humilité vers le ciel pour demander le secours de Dieu, qui ne refuse jamais celui qui l'invoque, et il cesse d'obéir à l'éternelle Volonté, qui donne et permet tout pour notre sanctification.
4. L'ennemi entre alors ; il occupe les faubourgs de la cité de l'àme , et s'empare bientôt de toute la ville et du château fort de la volonté. Il arrive à l'àme comme au peuple de Dieu, qui triomphait quand Moïse priait,
et qui perdait la victoire quand ses mains suppliantes s'abaissaient (1). Quel est le peuple de Dieu qui occupe la cité de votre àme? Ce sont les vraies et solides vertus. Ces vertus triomphent des vices lorsque la raison , qui est notre Moïse , se tient sur la montagne de la charité divine et de la connaissance de soi-même pour lever au ciel les bras de la prière. Que doit faire celui qu'affaiblit Tamour- propre pour remédier à sa faiblesse? Il doit, comme Moïse, soutenir ses bras par deux soutiens, par la haine de soi-même et la sainte crainte de Dieu d'un côté , et de l'autre par l'amour et l'humilité , sa nourrice. Appuyée sur ces deux forces, l'àme lèvera les yeux au ciel à la lumière de la très-sainte Foi ; et alors le peuple de Dieu, le zèle de la vertu, terrassera Tamour-propre , l'ennemi principal , et tous les autres qui viennent à sa suite. Toute imperfection sera déracinée de l'àme , et le démon ne pourra atteindre le but qu'il s'était proposé par toutes ses insinuations perfides.
5. Un autre artifice s'attaque à la charité du prochain. Le démon veut ôter à l'âme l'amour du prochain pour l'empêcher de le servir et de l'assister comme toute créature raisonnable est obligée de le faire. Afin de lui inspirer du dégoût là où elle devrait se plaire , il cache la tentation sous l'apparence de la douceur ; il offre au désir de l'àme la consolation , le repos spirituel et les devoirs de ses prières , et il lui fait entrevoir des jouissances qui font oublier le corps. Cette tentation est si bien déguisée, si séduisante, que les ignorants, qui ont peu de lumières , s'y laissent prendre ; elle est encore bien plus dangereuse lorsque, ne se connaissant
(1) Exode, XVII, 11.
point eux -mômes, ils ne veulent pas croire ceux qui sont plus instruits, et rechercher leurs lumières. Quand ils voient la yérilé avec évidence, ils ne s'appliquent pas à la suivre dans leur conduite; mais, aveuglés par l'amour d'eux-mêmes, ils s'endorment dans la tiédeur, parce qu'il leur paraît impossible d'arriver jamais. Ceux-là ne bénissent pas Dieu parfaitement, mais imparfaitement; ils donnent peu, et ils reçoivent peu. Pourquoi en est-il ainsi? Parce que leurs désirs ne sont pas encore bien purs, et qu'ils regardent les rajons de la consolation, au lieu de contempler le disque du soleil , c'est-à-dire l'éternelle volonté de Dieu, son éternelle Vérité, son Verbe, son éternelle doctrine, ce Soleil de justice , qui éclaire toutes les âmes qui veulent être éclairées.
6. C'est ainsi que nous voyons la lumière dans la lumière; sa chaleur détruit toute négligence et toute tiédeur du cœur, qui, par le libre arbitre, ouvre la fenêtre de sa volonté, afin que le soleil puisse entrer avec la justice dans la maison de l'àme, qui rend gloire à Dieu , et louange au Verbe , la Parole du Père. L'àme lui rend gloire lorsqu'elle suit sa doctrine, lorsqu'elle se hait, se méprise, et qu'elle rougit de sa passion sensitive , spirituelle ou temporelle ; toutes les fois qu'elle recule devant ses devoirs à légard du prochain , auquel elle doit montrer son affection , sa bienveillance , en le secourant charitablement dans ses besoins, en supportant ses défauts non-seulement en paroles, mais en actions, se renonçant elle-même, non pas dans ce qu'elle doit faire, mais dans ce qui lui plaît, et allant audevant de la peine pour honorer Dieu dans le salut du prochain. Ainsi fait celui qui a fixé l'œil de son intelli-
gence sur ce doux et glorieux Soleil, car il a vu à sa lumière qu'il n'y a pas d'autre moyen de montrer J'amour que nous devons avoir pour Dieu. 11 sait aussi que, quand on est privé de l'amour du prochain , on est privé de l'amour de Dieu.
