A MESSIRE MATTHIEU
HECTEDR DE LA MISÉRICORDE, A FRÈRE SANTI, ET A SES AUTRES FILS SPIRITUELS (4).
Des liens de la charité parfaite. — Jésus cruciflé modèle de l'amour que nous devons avoir les uns pour les autres.
AU HOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mes très- chers Fils dans le Christ le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir unis par les liens de la charité : car je vois que sans ces liens nous ne pouvons plaire à Dieu ; c'est à ce doux signe que se reconnaissent les serviteurs et les enfants du Christ ; mais pensez , mes enfants, que ces liens doivent être purs et sans mélange d'amour propre. Si vous aimez votre Créateur, aimez-le et servez-le comme le Bien suprême et éternel , digne
(1) Le Père Matthieu fut guéri miraculeusement de la peste, en 1 374, par les prières de sainte Catherine. (Vie de sainte Catherine, II«p.,ch. 8.) Sainte Catherine sauva également le frère Santi , en lui commandant au nom de Jésus-Christ de ne pas mourir. Le B. Raymond fait le plus grand éloge de ce saint ermite dans sa Légende, III* part., eh. 1.
d'être aimé, et nou pour votre propre utilité ; car ce serait un amour mercenaire, l'amour de l'avare qui aime Targeut par avarice ; l'amour du prochain ne doit pas être ainsi. Aimez- vous, aimez-vous mutuellement, vous êtes le prochain les uns des autres ; mais faites attention que si votre amour est fondé sur votre intérêt ou sur le plaisir que vous avez l'un de l'autre, il ne durera pas, mais il disparaîtra, et votre âme se trouvera vide.
2. L'amour fondé en Dieu doit être tel, qu'on doit s'aimer à cause de la vertu , et parce que la créature est créée à l'image de Dieu. Lorsque le plaisir ou l'utilité diminue pour celui qui aime, son amour ne diminue pas s'il est fondé en Dieu ; car il aime par amour pour la vertu , pour l'honneur de Dieu et non pour le sien propre. On ne peut aimer la vertu là où elle n'est pas ; mais on aime en tant que la créature de Dieu est un membre uni au corps mystique de la sainte Église. Alors se développent les sentiments d'une grande et sincère compassion , qui enfante par le désir les larmes, les soupirs et les prières persévérantes en la douce présence de Dieu. C'est cet amour que le Christ a laissé à ses disciples. Cet amour ne s'affaiblit, ne se ralentit jamais; il ne s'impatiente pas pour une injure qu'il reçoit, et ne tombe pas dans les murmures et le dégoût, parce qu'il n'aime pas pour lui, mais pour Dieu. Il ne juge pas, et ne veut pas juger la volonté des hommes, et ne s'occupe que de la volonté de son Créateur, qui ne cherche et ne veut que notre sanctification; il se réjouit de tout ce que Dieu permet, de quelque manière que ce soit, parce qu'il ne cherche autre chose que l'honneur de son Créateur et le salut de son prochain. On peut véritablement dire que ceux
qui aiment ainsi sont unis dans les liens de la charité avec le lien qui attacha et cloua l'Homme-Dieu sur l'arbre de la très-sainte et très-douce Croix.
3. Mais pensez, mes chers Fils, que jamais vous n'arriverez à cette parfaite union , si vous ne prenez pour modèle Jésus crucifié; en suivant ses traces, vous trouverez en lui cet amour dont il vous aime par bonté et non par obligation : et parce qu'il nous aime par bonté, son amour ne s'est pas arrêté à notre ingratitude, à notre ignorance, à notre orgueil, à notre vanité, mais il a persévéré jusqu'à la mort honteuse de la Croix ; il nous a délivrés de la mort, et nous a donné la vie. Faites de même, mes enfants, suivez, suivez son exemple; aimez-vous, aimez-vous les uns les autres d'un amour pur et saint dans le Christ, le doux Jésus. Je ne vous en dis pas davantage , parce que j'espère bientôt vous revoir, s'il plaît à la Bonté divine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour,
CLXXVI (130).— A FRÈRE AINTOir^E, DE NICE,
DES KRMlTBf DB SAINT- AOGBSTII» , AD COUVENT DB LECCBTO, PRÈS SIENNB (1).
Nous devons toujours chercher le salut des âmes pour la gloire de Dieu , et non pour notre propre consolation.
AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon très-cher Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir fondé sur la Pierre vive, le Christ, le doux Jésus, afin que l'édifice que vous bâtirez dessus ne soit jamais ébranlé par les vents contraires qui le frapperont; mais que ferme, solide, inébranlable, il persévère jusqu'à la mort dans la voie de vérité. Ohl combien est nécessaire ce vrai et solide fondement que je n'ai pas connu dans mon ignorance ; car si je l'avais connu véritablement, je n'aurais pas bâti sur moi-même, qui suis pire que le sable, mais sur la pierre vive dont je parle, en suivant le Christ dans la voie des opprobres, des mépris, des affronts; je me serais privée de toute consolation pour pouvoir
(1) Frère Antoine, de Nice, fut un des plus aimés disciples de sainte Catherine. 11 mourut en odeur de sainteté, en 1392.
devenir semblable à lui. De quelque côté que vienne l'épreuve , de l'intérieur ou du dehors, je ne me serais pas cherché moi-même ; mais je n'aurais pensé qu'à l'honneur de Dieu , au salut des âmes , à la réforme de l'Église, que je vois dans de si grands besoins. Malheureuse ! j'ai fait tout le contraire ; j'ai mal fait , mon cher Fils , mais je ne voudrais pas tous voir faire de même vous et les autres , et je désire vous voir fondés sur cette Pierre vive.
