‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 38 sur 115 · CXVII (71). — A DOM JEAN · texte numérisé non relu

CXVII (71). — A DOM JEAN

RELIGIEUX DES CELLULES DE VALLOMBREUSE , QUE DEMANDAIT LE PAPE URBAIN VI.

De la vertu de charité et de ses effets. — La nourriture qu'elle prend est le salut des âmes.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très- cher Fils et Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir consumé dans la fournaise de la divine charité. La charité consume l'eau de l 'amour-propre ; elle fait que 1 homme se perd lui-même, c'est-à-dire qu'il ne se cherche pas pour lui, mais pour Dieu, sans désirer sa propre consolation. Il aime le prochain non pour lui, mais pour Dieu, travaillant à son salut autant qu'il lui est possible ; et il aime Dieu pour Dieu, parce qu'il sait qu'il est la souveraine, l'éternelle Bonté, si digne d'être aimée. Oh! que la charité est une douce et bonne mère! Elle nourrit sur son sein les vertus qu'elle enfante , et aucune vertu ne peut nous donner la vie de la grâce, si elle n'est élevée et nourrie par la charité. Elle est une lumière qui dissipe les ténèbres de l'ignorance, et qui fait connaître plus par-

faitement la vérité; et en la connaissant, on l'aime davantage Elle est un vêtement qui recouvre notre nudité; oui, l'âme qui est privée de vertu en a honte, comme un homme a honte de sa nudité : la charité la couvre du vêtement des vraies et solides vertus. Elle est une nourriture , qui nourrit l'àme et sa faim ; car sans la faim , la nourriture ne serait point agréable. Aussi nous voyons que l'àme qui se nourrit dans celte fournaise veut toujours prendre cette nourriture; et plus elle en prend, plus elle a faim. Quelle est cette nourriture? C'est l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Elle cesse de chercher sa propre gloire , mais elle court toute transportée chercher celle de Dieu sur la table de la Croix ; elle se rassasie d'opprobres , elle embrasse la honte, les humiliations, et se conforme entièrement à la doctrine du Verbe. En suivant fidèlement ses traces, elle ne trouve pas dures la peine et les fatigues; elle s'y complaît au contraire, parce qu'elle s'est abandonnée elle-même par une sainte haine. Aussi brille en elle la vertu de patience avec ses sœurs, la force et la longue persévérance.

2. Ceux qui agissent ainsi ont un avant- goût de la vie éternelle , et ceux qui restent dans l'amour-propre ont un avant-goût de l'enfer ; car ils deviennent insupportables à eux-mêmes, en s'aimant d'une manière déréglée, ainsi que les créatures et les choses créées. Elle est donc bien bonne , la charité, cette douce mère? Il ne faut pas dormir ; mais il faut la chercher avec un zèle ardent, si on l'a perdue par sa faute. Je dis perdue, car on peut la retrouver pendant qu'il en est temps encore. Si on l'a imparfaitement, il faut tâcher de l'avoir parfaitement. Ne dormons plus, lorsque nous

sommes appelés et invités à secouer le sommeil. Dormirions-nous au moment où nos ennemis nous attaquent? Non. La nécessité nous appelle, le besoin nous presse, et l'amour doit nous réveiller. A-t-on jamais vu plus de malheurs que nous n'en voyons aujourd'hui dans la sainte Église? Les enfants qu'elle avait nourris sur son sein se sont levés contre elle et contre leur Père; ils ont indignement attaqué le Christ sur terre, le Pape Urbain VI, le vrai Souverain Pontife, et ils ont nommé un antipape, un démon incarné, comme tous ceux qui le suivent. Nous devons nous hâter de secourir notre Père dans cette nécessité, puisqu'il demande avec douceur et humilité l'assistance des serviteurs de Dieu ; il veut les avoir près de lui (1). Il faut répondre à son appel en nous consumant dans la fournaise de la charité. Ne restons pas en arrière, mais avançons toujours avec cette conviction parfaite, qui ne se laisse ébranler par aucune considération humaine. Entrons courageusement sur ce champ de bataille avec une humilité forte et sincère.

3. Répondez donc au Souverain Pontife Urbain VI, qui vous demande avec une grande humilité , non à cause de notre mérite ou de nos vertus, mais à cause de la bonté de Dieu et de son humilité. Aussi , je vous conjure par l'amour de Jésus crucifié d'accomplir promptement la volonté de Dieu et la sienne. Je verrai par là si vous aimez véritablement Dieu et la réforme de l'Église, et si vous n'êtes pas attaché à votre propre consolation. Je suis persuadée que, si vous avez consumé l'amour-propre dans la fournaise de la charité, vous n'hésiterez pas à abandonner votre cellule et ses consolations j mais vous

(1) Il s'agit du bref dont il est parlé dans la lettre xcix.

habiterez la cellule de la connaissance de vous-même, et vous y serez prêt à donner votre vie pour la douce Vérité, s'il le faut : autrement non. C'est ce qui me faisait dire que je désirais vous voir consumer tout amour propre dans la fournaise de la divine charité. Que les serviteurs de Dieu paraissent et viennent annoncer la vérité et souffrir pour elle, car c'est le moment. Venez sans balancer avec la ferme résolution de ne considérer que l'honneur de Dieu et le bien de la sainte Église, et d'y sacrifier s'il le faut voire vie. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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