AUX CELLULES DE YÀLLOMBREUSE
Du zèle pour le salut des âmes , el des offenses contre Dieu.
AU NOM D£ JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mon très-cher Père dans le Christ , le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir vous rassasier des âmes, pour l'honneur de Dieu, sur la table de la très-sainte Croix, en vous y unissant à l'humble Agneau sans tache. Je ne vois pas , mon Père , qu'on puisse prendre cette douce
il) Dom Jean , ermite de Vallombreuse , fut un des hommes les plus remarquables du xivc siècle. Il était de Florence. Sa naissance et ses talents le placèrent à la tète de l'abbaye de la Sainte-Trinité. Il y tomba dans les plus honteux désordres , et s'abandonna aux pratiques de la magie. Le général de son Ordre l'ayant appris , lui ôta sa charge , et le condamna à une dure prison. Il rentra alors en lui-même, et embrassa les austérités de la pénitence. Lorsqu'il sortit de prison, il refusa de reprendre sa charge, et se retira dans un ermitage de Vallombreuse, où il vécut dans la contemplation et l'étude des saintes Écritures. 11 convertit un grand nombre de personnes, et mourut dans une extrême vieillesse. II était très-attaché à sainte Catherine, qui le guérit une fois miraculeusement. Il laissa sur les vertus de celle qu'il appelait sa mère plusieurs écrits, parmi lesquels se trouvait une relation de ses voyages qui a, été perdue. — Gigli, t. I, p. 462.
nourriture en un autre lieu. Pourquoi? Parce que nous ne pouvons véritablement la prendre sans beaucoup souffrir. C'est avec les dents de la patience et la bouche du saint désir qu'il faut s'en nourrir sur la croix des tribulations nombreuses; et de quelque côté qu'elles nous viennent, que ce soit des murmures ou des scandales du monde, il faut les supporter jusqu'à la mort. C'est le moment, mon très -cher Père, de montrer si nous aimons, ou non , Jésus crucifié , et si nous goûtons cette nourriture ; c'est le moment de rendre honneur à Dieu et de travailler pour le prochain. 11 faut que le corps et l'àme travaillent pour lui : le corps , en souffrant beaucoup, et l'àme en offrant à Dieu, dans la douleur et l'amertume, les larmes et les sueurs d'une humble et continuelle prière et d'un ardent désir; car je ne vois pas d'autres moyens d'apaiser la colère de Dieu à notre égard et d'attirer sa miséricorde , pour sauver tant de brebis qui périssent entre les mains du démon. Oui, nous ne pouvons le faire que par une grande douleur , une compassion de notre àme , et par de ferventes prières.
2. Aussi, mon très-cher Père, je vous en conjure de la part de Jésus crucifié, commençons donc de nouveau à nous perdre nous-mêmes, et à chercher uniquement l'honneur de Dieu dans le salut des âmes , sans aucune crainte servile des peines du jugement des créatures , et de la mort même qui peut nous menacer. Que rien n'arrête nos pas ; mais courons , ivres d'amour et de douleur des persécutions dont le sang de Jésus crucifié est l'objet : car, de quelque côté que nous nous tournions , nous le voyons persécuté. Si je jette les yeux sur nousmêmes, qui sommes des membres corrompus, je vois
que nous le persécutons par de nombreux défauts , par les souillures du pécbé mortel et par le venin de l'amourpropre, qui emprisonne le monde entier. Si je considère les ministres du sang de Ihumble et doux Agneau, je ne puis raconter leurs fautes et leurs Tices ; si je regarde ceux qui sont sous le joug de l'obéissance , la racine maudite de l'amour-propre , qui n'est pas encore morte en eux , les rend si imparfaits , qu'ils ne voudraient pas donner leur vie pour Jésus crucifié ; ils éprouvent plutôt la crainte de la mort et de la peine , que la sainte crainte de Dieu et le respect du précieux Sang. Si je regarde les séculiers qui se sont séparés du monde , ils n'ont pas encore la vertu nécessaire pour fuir l'occasion, ou pour choisir la mort, plutôt que de faire ce qu'il ne faut pas faire ; ils le font par imperfection , ou en suivant de mauvais conseils (l). Si j'avais à leur en donner, je leur conseillerais de préférer la mort, s'ils veulent atteindre la perfection , et de fuir le lieu et l'occasion du péché autant que possible, s'ils se sentent faibles. Ce conseil, il me semble que vous et tous les serviteurs de Dieu , vous devez le donner, quand il peut être utile à quelqu'un; car vous savez bien que jamais , non-seulement par crainte de la peine ou de la mort , mais encore pour faire un très-grand bien , il n'est permis de commettre la moindre faute,
3. Ainsi donc, de quelque côté que nous nous tournions , nous ne trouvons que défauts. Je ne doute pas que si un seul eût été assez parfait pour sacrifier sa vie dans les circonstances qui se sont présentées et qui se présentent chaque jour, le Sang eût crié miséricorde
(1) Il est sans doute question ici des désordres arrivés pendant l'interdit de Florence.