2. Voici le moment où se montrent les serviteurs de Dieu et ceux qui se cherchent eux-mêmes , qui aiment Dieu pour leur consolation, et le prochain pour leur intérêt ; ils regardent où est la consolation et où elle n'est pas, comme si nous pensions que Dieu est dans un lieu et non dans un autre. Non, il n'en est pas ainsi; mais je vois que , pour le serviteur de Dieu , tous les lieux et les temps sont acceptables. Quand il est temps d'abandonner la consolation et d'embrasser la fatigue pour l'honneur de Dieu, il le fait; quand il est temps de quitter la solitude pour le service de Dieu , il le fait , et paraît en public comme le faisait le glorieux saint Antoine, qui aimait certainement bien la solitude, mais qui la quittait souvent pour fortifier les chrétiens. On pourrait citer aussi beaucoup d'autres saints. La règle des vrais serviteurs de Dieu a toujours été de se montrer dans le temps de la nécessité et du malheur, mais non dans le temps de la prospérité, car ils la fuient. Il n'y a pas lieu de fuir maintenant, de peur que la trop grande prospérité ne laisse entraîner nos cœurs au vent de l'orgueil et de la vaine gloire ; personne ne peut se glorifier que dans les souffrances. Mais il me semble que la lumière nous manque , quand nous nous
laissons aveugler par les consolations, et que nous plaçons nos espérances dans des révélations qui nous empêchent de bien connaître la vérité. Nos motifs peuvent être bons, mais il n'y a que Dieu, qui est l'éternelle et souveraine Bonté , qui nous donne la parfaite et vraie lumière. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet.
3. Il paraît, d'après la lettre que frère Guillaume m'a envoyée, que ni lui ni vous ne viendrez. Je neveux pas répondre à cette lettre; mais je gémis du fond du cœur de sa simplicité , car il recherche bien peu l'honneur de Dieu et l'édification du prochain. S'il ne veut pas venir par humilité et par crainte de perdre la paix , il devrait pratiquer la vertu d'humilité, en demandant humblement et avec douceur la permission du Vicaire de Jésus-Christ, en suppliant Sa Sainteté de vouloir bien le laisser dans la solitude pour qu'il soit plus tranquille, mais en s'en remettant à sa volonté, comme le veut la véritable obéissance. Cela serait certainement plus agréable à Dieu et plus utile à son àme; mais il me semble qu'il fait tout le contraire, en prétendant que celui qui est lié à l'obéissance de Dieu ne doit pas obéir aux créatures. Il peut en effet ne pas s'inquiéter des hommes; mais qu'il mette au même rang le Vicaire de Jésus- Christ, c'est ce qui m'afflige profondément. 11 oublie la vérité, car l'obéissance à Dieu ne nous éloigne jamais de celle du Souverain Pontife ; plus celle-ci est parfaite , plus celle-là l'est aussi ; nous devons toujours être soumis à ses ordres, et lui obéir jusqu'à la mort. Lorsque ces ordres nous semblent indiscrets et capables de nous ôter la paix et les consolations spirituelles, nous devons cependant leur obéir; et si nous faisons le contraire,
je suis persuadée que c'est une grande imperfection et une erreur du démon.
4. Il paraît, d'après ce qu'il écrit, que deux serviteurs de Dieu ont eu une grande révélation; le Christ sur terre et la personne qui l'a conseillé, en appelant ces serviteurs de Dieu, auraient suivi une inspiration plus humaine que divine , et c'est plutôt le démon que Dieu qui a voulu tirer ces serviteurs de leur paix et de leurs consolations. On prétend que si vous et les autres vous veniez , vous perdriez la dévotion ; vous ne pourriez plus vous livrer à la prière et être unis de cœur au Saint- Père. Votre dévotion n'est guère solide, si elle se perd en changeant de résidence ; il semble que Dieu fait attention aux lieux, et qu'il se trouve seulement dans la solitude, et non ailleurs, dans le temps de la nécessité.
5. Ainsi, nous commençons par dire que nous désirons la réforme de l'Église , que nous souhaitons qu'on y arrache les épines , et qu'on y plante les fleurs odoriférantes , qui sont les serviteurs de Dieu ; et nous prétendrons ensuite que les appeler , les tirer de la paix et du repos de leur esprit pour qu'ils viennent en aide à la barque de saint Pierre , est une erreur du démon. Il faut au moins parler pour soi seulement , et ne pas parler des autres serviteurs de Dieu, que nous ne devons pas confondre avec les serviteurs du monde. Frère André de Lucques et frère Paulin n'ont pas agi de la sorte; ces grands serviteurs de Dieu étaient âgés et mal portants, et ils n'ont pas ainsi recherché leur repos, mais ils se sont mis bien vite en route, malgré la fatigue et les difficultés; ils sont venus, ils ont obéi; et quoiqu'ils désirent beaucoup retourner dans leurs cellules,
ils ne veulent pas se soustraire au joug de l'obéissance , mais ils rétractent ce qu'ils avaient dit , ils renoncent à leur volonté pour ce qui est des consolations. Ils sont venus pour souffrir, non pour commander, mais pour se perfectionner dans la peine, au milieu des larmes, des veilles et des prières continuelles. C'est ainsi qu'il faut faire. N'en disons pas davantage. Que Dieu dans sa miséricorde nous purifie, et nous conduise par la voie de la vérité ; qu'il nous donne la vraie et parfaite lumière, afin que nous ne marchions pas dans les ténèbres. Je vous conjure, vous, le Bachelier et les autres serviteurs de Dieu, de demander à l'humble Agneau qu'il me fasse aller par ses voies. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.