CXLIII (97). — AU FRÈRE RAYMOIND DE CAPOUE
DE l'ordre des frères PRÊCHEURS.
Conversion et supplice de Nicolas Tuldo, de Pérouse (1).
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon bien-aimé Père et très-cher Fils dans le Christ Jt'sus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus -Christ, je vous écris pour me recommander à vous dans le précieux sang du Fils de Dieu , avec le désir de vous voir embrasé, anéanti dans ce trèsdoux sang , qui est enflammé du feu de la plus ardente charité. Oui , c'est le désir de mon âme de vous voir dans ce sang, vous, Nauni, et mon fils Jacomo; car je ne vois pas d'autre moyen de parvenir aux vertus principales qui nous sont nécessaires. Très -doux Père ! votre âme est devenue pour moi une nourriture, et à chaque instant je prends cette nourriture à la table du doux Agneau immolé avec tant d'amour. Vous ne parviendrez jamais à cette bonne petite vertu de la véritable
(1) Nicolas Tuldo était un jeune noble de Pérouse qui fut condamné à mort pour avoir mal parlé des magistats de Sienne. La rigueur excessive de cette sentence l'avait tellement exaspéré, qu'il repoussait tous les secours de la religion , lorsque sainte Catherine vient le visiter. Son supplice est représenté à fresque, par le Sodoma, dans la chapelle de notre sainte , à Saiot-Dominique de Sienne.
humilité, si vous n'êtes anéanti dans le Sang, et cette vertu naîtra de la haine , et la haine de l'amour. Je veux donc que vous vous cachiez dans le côté entr'ouvert du Fils de Dieu; c'est une demeure toute remplie de parfum ; le péché même y prend une agréable odeur ; là l'épouse bien-aimée se repose sur un lit de feu et de sang ; là se voit et se manifeste le secret du cœur du Fils de Dieu.
2. 0 Cœur ! ô vase qui déborde pour enivrer et désaltérer tous les désirs de l'amour ! Vous donnez la joie , vous éclairez l'entendement, vous remplissez la mémoire, vous la captivez tellement, qu'il est impossible de retenir, de comprendre , d'aimer autre chose que ce doux et bon Jésus. 0 Sang ! ô feu ! ineffable amour ! que mon àme serait heureuse de vous y voir anéanti! Je veux que vous fassiez comme celui qui puise de l'eau avec un vase pour la verser sur d'autres choses. Oui, versez l'eau d'un saint désir sur la tête de vos frères, qui sont nos membres unis au corps de la douce Épouse , et prenez garde aux illusions du démon , qui , je le sais , veut et voudra vous arrêter. Qu'aucune créature ne vous fasse reculer; mais persévérez toujours dans ce que vous verrez le meilleur, jusqu'à ce que nous voyions couler le sang avec de doux et amoureux désirs. Courage donc, mon doux Père; ne dormons plus. Je sais bien que maintenant je ne veux plus me reposer et m'arrêter. J'ai déjà reçu une tête dans mes mains, et j'en ai ressenti une douceur que le cœur ne peut comprendre, la bouche raconter, l'œil voir, et l'oreille entendre. Dieu a bien surpassé les autres mystères qui ont précédé , et que je ne vous dis pas parce que ce serait trop long.
3. Je suis allée visiter celui que vous savez, et il en reçut tant de force et de consolation , qu'il se confessa et se trouva dans les meilleures dispositions. Il me fit promettre, pour l'amour de Dieu, que, quand viendrait le jour de la justice , je serais avec lui ; et , ce que j'ai promis, je l'ai fait. Le matin, avant le premier coup de la cloche, j'allai le trouver, et il fut grandement consolé. Je le menai entendre la messe, et il reçut la sainte Communion, dont il s'était toujours éloigné. Sa volonté était unie et soumise à la volonté de Dieu. Il lui restait seulement la crainte d'être faible au moment suprême; mais l'infinie bonté de Dieu le trompa, en Icnflammant d'un tel amour et d'un tel désir, qu'il ne pouvait se rassasier de sa présence. Il disait : Reste avec moi, ne m'abandonne pas, et je serai toujours bien , je mourrai content. Et il appuyait sa tête sur ma poitrine. Alors je sentis une joie et un parfum de son sang, qui était comme mêlé avec le mien, que je désire répandre pour le doux Époux Jésus. Ce désir augmentait dans mon àme, et quand je sentais la crainte, je disais : Courage , mon doux Frère , car bientôt nous serons aux noces éternelles ; tu iras, baigné dans le doux sang du Fils de Dieu , avec le doux nom de Jésus, qui ne doit jamais sortir de ta mémoire , et je t'attendrai au lieu de la justice.
