CXLVIII(102).— A MAITRE RAYMOND DE CAPOUE
DE L'ORDHE des frères PRÊCHEURS.
De la constance au milieu des tribulalions. — Elle lui raconte ses combats, et lui fait ses dernières recommandations.
1 . Très-cher et très-doux Père dans le Christ , le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des ser- A'iteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang , avec le désir de vous voir une colonne nouvellement dressée dans le jardin de la sainte Église. Soyez l'époux fidèle de la Vérité, comme vous devez l'être, et alors j'estimerai bienheureuse mon àme. Oui, je ne veux pas que vous détourniez la tète pour aucune adversité , aucune persécution ; mais je veux que vous vous glorifiiez dans l'adversité, parce que c'est en souffrant que nous montrons notre amour et notre constance ; nous n'avons que ce moyen de rendre gloire à Dieu. C'est maintenant, très-cher Père, qu'il faut se perdre entièrement et ne plus penser à soi , comme le faisaient les glorieux ouvriers qui étaient prêts à sacrifier leur vie avec tant d'amour et de désir, et qui arrosaient le jardin de leur sang , offrant sans cesse à Dieu leurs humbles
prières et leurs soufTrances jusqu'à la mort. Prenez garde que je ne vous voie timide et craignant votre ombre ; mais combattez généreusement , et ne secouez jamais le joug de l'obéissance que vous a imposé le Souverain Pontife. Faites aussi dans l'Ordre ce que vous verrez être à l'honneur de Dieu , car c'est ce que demande de vous sa bonté ; il ne vous a pas placé là pour autre chose. Considérez dans quelles nécessités nous voyons la sainte Église : la voilà seule , abandonnée , comme je vous l'ai écrit dans une autre lettre ; et quand l'épouse est abandonnée, l'époux l'est aussi.
2. 0 mon très -doux Père, je ne vous cacherai pas les grands mystères de Dieu, mais je vous les raconterai le plus brièvement que je pourrai, et autant que la faiblesse de ma langue le permettra. Je vous dirai aussi ce que je veux que vous fassiez ; mais ne vous affligez pas de ce que je vous dirai , car je ne sais ce que la Bonté divine fera de moi, si je resterai ou si elle m'appellera. Mon Père, mon Père, mon Fils bien-aimé, Dieu a fait de si grandes choses depuis le jour de la Circoncision jusqu'ici , qu'il me serait impossible de vous les faire connaître. Mais laissons cette époque, et venons au dimanche de la Sexagésime, jour auquel arrivèrent les choses que je vous écris en peu de mots (1) . Je ne comprends pas qu'on puisse jamais résister à un pareil accident. La douleur de cœur était si grande, que mon vêtement était déchiré. Je succombais, et je m'agitais dans la chapelle comme une personne en convulsion; et celui qui aurait voulu me retenir m'aurait ôté la vie. Le lundi soir, j'étais pressée d'écrire au Christ de la terre et à trois cardi-
• (1) Le dimanche de la Sexagésime était le 29 janvier, en 1380.
naux; je me 6s aider, et jallai dans ma cellule; mais quand j'eus écrit au Christ de la terre (1), il me fut impossible d'écrire davantage, tant étaient grandes les douleurs de mon corps. Peu de temps après commencèrent les attaques terribles des démons qui me bouleversaient; ils étaient furieux contre moi, comme si hioi, qui ne suis qu'un ver de terre, je leur avais arraché des mains ce qu'ils avaient possédé pendant longtemps dans la sainte Église (2). Et la terreur qui se joignait à mes souffrances corporelles était si grande, que je voulais fuir de la cellule et aller à la chapelle , comme si la cellule était cause de mes peines.
3. Je me levai donc ; et ne pouvant marcher, je m'appuyais sur mon fils Barduccio ; mais aussitôt je fus renversée , et quand je fus par terre , il me sembla que mon âme avait quitté mon corps, non pas comme lorsqu'elle le quitta en effet, et que je goûtais le bonheur des bienheureux en jouissant avec eux du souverain Bien ; mais alors il me semblait que j'étais une chose distincte et séparée; mon corps ne paraissait pas être à moi, mais à un autre , et mon âme en voyant la souffrance de celui qui était avec moi, voulait savoir si je pouvais me servir du corps pour lui dire : Mon fils, ne crains rien. Mais je vis que la langue et les autres membres étaient incapables d'agir, comme si le corps eût été privé de vie. Je laissai donc le corps où il était, et l'intelligence se fixa dans l'abîme de la Trinité. La mémoire était pleine du souvenir des besoins de la sainte Église et de tout le peuple chrétien ; je criais en la présence de Dieu , et je demandais avec confiance son
(1) Cette lettre est la xxi\«.