7. Celui qui s'aime, au contraire, et qui se laisse prendre à cette tentation , se dit à lui-même : Je ne veux pas être privé de la charité, et je ne veux pas m'en priver; j'aimerais mieux mourir ; mais je ne retire aucun bien de cela : mon esprit est tout dissipé , et je ne rencontre que ténèbres , scandales et confusion ; quand il faut exercer la charité, l'ennui et le dégoût m'accablent. Il me semble que , pour mon bien et pour celui du prochain , il vaudrait mieux rester dans ma^paix. Celui-là montre bien qu'il est aveugle , et qu'il ne voit que le crépuscule. Comment puis-je dire que j'aime mon prochain, si, quand je le vois dans le besoin, je m'éloigne de lui-, si, pour ma propre consolation, je fais semblant de ne pas le voir? Suis- je dans la vérité? Et n'est-ce pas un mensonge , si l'assistance du prochain , quels que soient le moyen, le lieu, la circonstance, m'est une chose pénible qui me trouble l'esprit? Il n'est pas vrai que la créature , le démon , un exercice , ou la privation de la consolation, quelle qu'en soit la cause, qu'elle vienne de l'assistance du prochain , ou que Dieu la retire pour entretenir dans l'humilité, puissent affliger l'àme et lui donner l'amerlume du péché? Elle ne doit s'affliger que du péché , et si elle pèche , ce n'est pas la faute des autres, c'est la sienne.
8. Son mal est la volonté propre, qui commet l'offense. L'homme la porte toujours avec lui, s'il veut fuir les circonstances ou les créatures qui le réclament. Ce lui
serait une chose utile et douce d'abandonner la volonté propre ; mais en la fuyant elle le suit, il en est revêtu , il se retrouve toujours lui-même; et quand vient le moment de l'épreuve , c'est-à-dire quand il faut résister à sa volonté , il en sent tellement la morsure , qu'il ne peut éviter le venin de l'impatience. Il faut donc fuir son propre sens et sa volonté mauvaise. Mais que doit-il faire? que fera-t-il? S'il veut voir la lumière, il montera sur le ^tribunal de sa conscience, et il jugera avec sa raison ; il ne laissera point passer les sentiments qu'il éprouve sans les corriger, et il se condamnera lui-même. Et quelle sera la sentence? Il condamnera non pas à l'amende, mais à la mort; et en faisant mourir sa volonté, il foulera aux pieds de l'affection cette illusion qui l'enveloppait, et il se revêtira des peines, des opprobres, des mépris et de la douce volonté de Dieu. En agissant ainsi, il honorera Dieu et bénira son nom.
9. Le troisième et dernier artifice du démon est dirigé contre l'obéissance. Le démon se sert de la passion de l'homme pour l'égarer par de vaines apparences , et surtout par de faux jugements; il trouve qu'il est éclairé, et que son supérieur ne l'est pas; car, s'il ne se jugeait point ainsi , il ne nierait pas les lumières de son supérieur. Celui qui s'aime voudra donc juger l'intention de son supérieur en dehors de la volonté de Dieu , et il aura toujours avec lui la sœur de l'amour- propre, qui est la désobéissance. Il dira : Ces ordres ne sont pas justes, et je ne dois pas en souffrir. Lorsque je voulais rester dans ma cellule pour y méditer en paix , on m'en a fait sortir sans faire attention au moment et à la circonstance. Quel mal cause ce faux jugement! Je cite cet exemple ; je pourrais en citer beaucoup d'autres, que je
tais pour ne pas vous ennuyer. Ou il désobéit et ne fait pas ce qui lui est commandé , ou , s'il le fait , c'est avec impatience, murmure et trouble d'esprit; il perd la fidélité , le respect, la sainte crainte qu'il doit avoir pour Dieu, pour son supérieur, et, par l'agitation que lui cause sa volonté propre, il se prive de la paix et de la tranquillité d'esprit. Tout cela arrive parce qu'il s'aime luimême ; par amour-propre il s'est fait juge de la volonté de son supérieur en dehors de la douce volonté de Dieu. Mais s'il avait eu la lumière de la Foi, quand même celui qui lui commande serait un démon incarné, il penserait que la bonté du Saint-Esprit le ferait agira son égard de la manière la plus utile à son salut.
