LXXXV (39). — A NICOLAS D'OSIMO
Combien sont agréables k Dieu les efforts qu'on fait pour le salut des âmes et le bien de l'Église.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très-cher et très-ré\érend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir une colonne ferme qui ne s'ébranle jamais, si ce n'est en Dieu, ne craignant , ne refusant aucune des peines qu'il faut souffrir dans le corps mystique de la sainte Église , la douce Épouse du Christ, soit par l'ingratitude , soit par l'ignorance que vous rencontrerez dans ceux qui habitent ce jardin , soit à cause du chagrin qu'on éprouve en voy^ant les affaires de l'Église en désordre. Il arrive souvent que l'homme travaille à une chose qui ne réussit pas comme il le désirait ; la tristesse et l'ennui s'emparent alors de son esprit, et il se dit à lui-même : Il vaudrait mieux renoncer à cette entreprise qui m'a pris tant de temps,
fl) Nicolas d'Osimo était de Rome. Il fut secrétaire et protonotaire des Papes Urbain V et Grégoire XI. Il travailla avec zèle au retour du pape d'Avignon. Il mourut en 1406.
sans aucun résultat , et chercher la paix et le repos de mon âme. L'âme doit alors résister par la faim de l'honneur de Dieu et du salut des âmes ; elle doit réfuter les propos de l'amour - propre , en disant : Je ne veux pas éviter et fuir le travail , parce que je ne suis pas digne de la paix et du repos; je veux rester au poste qui m'a été confié, et rendre courageusement honneur à Dieu, en travaillant pour lui et pour le prochain.
2. Quelquefois le démon , pour nous dégoûter de nos entreprises , nous fait dire , en voyant le trouble de notre esprit : J'offense plus Dieu que je ne le sers ; il vaudrait bien mieux abandonner cette affaire , non par dégoût, mais pour ne plus commettre de faute. 0 trèscher Père, ne vous écoutez pas, n'écoutez pas le démon, lorsqu'il met ces pensées dans votre esprit et dans votre cœur; mais embrassez les fatigues avec joie, avec un saint et ardent désir, et sans aucune crainte servile. Ne craignez pas d'offenser Dieu, parce que l'offense consiste dans une volonté perverse et coupable. Quand la volonté n'est pas selon Dieu , il y a péché ; mais quand l'àme est privée de la consolation qu'elle éprouvait en récitant l'office et les psaumes , quand elle ne peut pas prier dans le temps, le lieu et la paix qu'elle voudrait avoir, elle ne perd pas cependant sa peine , car elle travaille pour Dieu. Elle ne doit pas s'en affecter, surtout quand elle se fatigue pour le service de l'Épouse du Christ : tout ce que nous faisons pour elle est si méritoire et si agréable à Dieu , que notre intelligence est incapable de le comprendre et de l'imaginer.
3. Je me souviens, très -doux Père, d'une servante de Dieu à laquelle fut révélée combien ce qu'on fait pour l'Église lui est agréable; et je vous le dis afin que
vous soyez encouragé à souffrir pour elle (1). Je sais qu'une fois entre autres cette servante de Dieu désirait ardemment donner son sang, détruire et consumer tout ce qui était en elle pour l'Épouse du Christ, pour la sainte Église ; elle appliquait son intelligence à comprendre son néant et la bonté de Dieu à son égard ; elle voyait que Dieu , par amour, lui avait donné l'être , et toutes les grâces , tous les dons qu'il y avait ajoutés. En voyant et en goûtant cet amour, cet abîme de charité , elle ne voyait d'autre moyen de remercier Dieu que de l'aimer ; mais comme elle ne pouvait lui être utile , elle ne pouvait lui prouver son amour, et alors elle cherchait à aimer pour lui quelque chose qui lui permît de montrer son amour. Elle voyait que Dieu aime d'un amour infini la créature raisonnable , et cet amour, elle le trouvait en elle-même et dans tous les hommes, car nous sommes tous aimés de Dieu : elle avait donc un moyen de montrer si elle aimait Dieu ou non, puisqu'elle pouvait ainsi lui être utile. Alors elle se livrait avec ardeur à la charité du prochain, et elle ressentait un tel amour pour son salut, qu'elle aurait donné avec joie sa vie pour l'obtenir. Ce qu'elle ne pouvait faire pour Dieu, elle désirait le faire pour son prochain ; et elle avait reconnu qu'il fallait remercier Dieu par le moyen du prochain, et lui rendre ainsi amour pour amour. Comme Dieu , par le moyen du Verbe son Fils , a manifesté son amour et sa miséricorde , elle voulait , par le désir du salut des âmes , rendre honneur à Diieu et lui être agréable en travaillant pour le prochain; elle cherchait en quel jardin et sur quelle table elle pouvait se satisfaire.
