‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 55 sur 115 · ET A DOM NICOLAS DE FRANCE · texte numérisé non relu

ET A DOM NICOLAS DE FRANCE

RELIGIEUX DE LA CHARTREDSE DE BEAUBEGARD,

De la force nécessaire pour résister aux attaques de nos ennemis , et de la charité qui doit y être jointe.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1 . Mon très-cher Fils dans le Christ , le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir combattre courageusement sur le champ de bataille, sans jamais tourner la tête en arrière pour quelque cause que ce soit ; mais soyez prêts à résister aux coups comme un vaillant chevalier, sans aucune crainte servile. Si vous êtes armé, les coups ne pourront vous nuire. Il faut vous armer avec les armes de la force unie à une ardente charité , car l'amour du souverain Bien nous fera supporter volontairement toute peine et toute fatigue. Cette arme est si bonne et si puissante , que ni les démons avec leurs tentations , ni les hommes

avec leur mépris et leurs injures ne peuvent détruire la force et la joie que l'àiiie reçoit de la douceur de la charité. L'âme si bien armée frappe ses ennemis ; car le démon trouvant l'àme pleine de force au milieu des combats qu'il lui livre , voit qu'elle les soutient avec joie par la sainte haine qu'elle a d'elle-même , et par le désir qu'elle éprouve de ressembler à Jésus crucifié et de souffrir les peines et les fatigues pour son amour. Il voit qu'elle méprise ses attaques par amour pour son Créateur , et que sa volonté triomphe de toutes ses illusions. Cette force que le démon trouve dans l'âme le couvre de confusion ; il reste vaincu , tandis que l'âme remplie de la grâce divine est tout embrasée d'amour et tout ardente à combattre pour Jésus crucifié.

2. Vous voyez, mon cher Fils, qu'avec la force vous frapperez le démon ; je dis aussi que vous frapperez le monde avec toutes ses délices et toutes les créatures qui voudront vous poursuivre, de quelque manière que ce soit, en les supportant avec une tendre charité, avec une vraie et sainte patience. Par la patience et la charité , vous jetterez des charbons embrasés d'amour sur leur tête , et la force de l'amour apaisera leur colère et leurs persécutions. Cesarmessont donc bien nécessaires, et sans elles nous ne pouvons résister. Nous ne pouvons éviter ces combats tant que nous sommes dans un corps mortel, et quelle que soit notre position. Chacun les supporte de différentes manières, selon qu'il plaît à la Bonté divine de les lui envoyer. Celui qui n'est pas armé reçoit la blessure de l'impatience, et aussi la blessure de la délectation et du consentement volontaire. Il ne pare pas les coups nombreux que le démon lui porte , et il meurt en tombant dans le péché mortel, tandis que s'il u. 19

était armé, aucun coup ne pourrait lui nuire, comme nous l'avons dit.

3. Si vous me dites : Je ne puis avoir ces armes; quel moyen puis -je prendre pour me les procurer? Je vous répondrai que toute créature raisonnable peut les avoir, si elle le veut , avec la grâce divine. Le bien et le mal s'accomplissent par la volonté; c'est le seul consentement de l'homme qui fait le péché ou la vertu; car, sans la volonté , le péché ne serait pas péché, et la vertu ne serait pas vertu ; l'âme ne serait pas souillée par l'acte du péché, ni par aucune pensée mauvaise, si la volonté n'y consentait pas, comme les bonnes pensées et les actes de vertu ne donneraient pas la vie de la grâce à l'âme, si la volonté ne consentait pas à les recevoir avec amour. Cette volonté de l'homme est si forte, que ni le démon, ni les créatures, ni rien au monde ne peuvent l'ébranler, la faire consentir au péché ou à la vertu plus qu'elle ne veut. C'est ce que nous apprend saint Paul , lorsqu'il nous dit : « Ni la faim, ni la soif, ni les persécutions , ni le feu , ni le glaive , ni les choses présentes ou futures , ni les anges , ni les démons , ne pourront me séparer de la charité de Dieu , si je ne le veux pas (1). » Par ces paroles, le glorieux apôtre nous montre quelle est la force de la volonté que Dieu nous a donnée dans sa miséricorde. Personne ne peut dire : Je ne puis pas; personne ne peut s'excuser du péché. Les plus mauvaises pensées peuvent se présenter à notre cœur, et personne ne peut les en empêcher : leur présence n'est pas un péché ; c'est le consentement que la volonté leur donne qui est un péché , et on peut toujours refuser ce consentement.

• (t) Ép. aux Rom., vin, 35.

4. Ainsi donc, puisque nous avons un si grand trésor que personne ne peut perdre s'il ne le veut pas , il ne faut pas craindre les coups, mais il faut nous plaire toujours au milieu des combats, tant que nous vivrons. Celui qui voit la récompense du combat, le désire avec ardeur 5 sans combat, point de victoire; et celui qui ne remporte pas de victoire est couvert de confusion. Savez- vous le bien que nous acquérons par le combat? L'homme, au moment des grands combats, a besoin de secouer sa négligence, d'être plus zélé à employer son temps, et à ne pas rester oisif. ; il s'applique plus au saint exercice de la prière ; il recourt humblement à Dieu, qu'il voit être sa force, et il lui demande son secours. Le combat lui fait connaître aussi sa faiblesse et la fragilité de sa passion sensitive. Il conçoit alors la haine de l'amour-propre , et il se méprise lui-même avec une humilité sincère ; il se trouve digne des peines et indigne des récompenses qui suivent les peines ; il connaît aussi la bonté de Dieu en voyant que la bonne volonté qu'il a , et qui résiste , lui vient de Dieu. Cette bonté lui inspire l'amour et la reconnaissance, parce qu'il voit et comprend que c'est Dieu qui le (Conserve dans sa bonne volonté. C'est dans les combats que s'acquièrent véritablement les grandes vertus, parce que toute vertu reçoit la vie de la charité , et la charité est nourrie par l'humilité ; et, comme nous l'avons dit , au moment du combat l'âme se connaît mieux elle-même , et connaît mieux la bonté de Dieu en elle ; elle connaît sa fragilité , et elle s'humilie , et dans sa bonne volonté qui résiste , elle connaît la bonté de Dieu : de là lui viennent l'amour et la charité.

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