(î) Vie de sainte Catherine, III» p., ch. 2.
secours, lui ofiFrant des désirs, et lui faisant violence par le sang de l'Agneau et par les peines qu'il avait endurées. Je demandais avec tant d'instance , qu'il me semblait certain qu'il ne rejetterait pas ma demande ; je le priais ensuite pour vous tous, le conjurant d'accomplir en vous sa volonté et mes désirs. Puis je le suppliais de me délivrer de la damnation éternelle; et je restai ainsi tant de temps, que toute la communauté me pleurait comme morte.
4. Cependant la terreur des démons s'était dissipée, et l'humble Agneau vint s'offrir à mon âme en disant : « Sois persuadée que je satisferai tes désirs et ceux de mes autres serviteurs; je veux que tu voies que je suis un bon maître. J'agis comme le potier qui défait, refait ses vases à son plaisir ; je défais et refais mes vases. C'est pourquoi j'ai pris le vase de ton corps, et je le refais dans le jardin de la sainte Eglise ; il sera autre que par le passé. » Et la Vérité me pressait par des grâces et des paroles que je ne dis pas. Mon corps commença un peu à respirer, et à montrer que l'âme était revenue dans son vase. J'étais alors remplie d'admiration ; et il me resta une si grande douleur au cœur que je la ressens encore. Je perdis alors toute joie, toute consolation, toute force ; et lorsqu'on me porta dans la chambre qui est au-dessus, elle me parut pleine de démons qui commencèrent à me livrer un combat, le plus terrible que j'aie jamais éprouvé, puisqu'ils voulaient me faire croire que ce n'était pas moi qui étais dans mon corps, mais que c'était ua esprit immonde. J'invoquais alors le secours divin avec une tendresse extrême; je ne refusais pas la fatigue , mais je disais : « Mon Dieu , venez à mon secours; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. Vous
avez permis que je sois seule dans ce combat sans l'assistance du Père de mon àme , et j'en suis privée par mon ingratitude. »
5. Deux nuits et deux jours se passèrent dans ces tempêtes, mais mon esprit et mon désir ne changeaient pas; mon àme était toujours unie à son objet, mais mon corps semblait réduit à rien. Le jour de la Purification, je voulus entendre la messe, et alors tous les mystères furent renouvelés en moi. Dieu me montrait le grand danger qui menaçait, comme on le vit ensuite; car Rome était prête à se révolter, et on n'entendait que des injures et des outrages; mais Dieu a bien voulu adoucir les cœurs, et je crois que tout se terminera bien. Dieu aussi m'ordonna pour tout le temps de la sainte quarantaine de faire offrir les désirs de toute la communauté, et de faire célébrer la messe devant elle, à la seule intention de la sainte Église. Je devais aussi tous les matins à l'aurore entendre une messe; vous savez que c'était pour moi une chose impossible, mais en lui obéissant tout est possible. Le désir était si fort, que la mémoire ne pouvait retenir, l'intelligence comprendre, et la volonté souhaiter autre chose; non-seulement elle refuse tout ce qui est ici-bas, mais dans ses rapports avec les bienheureux , l'àme ne peut pas, ne veut pas se plaire dans leur bonheur, mais seulement dans cette faim qu'ils ont, et qu'ils avaient lorsqu'ils étaient pèlerins et voyageurs de cette vie. C'est dans ce sentiment et dans d'autres que je ne puis vous exprimer, que se consume et s'écoule ma vie unie à cette douce Épouse et aux glorieux martyrs qui ont arrosé cette voie de leur sang. Je prie la Bonté divine qu'elle me fasse bientôt voir le salut de son peuple.
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6. Quand vient l'heure de tierce, je finis d'entendre la messe , et vous me \erriez aller comme une morte à Saint-Pierre. Je me mets alors de nouveau à travailler dans le vaisseau de la sainte Eglise, et je reste ainsi jusqu'à l'heure des vêpres; je ne voudrais pas quitter ce lieu ni le jour ni la nuit, jusqu'à ce que je voie le peuple un peu calme et réconcilié avec son Père. Mon corps ne prend aucune nourriture, pas même une goutte d'eau; et ses douces souffrances sont si grandes, qu'il n'en a jamais enduré de semblables, et que ma vie ne tient plus qu'à un fil. Maintenant, je ne sais ce que la Bonté divine voudra faire de moi; quant à ce que j'éprouve, je ne dis pas que j'ignore sa volonté; mais quant à ce que je souffre dans mon corps, il me semble que je dois le couronner par un nouveau martyre dans la douceur de mon àme, c'est-à-dire dans la sainte Église. Peut-être ensuite il me fera ressusciter avec lui ; il mettra une fin, un terme à mes misères et aux angoisses de mon désir, ou il prendra les moyens ordinaires de réparer mon corps. J'ai prié et je prie sa miséricorde d'accomplir sa volonté en moi, et de ne pas vous laisser orphelins, vous et les autres, mais de vous diriger toujours dans la voie de la doctrine de la Vérité avec une vraie et parfaite lumière; je suis persuadée qu'elle le fera.
