CLXXIV (128). — AU VÉJNÉRABLE RELIGIEUX
FRÈRE GUILLAUME d' ANGLETERRE ,
- BACHELIER DE l'oBDRE DES FRÈRES ERMITES DE SAINT- AUGUSTIN, DANS LA FORÊT DU LAC.
De l'union avec Dieu , et des obslacies que cause l'amour-propre.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1 . Mon très-févérend et très-cher Père dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs du Fils de Dieu, je vous encourage et je vous exhorte dans son précieux sang , avec le désir de vous voir uni et transformé dans son ineffable charité, afin que nous , qui sommes des arbres stériles et sauvages, nous soyons greffés sur l'Arbre de vie. Nous porterons alors des fruits doux et savoureux , non par nousmêmes, mais par le Maître de la grâce qui est en nous ; car, de même que le corps vit par l'àme, l'àme vit par Dieu. Le Verbe incarné ne pouvait, comme homme seulement, nous rendre la vie de la grâce; mais, comme Dieu , la divine Essence l'a voulu , et a pu le faire par amour. 0 feu, abîme de charité 1 pour que nous ne soyons pas séparés de vous, vous avez voulu vous greffer sur notre nature, et vous l'avez fait en semant votre
parole dans le sein fécond de Marie; il est bien vrai que l'àme vit par vous. Le prix de ce sang répandu en abondance pour moi me profite par l'amour de la divine Essence.
2. Je ne m'étonne pas, mon très-cher Père, de ce que la Sagesse du Père , la Parole incarnée a dit : « Si je suis élevé en haut, j'attirerai tout à moi (1). » 0 cœurs endurcis , fils égarés d'Adam ! il faudrait être bien misérable pour ne pas se laisser attirer par un si doux Père. Il dit : Si je suis élevé , pourquoi cela ? Pour que nous accourions. Je ne vois pas, mon très-clier Père, d'autres obstacles que l'amour et l'ignorance que nous avons de nous-mêmes , notre peu de lumière et de connaissance de Dieu. Qui ne connaît pas, ne peut aimer; celui qui connaît aime. Je ne veux pas que nous restions plus longtemps dans cette ignorance, car nous ne serions pas unis à la vie ; mais je veux que l'œil de l'intelligence se lève au-dessus de nous pour voir et connaître l'éternelle et souveraine Vie. Dieu ne peut vouloir auti-e chose que notre sanctification ; ce qu'il nous donne, ce qu'il permet, le lieu, le moment, la mort, la vie, les persécutions des hommes et des démons, tout cela n'a d'autre but que notre sanctification. Je vous le dis, dès que l'àme a ouvert son entendement, elle aime l'honneur de Dieu et des créatures; elle aime les peines, et ne se plaît que sur la Croix avec lui. Ce n'est pas étonnant, parce qu'elle a vu que la bonté de Dieu ne peut vouloir que le bien , et que toute chose vient de lui ; elle est affranchie de l'amour-propre qui cause les ténèbres, et empêche de voir la lumière,
(1} S. Jean, xh, 32.
3. 0 mon Père! ne tardons plus , et attachons- nous à l'arbre fertile, afin que le Maître ne s'élève pas sans nou». Prenons le lieu, la chaîne de son ardente charité qui le tient fixé et cloué sur le bois de la très- sainte Croix; frappons, frappons avec amour, parce que le Bien infini veut un désir infini. C'est la condition de l'àme d'appartenir à l'infini; aussi elle désire sans fin, et elle n'est jamais rassasiée tant qu'elle n'est pa» unie à l'Infini. Que notre cœur s'applique de toutes ses forces à aimer Celui qui aime sans être aimé. 0 amour ineffable! pour façonner nos âmes , vous avez fait une enclume de votre corps, afin que le corps satisfît à la peine, l'àme du Christ à la haine du péché, et pour que la nature divine en triomphât par sa puissance (I). Voyez comment nous avons été fidèlement rachetés. Pourquoi? Parce qu'il a été élevé en haut. Soumettons donc nôtre volonté perverse sous le joug de la volonté de Dieu , qui ne veut autre chose que noire bien ; et recevons avec respect toutes les peines, nous jugeant indignes d'une si grande faveur.
k. Je vous dis de la part de Jésus crucifié que vous devez célébrer la sainte messe plus dune fois la semaine dans le couvent, comme le veut le prieur; et j'ajoute même qu'il faut la célébrer tous les jours, si vous voyez que c'est sa volonté. En perdant les consolations, vous ne perdrez pas la grâce, vous l'acquerrez même à mesure que vous perdrez votre volonté.
5. Je veux que, pour montrer que nous avons faim des âmes et que nous aimons le prochain, nous ne nous attachions pas aux consolations. Nous devons écouter
(l) Dialogue . ch. Xxvi.
les plaintes du prochain, et avoir surtout compassion de ceux qui nous sont unis par les liens d'une même charité; si vous ne le faites pas, ce sera une grande faute. Oui, je veux que vous compatissiez aux peines et aux besoins de frère Antoine ; je veux que vous ne refusiez pas de l'entendre; je veux aussi, et je demande que frère Antoine vous écoute. Je vous conjure de le faire de la part du Christ et de la mienne : c'est le moyen de conserver entre vous la vraie charité ; et en ne le faisant pas, vous donneriez au démon l'occasion de semer la discorde. Je termine en vous priant , en vous conjurant d'être uni à l'Arbre divin et transformé en Jésus crucifié. Doux Jésus, Jésus amour.