LXXXIV (38) — A UN GRAND PRÉLAT
Du zèle pour le salut du procliain à la vue du désir el de la faim que Jésus-Chrisl a eus sur la Croix. — Des désordres que causent dans la sainte Église l'amour-propre des supérieurs el leur négligence à reprendre les ûdèles.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon révérend et très-cher Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ crucifié, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir afifamé de la nourriture des créatures pour la gloire de Dieu, à l'exemple de la Vérité suprême , qui mourut pour satisfaire la faim et la soif qu'elle avait de notre salut. 11 semble que l'Agneau sans tache ne pouvait se rassasier, car il criait sur la Croix, où il était accablé d'outrages : J'ai soif (2). Son corps souffrait sans doute de la soif; mais sa plus grande soif était celle du saint désir qu'il avait du salut des âmes. 0 ineffable et trèsdouce Charité , il semble que vous donnez tant en vous livrant à de pareils supplices, qu'il est impossible au
(1) Les disciples de sainte Catherine qui ont recueilli ses lettres n'ont pas conservé le nom de ce prélat, auquel s'appliquaient sans doute les gémissements de notre sainte.
(2) S. Jean, xix, 28.
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désir du salut des âmes de vouloir souffrir davantage; mais l'amour agissait, et je ne m'en étonne plus, car cet amour était infini, et votre peine finie, et la croix du désir était plus cruelle que celle du corps.
2. Je me rappelle ce que le doux et bon Jésus montrait une fois à une de ses servantes (1). Elle voyait en lui la croix du désir et la croix du corps, et elle lui disait : Mon doux Seigneur, quelle était votre peine la plus grande : celle du corps ou celle du désir? Et Jésus lui répondait avec douceur et tendresse : Ma fille, n'en doute pas; je t'assure qu'il n'y a aucune comparaison à faire entre une chose finie et une chose infinie. Pense que la peine de mon corps était finie, mais que mon désir ne l'était pas, et que j'ai toujours porté la croix du saint désir ; ne te rappelle-tu pas, ma fille, qu'une fois je te montrai ma nativité , et que tu me vis nouveau-né avec la Croix au cou. C'était pour t'apprendre que moi, la Parole incarnée, dès que je fus conçu dans le sein de Marie, je fus attaché à la croix du désir que j'avais d'obéir à mon Père, et d'accomplir sa volonté dans l'homme en lui rendant la grâce, et en lui faisant atteindre la fin pour laquelle il a été créé. Cette croix m'était plus pénible que toutes les peines que j'endurais dans mon corps; aussi mon âme tressaillait d'allégresse, lorsque je vis approcher mon dernier moment, surtout à la cène du Jeudi saint, lorsque je dis : J'ai désiré d'un grand désir célébrer cette paque (2), c'est-à-dire sacrifier mon corps à mon Père. J'avais une grande joie, une grande consolation, parce que je voyais arriver le temps où cesserait pour moi cette croix du désir; et, plus je
(1) Il s'agit de sainte Catherine elle-même.
(2) S. Luc, xxn,15.
me voyais près des fouets et des autres tourments de mon corps, plus je sentais diminuer ma peine. La peine du corps faisait disparaître la peine du désir , parce que je voyais s'accomplir ce que j'avais désiré.
3. La servante de Dieu répondait : O mon doux Seigneur , vous me dites que cette peine du désir cessa sur la Croix; mais comment? Avez-vous perdu le désir de mon âme? Et Jésus disait : Non, ma douce fille, en mourant sur la Croix , la peine du saint désir finit avec ma \ie, mais non pas le désir et la faim que j'ai de votre salut. Si l'amour ineffable que j'éprouvais et que j'éprouve encore pour les hommes s'était éteint, vous ne seriez pas , car c'est l'amour qui vous a tirés du sein de mon Père en vous créant par sa sagesse, et c'est aussi le même amour qui vous conserve; vous n'êtes faits que d'amour. Si l'amour se retirait avec cette puissance et cette sagesse par laquelle il vous a créés, vous ne seriez pas. Moi, le Fils unique de Dieu, je suis devenu la fontaine qui vous donne l'eau de la grâce. Je vous manifeste l'amour de mon Père, car l'amour qu'il a est celui que j'ai moi-même; car je suis une même chose avec le Père , et le Père une même chose avec moi (1). C'est par moi qu'il s'est manifesté. Aussi je vous ai dit : Ce que j'ai reçu du Père, je vous l'ai manifesté. Toute chose a sa cause dans l'amour .