7. Je vous en prie et je vous en conjure, vous mon Père et mon Fils, qui m'a été donné par la douce Vierge Marie, si vous apprenez que Dieu a jeté les regards de sa miséricorde sur moi , efforcez-vous de renouveler votre vie, et de mourir à tout sentiment personnel pour vous consacrer tout entier au vaisseau de la sainte Église. Soyez toujours réservé dans vos relations. Vous pourrez jouir bieu peu de votre cellule, mais je veux que vous
ayez et que vous portiez toujours avec vous la cellule de votre cœur ; car vous le savez bien , tant que nous y sommes renfermés, l'ennemi ne peut nous nuire. Que tout ce que vous ferez soit ainsi dirigé et réglé selon Dieu. Je vous prie encore de mûrir votre cœur avec une vraie et sainte prudence ; que votre vie soit exemplaire aux jeux des séculiers, et qu'elle ne se règle jamais sur les usages du monde. Que votre générosité envers les pauvres, et la pauvreté volontaire que vous avez toujours pratiquée, se renouvellent et se rajeunissent en vous avec une vraie et parfaite humilité. Qu'aucune position, aucun honneur que Dieu vous donnera, ne la ralentissent jamais en vous ; enfoncez- vous au contraire de plus en plus dans la vallée de cette humilité Aimez la table delà très-sainte Croix, et prenez y la nourriture des ànies en vous livrant aux veilles saintes, aux humbles et continuelles prières, en célébrant tous les jours la messe, si vous n'en êtes pas absolument empêché. Fuyez les conversations inutiles et légères; soyez, et montrez-vous toujours grave dans vos paroles et votre conduite. Rejettez toute faiblesse pour vous-même et toute crainte servile, parce que la sainte Église n'a pas besoin de ceux qui sont ainsi, mais de personnes cruelles pour ellesmêmes et dévouées à son service,
8. Ce sont les choses auxquelles je vous conjure de vous appliquer. Je vous demande aussi de recueillir le livre et les écrits que vous trouverez de moi, vous, frère Barthélémy, frère Thomas et le Maître (1), et vous en
(1) Les personnes que sainte Catherine nomme ici sont : Frère Barthélémy de Sienne, qui fut un témoin du procès de Venise, frère Thomas Nacci Gaffarini , qui a écrit un supplément à la légende du B. Raymond , ou bien frère Thomas , son confesseur. Celui qu'où
ferez ce que vous croirez le plus utile à la gloire de Dieu. Vous vous entendrez aussi avec nuessire Thomas, auprès de qui j'ai trouvé quelque assistance. Je vous confie aussi cette famille, pour que vous en sojez autant que vous le pourrez le pasteur, le directeur, le père; conservez-la dans les liens de la charité et de l'union parfaite , pour qu'elle ne soit pas dispersée comme des brebis sans pasteur. Pour moi, j'espère leur être plus utile après ma mort que pendant ma vie.
9. Je prierai l'éternelle Vérité de répandre sur vous tous la plénitude des grâces et des dons qu'elle eût versés sur mon âme, afiu que vous sojez des flambeaux placés sur le candélabre. Je vous prie de demander à l'éternel Époux qu'il me fasse accomplir généreusement sa volonté, et qu'il me pardonne la multitude de mes fautes. Et vous, je vous prie aussi de me pardonner la désobéissance, le manque de respect, l'ingratitude, la peine et les chagrins dont je suis coupable envers vous, ainsi que le peu de zèle que j'ai eu pour notre salut. Je vous demande votre bénédiction ; priez avec ardeur pour moi, et faites prier pour l'amour de Jésus crucifié Pardonnez-moi si je vous ai écrit des choses qui vous affligent; je ne vous les écris pas pour vous affliger, mais parce que je suis dans le doute, et que je ne sais pas ce que la Bonté de Dieu fera de moi; je veux avoir rempli mon devoir. Ne vous chagrinez pas de ce nous sommes corporellement séparés l'un de l'autre. Vous m'auriez été certainement d'une grande consolation, mais j'ai une plus grande consolation, une plus grande joie encore de
appelait le Maître était Jean Tantucci, ermite de Saint-Augustin. Messire Thomas était Thomas Buonoconti , disciple de la sainte, ou Thomas de la Pierre, secrétaire d'Urbain VI.
voir les fruits que vous produisez dans la sainte Église; et je vous conjure de travailler avec plus de zèle que jamais, parce que jamais les besoins n'ont été si grands ; ne cédez à aucune persécution sans la permission de notre seigneur le Pape. Courage, courage dans le Christ, le doux Jésus; il ne faut jamais se laisser abattre. Je ne vous dis pas autre chose. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu Doux Jésus, Jésus amour.