et lié les mains de la justice divine ; il eût brisé les cœurs des Pharaons , qui sont plus durs que le diamant ; et je ne vois pas d'autre moyen de les briser que le Sang. Hélas ! hélas ! hélas ! que mon àme est à plaindre ! Je vois la religion chrétienne tomber dans la mort , et je ne pleure pas, je ne gémis pas sur elle ! Je vois les ténèbres obscurcir la lumière ; ceux qui avaient reçu la lumière de la très -sainte Foi dans le sang du Christ deviennent aveugles, la pupille de leur intelligence s'éteint, et nous les voyons tomber dans la fosse, c'est-à-dire dans la gueule du loup infernal , dépouillés de vertu et morts de froid ; ils sont privés de la charité de Dieu et du prochain , ils eu ont rompu les liens , et ils ont perdu le respect de Dieu et du précieux Sang. Hélas! je crois que mes iniquités en sont cause.
4, Aussi je vous conjure, mon très -cher Père, de prier Dieu pour moi : demandez- lui qu'il me délivre de tant d'iniquités, et que je ne sois pas cause de tant de mal, ou qu'il me donne la mort. Je vous conjure de mettre ces enfants morts sur la table de la très-sainte Croix , et de prendre cette nourriture en les baignant dans le sang de Jésus crucifié. Je vous assure que, si vous et les autres serviteurs de Dieu , vous ne vous appliquez pas par de ferventes prières et par d'autres moyens à corriger tant de désordres , le jugement de Dieu s'accomplira, la justice divine étendra sa verge ; et si nous ouvrons les yeux , nous verrons déjà un des plus grands châtiments qui puissent nous frapper en cette vie , celui d'être privés de la lumière , de ne pas voir la ruine. et le malheur de l'àme et du corps. Celui qui ne voit pas ne peut se corriger, car il ne hait pas le mal , et il n'aime pas le vrai bien. Dès qu'on ne se corrige pas,
on devient plus mauvais, et il me semble que nous sommes pires que le premier jour. Il ne faut donc s'arrêter jamais. 11 faut, si nous sommes les vrais serviteurs de Dieu, souffrir beaucoup avec une vraie patience, et travailler pour le prochain et pour l'honneur de Dieu , par de nombreuses prières et d'ardents désirs. Que les soupirs soient notre nourriture, et les larmes notre breuvage , sur la table de la Croix. Je ne vois pas d'autres moyens. Aussi, je vous ai dit que je désirais vous voir vous rassasier des âmes sur la table de la trèssainte Croix.
5. Je vous prie de veiller sur ceux qui sont vos enfants et les miens, selon le besoin de chacun. Nourrissez-les, et rendez -les parfaits autant que vous le pourrez. Désirons avec ardeur mourir à toute volonté propre, spirituelle ou temporelle, ne cherchant pas notre consolation , mais seulement le bien des âmes , et nous réjouissant d'être sur la Croix avec Jésus crucifié , et de donner notre vie , s'il le faut , pour la gloire et l'honneur de son Nom. Moi, je me meurs, et je ne puis mourir en entendant et en voyant offenser mon Seigneur et mon Créateur. Aussi je vous demande l'aumône de vos prières, pour moi et pour les autres. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.