(1) Il s'agit toujours de sainte Catherine elle-même.
4. Alors notre Sauveur lui apparut et lui dit : « Ma fille bien-aimée , c'est dans le jardin de mon Épouse et sur la table de la très-sainte Croix que tu peux le faire, par tes peines, par l'angoisse du désir, par les veilles, les prières, et par d'actifs et persévérants efforts. Apprends que tu ne peux rien désirer pour le sajut des âmes que tu ne le désires pour la sainte Église , car elle est le corps universel de tous ceux qui participent à la lumière de la sainte Foi , et nul ne peut avoir la vie, s'il n'est pas soumis à mon Épouse. Tu dois donc d,ésirer voir le prochain , les chrétiens , les infidèles, et toute créature raisonnable se nourrir dans ce jardin , sous le joug de la sainte obéissance , et se revêtir de la lumière d'une foi vive, c'est-à-dire de saintes et bonnes œuvres, car la foi sans les œuvres est morte. C'est là le désir et le besoin général du corps universel de l'Église. Mais maintenant, je te le dis , je veux que tu ressentes un désir et une faim particulière , et que tu sois prête, s'il le faut , à donner ta vie pour le corps mystique de la sainte Église, pour la réforme de mon Épouse; car de cette réforme dépend le bien du monde entier. Comment? C'est que les ténèbres, l'ignorance, l'amourpropre , l'impureté et les excès de l'orgueil ont produit et produisent la nuit et la mort dans l'âme des fidèles. Aussi je vous invite, toi et mes autres serviteurs, à vous consumer dans les désirs , les veilles , les prières et les autres exercices , selon les dispositions que je vous donne , parce que cette peine qu'on a pour le bien de l'Église m'est si agréable, qu'elle est non-seulement récompensée dans mes serviteurs qui ont une intention droite et sainte, mais qu'elle le sera encore dans les serviteurs du monde , qui souvent la secondent par in-
térêt, et quelquefois par respect pour la sainte Église. Aussi je te dis que personne ne la servira avec respect sans en être récompensé, tant je l'ai en estime. Oui, celui-là ne tombera pas dans la mort éternelle comme ceux qui offensent et attaquent mon Épouse : je punirai toujours ses outrages , d'une manière ou d'une autre. »
5. Alors cette âme, voyant tant de grandeur et de profondeur dans la bonté de Dieu , et ce qu'elle devait faire pour lui plaire davantage , augmentait de plus en plus l'ardeur de son désir ; il lui semblait que si elle eût pu donner mille fois sa vie par jour jusqu'au jugement dernier, c'eût été moins qu'une goutte de vin dans la mer; et c'est aussi la vérité. Je vous invite donc à travailler pour l'Église comme vous l'avez toujours fait, à être une colonne placée pour soutenir et aider cette Épouse ; c'est là votre devoir, comme je l'ai dit. Ne soyez jamais ébranlé, ni dans la consolation , ni dans la tribulation ; il y a bien des vents contraires qui soufflent contre ceux qui suivent la voie de la vérité ; mais nous ne devons pour aucune cause tourner la tête en arrière. C'est pourquoi je vous ai dit que je désirais vous voir une colonne ferme. Courage donc, très-cher et trèsdoux Père, car c'est le moment d'honorer Dieu dans son Épouse, et de nous fatiguer pour elle. Je vous conjure, pour l'amour de Jésus crucifié, de prier le Saint-Père de prendre tous les moyens qu'il peut prendre, sans blesser sa conscience, pour réformer la sainte Église et apaiser cette guerre, qui cause la ruine de tant d'àmes : qu'il y travaille avec zèle et sans négligence , car Dieu punira durement toute négligence, tout défaut de zèle, et il lui sera demandé compte de toutes les âmes qui périssent.
Je vous prie de me recommander humblement au Saint- Père, en lui demandant sa bénédiction. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus , Jésus amour.