4. 0 mon Père et mon Filsl son cœur perdit alors toute crainte ; la tristesse de son visage se changea en joie, et, dans son allégresse, il disait : « D'où me vient une si grande grâce? Quoi! la douceur de mon àme m'attendra au lieu saint de la justice ! » Voyez quelle lumière il avait reçue, puisqu'il appelait saint le lieu de la justice. Et il ajoutait : « Oui , j'irai fort et joyeux, et
il me semble que j'ai encore mille années à attendre , lorsque je pense que vous y serez. » Et il disait des paroles si douces, que j'admirais la bonté de Dieu. Je l'attendis donc au lieu de la justice, et je l'attendis en priant et en invoquant sans cesse l'assistance de Marie et de Catherine, vierge et martyre. Avant son arrivée je me baissai et je plaçai mon cou sur le billot , mais je n'obtins pas ce que je désirais Je priais et j'invoquais Marie avec ardeur, et je lui disais que je voulais , au moment suprême, pour lui la lumière et la paix, du cœur, et pour moi la grâce de le voir retourner à sa fin dernière. Mon âme alors était tellement enivrée de la douce promesse' qui m'était faite , que je n'apercevais plus personne au milieu de toute cette multitude.
5. Il arriva enfin, comme un agneau paisible, et en me voyant il se mit à sourire. Tl voulut que je lui fisse le signe de la Croix , et , quand il l'eut reçu , je lui dis tout bas : Mon doux frère, allez aux noces éternelles jouir de la vie qui ne finit jamais. Il s'étendit avec une grande douceur, et je lui découvris le cou. J'étais baissé vers lui, et je lui rappelais le sang de l'Agneau. Sa bouche ne disait autre chose que Jésus, Catherine , et , en disant ces mots, je reçus sa tète dans mes mains.
6. Alors je fixai mon regard sur la Bonté divine , et je dis : Je veux. Aussitôt je vis, comme on voit la clarté du soleil , Celui qui est Dieu et homme ; il était présent , et il recevait le sang. Dans ce sang était un feu du saint désir, que la grâce avait caché dans son âme , et ce feu était absorbé par le feu de la charité divine. Dieu recevait ce sang , son désir, son âme , qu'il plaça dans l'ouverture de son côté, dans le trésor de sa miséri-
corde, montrant ainsi cette grande vérité, que c'était par grâce seulement et par miséricorde , qu'il la recevait, et non pour quelque mérite personnel. O bonheur ineffable , de voir avec quelle douceur et quel amour la bonté de Dieu attendait cette àme séparée de son corps ! Comme il la regardait miséricordieusement, lorsqu'elle entrait dans son côté ,* toute baignée de ce sang , que rendait précieux le sang du Fils de Dieu ! Le Père toutpuissaut la recevait et lui transmettait sa puissance ; le Fils, la Sagesse, le Verbe incarné, lui donnait, lui communiquait cet ardent amour qui lui fit recevoir une mort ignominieuse par obéissance à son Père, pour l'utilité du genre humain ; et l'onction du Saint-Esprit, qui s'emparait de lui , l'inondait d'une joie capable de ravir mille cœurs ; et je ne m'en étonne pas , car il goûtait déjà la douceur divine. Il se retourna, comme fait l'épouse quand elle est arrivée à la porte de l'époux ; elle regarde en arrière , et incline la tête pour saluer ceux qui l'ont accompagnée , et leur fait un dernier signe de remercîment.
7. Lorsqu'il eut disparu, mon àme se reposa dans une paix délicieuse; et je jouissais tant du parfum de ce sang , que je ne voulais pas souffrir qu'on lavât celui qui avait jailli sur moi. Hélas ! pauvre misérable , je ne veux rien ajouter ; je reste sur terre avec un grand regret , et il me semble que la première pierre de ma demeure est déjà posée. Ne vous étonnez donc pas si je ne demande autre chose que de vous voir anéanti dans le sang et dans le feu qui s'échappent du côté du Fils de Dieu. Oui, plus de négligence, mes Fils bienaimés, car c'est le Sang qui donne et contient la vie. Doux Jésus, Jésus amour.