Gardez-vous bien de fuir les fatigues, mais rece
vez-les avec joie, et allez au-devant d'elles avec un saint désir, en disant : Soyez les bienvenues; dites encore : Quelle grâce me fait mon Créateur, en me faisant souffrir pour la gloire et l'honneur de son nom ! En agissant ainsi, l'amertume sera votre douceur et votre consolation ; vous offrirez avec ardeur vos larmes et vos soupirs pour les pauvres brebis qui sont en la puissance du démon. Alors les soupirs seront votre nourriture, et les larmes votre breuvage. N'employez pas autrement votre vie; réjouissez -vous, reposez- vous sur la Croix avec Jésus crucifié; et, en le faisant, vous serez le doux fils de Marie et l'époux de l'éternelle Vérité. Je ne vous en dis pas davantage. Donnez votre vie pour Jésus crucifié; anéantissez -vous dans le sang de Jésus crucifié; prenez la nourriture des âmes sur le bois de la Croix , avec Jésus crucifié ; noyez-vous dans le sang de Jésus crucifié. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.
CXLll (96). — AU FRÈRE RAYMOND DE CAPOUE,
DE l'ordre des frères PRÊCHEURS (i).
Du bonheur de souffrir et de mourir pour l'Église.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très- cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le serviteur et l'époux fidèle de la Vérité et de k douce Marie. Oui , ne tournons jamais la tête en arrière , malgré les obstacles et les persécutions du monde ; mais ayons une ferme espérance à la lumière de la très-sainte Foi, pour traverser avec courage et persévérance cette mer orageuse. Glorifionsnous dans les souffrances , sans chercher notre gloire , mais la gloire de Dieu et le salut des âmes , comme le faisaient les glorieux martyrs, qui, pour la vérité, étaient prêts à souffrir les tourments et la mort. Aussi c'est avec leur sang répandu par amour du Sang qu'ils ont fondé les murailles de la sainte Église. 0 doux Sang !
(1) Cette lettre est écrite de Florence, après l'émeute du 22 juin 1378 , dans laquelle sainte Catherine faillit périr. (Vie de sainte Catherine, I1I« p., ch. 6.)
qui ressuscites les morts ; à Sang ! tu donnes la vie , tu dissipes les ténèbres dans les esprits aveuglés des créatures raisonnables, et tu leur donnes la lumière; doux Sang, tu rapproches ceux qui sont séparés, tu revêts ceux qui sont nus , tu rassasies les affamés , et tu désaltères ceux qui ont soif du Sang, et avec le lait de ta douceur tu nourris les petits , ceux qui sont petits par une bumilité sincère , et innocents par une vraie pureté. 0 Sang ! qui ne s'enivre pas de toi ? Ce sont ceux qui s'aiment eux-mêmes, parce qu'ils ne sentent pas ton parfum.
2. Oui, mon cher et doux Père, dépouillons -nous de nous-mêmes et revêtons - nous de la vérité : nous serons alors des époux fidèles. Je vous annonce qu'aujourd'hui je veux commencer une vie nouvelle, pour que mes péchés ne me privent pas encore du bonheur de mourir pour Jésus crucifié ; car je vois bien que c'est ma faute si jusqu'à présent j'en ai été privée. Mon désir s'était grandement augmenté , et je brûlais de souffrir, sans l'avoir mérité , pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes, pour la réformation et le bien de la sainte Église. Mon cœur se fendait d'amour et de désir de sacrifier ma vie ; ce désir m'était doux et pénible : doux, parce que j'étais unie à la Vérité ; pénible , parce que mon cœur souffrait de voir l'offense de Dieu et cette multitude de démons qui obscurcissaient toute la cité, et aveuglaient les intelligences ; il semblait que Dieu les laissait faire par justice et par vengeance. Aussi, je me consumais en gémissements, je redoutais le malheur qui était près d'arriver, et qui pouvait empêcher de conclure la paix. Mais Dieu, qui ne méprise pas le désir de ses serviteurs, nous protégea , ainsi que la douce Marie notre
Mère , dont le nom avait été invoqué avec les larmes et les angoisses du désir ; et dans cette émeute et ce bouleversement , il n'y eut pour ainsi dire d'autre mal que la mort de ceux que frappa la justice.
3. Ainsi fut satisfait le désir que j'avais de voir la providence de Dieu oter la puissance aux démons , et les empêcher de faire tout le mal qu'ils voulaient faire. Mais le désir que j'avais de donner ma vie pour la Vérité et pour la douce Épouse du Christ ne fut pas exaucé. L'éternel Époux de mon àme m'a bien trompée, comme vous le racontera de vive voix Christophe. Aussi je pleure , parce que la multitude de mes péchés est si grande , que je n'ai pu mériter que mon sang donnât la vie et la lumière à ces pauvres aveugles ; mon sang n'a pas réconcilié le fils avec le père ; mon sang n'a pas cimenté la pierre dans le corps mystique de la sainte Eglise. Il semble que les mains de celui qui voulait frapper étaient liées. Je disais : C'est moi, prenez-moi, et laissez ceux qui m'accompagnent ; c'était comme des coups de poignard qui leur perçaient le cœur. O mon Père! ressentez en vous une grande joie, car je n'ai jamais goûté de semblables mystères avec tant de consolation. C'était la douceur de la vérité, l'ivresse d'une conscience lihre et pure, c'était le parfum de la douce providence de Dieu ; c'était la jouissance des nouveaux martyrs, annoncée, vous le savez , par l'éternelle Vérité. La langue ne pourrait suffire à raconter le bonheur qu'éprouvait mou àme. Je sentais si bien ce que je devais à mon Créateur, que , si j'avais pu livrer mon corps aux flammes , il me semblait que je n'aurais pas assez reconnu les grâces que nous avions reçues , moi , mes fils et mes filles. Je vous dis tout cela non pas pour
que vous vous en affligiez , mais pour que vous en ressentiez, au contraire, une douce et sainte joie, et que vous et moi nous commencions à nous plaindre de mon imperfection, car c'est mon péché qui m'a privé d'un si grand bien. Oh! que mon àme eût été heureuse, si j'avais donné mon sang pour la douce Épouse, pour l'amour du Sang et pour le salut des âmes. Oui, réjouissons-nous , et soyons des époux fidèles.
4. Je ne veux pas vous en dire davantage sur ce sujet ; Christophe vous en parlera et vous entretiendra d'autres choses. Je veux seulement vous dire de prier le Christ de la terre de ne pas retarder la paix à cause de ce qui est arrivé; qu'il la fasse, au contraire, avec bien plus d'empressement, afin qu'il puisse s'occuper des grands desseins qu'il a pour Tiionneur de Dieu et la réformation de la sainte Église ; car cet événement n'a rien changé , et maintenant la ville est parfaitement tranquille. Priez -le de se hâter ; je le demande au nom de la Miséricorde , car c'est le moyen d'arrêter les offenses sans nombre qui se commettent contre Dieu. Dites-lui qu'il ait pitié et compassion de ces âmes qui sont dans les ténèbres ; dites-lui qu'il me tire promptement de prison ; car, si la paix ne se fait pas, il me semble impossible de m'éloigner , et je voudrais pourtant aller goûter le sang des martyrs , visiter Sa Sainteté , et me retrouver avec vous pour vous raconter les admirables choses que Dieu a . faites dans ces derniers temps pour réjouir notre esprit, pour enivrer notre cœur, et augmenter notre espérance à la lumière de la très -sainte Foi. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. *