4. Ainsi, vous voyez bien, mon révérend Père, que le bon Jésus, le doux Amour, est mort de faim et de soif pour notre salut. Je vous conjure, par l'amour de Jésus crucifié, de prendre pour modèle la faim de cet Agneau. Mon àme désire vous voir mourir d'un saint et vrai
(1) S. Jean, xv, 8.
désir , que vous donnera Tamour de la gloire de Dieu , du salut des âmes et de la réforme de la sainte Eglise. Je voudrais vous voir tant souffrir de cette faim , que vous puissiez mourir. Car, comme le Fils de Dieu est mort de faim, il faut mourir à tout amour de vous-même; il faut que la volonté meure à toute passion sensuelle, aux jouissances, aux honneurs, aux délices du monde, aux plaisirs du siècle et à ses pompes. Je n'en doute pas, si l'œil de votre intelligence se fixe sur vous-même, la connaissance de votre néant vous fera comprendre avec quel ardent amour l'être vous a été donné. Oui, votre cœur ne pourra pas résister , il sera vaincu par l'amour ; il ne pourra plus vivre de l'amour-propre , il ne se cherchera plus pour lui-même, pour son intérêt, mais il se cherchera pour l'honneur de Dieu ; il ne cherchera pas le prochain pour son utilité , mais il aimera et désirera son salut pour la gloire du nom de Dieu, parce qu'il voit que Dieu aime souverainement la créature. Ce qui fait que les serviteurs de Dieu aiment tant la créature, c'est qu'ils voient combien l'aime le Créateur. Et la condition de l'amour est d'aimer ce qu'aime celui que nous aimons. Ils n'aiment pas Dieu pour eux-mêmes, mais ils l'aiment parce qu'il est l'éternelle Bonté infiniment digne d'être aimée. Mon Père, ceux-là font bon marché de leur vie , parce qu'ils ne pensent plus à eux-mêmes; ils ne veulent autre chose que les peines, les tourments, les affronts, et ils méprisent toutes les tortures du monde; leur plus grande croix est la peine de voir l'outrage fait à Dieu et la perte des créatures. Cette peine est si grande, qu'ils oublient leur propre existence; et non-seulement ils ne fuient pas les peines, mais ils s'y plaisent et les recherchent. Ils sont u. 3
comme le doux et ardent saint Paul , qui se glorifiait dans les tribulations par amour de Jésus crucifié. C'est ce doux apôtre que je vous demande d'imiter.
5. Hélas! hélas! que mon àme est à plaindre! Ou- \rez les yeux, et regardez les fléaux mortels qui ravagent le monde, et surtout le corps mystique de la sainte Église. Hélas! que votre cœur se brise en voyant tant d'outrages contre Dieu! Voyez, mon Père, comme le loup infernal enlève les créatures , les brebis qui paissent dans le jardin de la sainte Église , et il n'y a personne qui cherche à les lui arracher. Les pasteurs dorment dans l'amour-propre, l'avarice et les plaisirs. Ils sont si enivrés d'orgueil, qu'ils dorment et ne s'aperçoivent pas que le démon, le loup infernal, détruit la vie de la grâce en eux et dans ceux qui leur sont confiés. Oh! combien cet amour est dangereux pour les supérieurs et pour les inférieurs! Le supérieur, plein d'âmour-propre, ne corrige pas ses inférieurs, parce que celui qui s'aime pour lui-même tombe dans la crainte servile, et n'ose reprendre personne. S'il s'aimait pour Dieu, il n'éprouverait pas de crainte servile; mais il reprendrait avec courage les vices, il ne se tairait pas , et ne ferait pas semblant de ne rien apercevoir.
6. Je veux que vous vous dépouilliez d'un pareil amour, mon très-cher Père. Je vous conjure de faire tous vos efforts pour ne pas entendre cette dure parole de la Vérité suprême qui vous jugera : Soyez maudit, parce que vous avez gardé le silence (1). Hélas! ne gardez plus le silence, et criez comme si vous aviez mille voix. C'est le silence qui perd le monde ; l'Épouse
du Christ est toute pâle ; elle a perdu sa couleur, parce qu'on a épuisé son sang, le sang du Christ, qui est donné par grâce, et non par obligation. Ils le voient par l'orgueil, lorsqu'ils prennent pour eux-mêmes l'honneur qui appartient à Dieu ; ils le volent par la simonie, en vendant les dons et les grâces qui nous sont donnés gratuitement au prix du sang du Fils de Dieu. Hélas! je meurs, et je ne puis mourir I Ne dormez plus dans la négligence ; faites maintenant ce que vous pouvez faire. Je crois qu'il viendra un temps où vous pourrez faire davantage. Mais pour le présent , je vous invite à dépouiller votre âme de tout amour-propre, et à la revêtir de zèle et de vertus solides pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes. Fortifiez - vous dans le Christ Jésus, le doux Amour, afin de voir bientôt apparaître les fleurs. Tâchez de faire lever prochainement l'étendard de la Croix , et que le cœur ne vous manque pas au moindre obstacle que vous rencontrerez. Prenez alors, au contraire , une nouvelle force en pensant que Jésus crucifié aide et accomplit tous les ardents désirs des serviteurs de Dieu. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Anéantissez- vous dans le sang de Jésus crucifié; mettez-vous sur la Croix avec Jésus crucifié; cachez-vous dans les plaies de Jésus crucifié; faites-vous un bain du sang de Jésus crucifié. Pardonnez, mon Père, à ma présomption Doux Jésus, Jésus amour.