10. La tendresse qu'il a pour lui-même l'empêche de voir ainsi, parce que son regard ne s'est pas fixé sur l'obéissance du Verbe , qui fut obéissant jusqu'à la mort ijînominieuse delà Croix. 0 désobéissant, qui juges les autres dans la tiédeur et l'amour de toi-même! Pourquoi ne pas considérer le sang répandu avec tant d'ardeur et d'amour pour accomplir les ordres que le Père a donnés à son Fils unique? Ce doux Jésus n'a pas discuté la volonté du Père et ses conséquences ; il n'a pas refusé la peine par tendresse pour lui-même, et il n'a pas dit : Mon Père , trouvez un moyen qui m'épargne les souffrances, et je vous obéirai. Non-seulement il ne l'a pas dit, mais, enivré d'amour pour l'honneur de son Père et de notre salut, il a pris le joug de l'obéissance, et pour y satisfaire il s'est rassasié d'opprobres, de mépris et d'outrages. Celui qui désaltère toutes les âmes a souffert de la soif. Pour nous revêtir de la vie de la grâce , il s'est dépouillé de la vie de son corps, et il s'est fait élever comme un étendard sur le
bois de la très -sainte Croix; il s'est offert comme un Agneau immolé dont le sang coule de toute part. Ce sang manifeste sa prompte obéissance, ce sang manifeste cette vérité ancienne et toujours nouvelle pour nous : ancienne , puisque nous avons été de toute éternité dans la sainte pensée de Dieu; nouvelle, puisqu'il nous a créés à son image et ressemblance, en nous donnant l'être pour que nous jouissions de la félicité parfaite qu'il a en lui-même.
11. Nous ne la comprenions pas, cette vérité nouvelle , nous paraissions ne pas croire qu'elle nous avait créés pour nous donner la vie éternelle ; et Dieu , afin d'accomplir cette vérité dans l'homme et la lui faire comprendre , nous a envoyé son doux et tendre Verbe , revêtu de notre humanité ; il a frappé nos iniquités sur l'enclume de son corps , et il nous a fait renaître à la grâce dans le Sang. Et ainsi , ce sang nous a manifesté de nouveau la vérité. Dans le sang nous trouvons la source de la miséricorde ; dans le sang la clémence , dans le sang le feu , dans le sang la compassion ; c'est le sang qui expie nos fautes, le sang qui rassasie la miséricorde, le sang qui détruit notre dureté, le sang qui rend douces les choses amères , et légers les pesants fardeaux. Aussi, ceux qui considèrent ce sang à la lumière de la Foi j portent le poids de l'obéissance avec joie et douceur ; et comme ce sang fait mûrir les vertus, l'àme qui s'enivre et se noie dans ce sang se revêt de vraies et solides vertus, pour honorer Dieu et accomplir en elle la vérité qui lui a été montrée de nouveau par le moyen du Sang,
12. Le désobéissant, qui juge la volonté de son supérieur, ne considère pas ces choses ; s'il les considérait, II. 10
il renoncerait en tout et pour tout à sa volonté, et il ferait tous ses efforts pour connaître la volonté de Dieu et de son supérieur. Mais, parce qu'il ne le fait pas, il est dans une peine continuelle, et reste toujours dans sa tiédeur et son imperfection. 11 est toujours couvert du vêtement de l'amour-propre , parce qu'il ne l'a pas détruit dans le sang , dans le feu et dans l'obéissance du Verbe. C'est pourquoi il ne bénit pas Dieu par l'obéissance que Dieu demande aux séculiers , aux religieux , aux supérieurs , aux inférieurs, aux jeunes, aux vieux , en tout état, en toute circonstance, en tout lieu, dans la consolation et la désolation , dans la paix de Tesprit et dans ses agitations et ses tempêtes ; enfin, nous devons bénir Dieu de toute manière , par l'amour de la vertu et par la parole même, quand il le faut. 0 mon cher Fils! c'est à cela que je vous invite, car c'est la voie, c'est le moyen de rendre gloire à Dieu et de le bénir en tout temps, non -seulement par la parole, mais par les œuvres. C'est ce que j'ai désiré voir en vous , ce que je veux voir toujours dans votre cœur, dans votre esprit, dans votre âme.
13. Mon Fils, le temps nous presse; il ne faut pas attendre pour nous perdre nous-mêmes. Je vous prie de ne jamais laisser affaiblir dans votre àme le désir que Dieu vous a donné de prendre part à la croisade, et de donner votre vie pour lui. Que ce désir s'augmente, et commencez dès maintenant, au milieu des chrétiens, à combattre pour la sainte Église et pour le Pape Urbain VI, le vrai Souverain Pontife. C'est pour cette vérité qu'il faut nous disposer à souffrir, et dans nos souffrances nous bénirons Dieu dans la sainte Église ; et Dieu , par sa miséricorde, après ces ténèbres, nous donnera la
lumière, et avec la lumière s'accompliront les desseins de Dieu et nos désirs. Courage donc, et soyez un généreux chevalier. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.