‹ Lettres de Sainte Catherine de Sienne (volume 4)Chapitre 99 sur 115 · LETTRE ÉCRITE EN EXTASE · texte numérisé non relu

LETTRE ÉCRITE EN EXTASE

De la lumière de la sainte Foi nécessaire pour connaître et airaer la vérité. — De l'amour- propre qui obscurcit cette lumière. — Combien il est coupable de persévérer dans le péché. — Elle l'exhorte à retourner au bercail de son Ordre, lui donnant l'espérance du pardon et de la divine miséricorde, s'il triomphe de lui-même par l'humilité et le regret de son erreur.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très cher Fils dans le Christ, le doux Jésus , moi , Catherine , la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir éclairé de la vérité, afin que la connaissant vous puissiez l'aimer, que l'aimant vous puissiez vous en revêtir et détester ce qui est contre la vérité , ce qui se révolte contre elle , afin d'aimer ce qui est dans la vérité et ce que la vérité aime. 0 mon cher Fils ! combien est nécessaire cette lumière , car c'est en elle qu'est notre salut. Mon bien cher Fils , je ne vois pas que nous puissions avoir la lumière de l'intelligence sans la pupille de la très sainte Foi, qui est le centre de notre vie. Et si cette lumière est obscurcie et cachée par

l'amour de nous-mêmes , l'œil n'a pas la lumière; il ne voit plus , et dès lors il ne connaît plus la vérité. Il faut donc écarter ce nuage , afm de le rendre clair. Mais comment dissiper et chasser ce nuage ? Par la sainte haine de nous-mêmes , en connaissant nos fautes et en connaissant l'infinie honte de Dieu à notre égard.

2. Par cette connaissance s'acquiert la vertu de patience , parce que celui qui connaît ses défauts et la loi seusitive qui combat contre l'esprit, se hait lui-même, et se réjouit, lorsque non -seulement les créatures raisonnables, mais encore les animaux le punissent de ses fautes. Les injures, les affronts, les reproches l'engraissent ; les persécutions et les peines sont sa joie, et il les prend pour des consolations. Cette connaissance, que l'homme a de lui-même, fait naître une humilité profonde; il ne lève plus la tête par orgueil, mais il s'humilie toujours davantage ; il se nourrit de la connaissance de la bonté de Dieu à son égard , et il développe en lui les ardeurs de la charité. Cette charité , nourrie par l'humilité, enfante la vraie discrétion, qui lui fait discerner ce qu'il doit à Dieu ; il loue et glorifie son nom, il se hait lui-même et déteste sa sensualité ; il est plein de bienveillance pour le prochain, l'aimant comme il doit l'aimer, avec une charité fraternelle , libre et réglée, que rien n'arrête et ne trouble, parce que la vertu de discrétion a sa raison dans la charité; elle n'est autre chose qu'une vraie connaissance que l'àme a d'ellemême et de Dieu , qui fait rendre à chacun ce qui lui est dû. Elle ne le ferait pas sans la lumière; si elle ne l'avait pas, ses pensées et ses œuvres seraient imparfaites ; et cette lumière, elle ne peut l'avoir sans la vraie connaissance d'elle-même, qui lui donne la haine ;

dans la connaissance de la Bonté divine , elle trouve lamour.

3. Celui qui possède cette haine et cet amour devient le serviteur fidèle de son Créateur, et, au milieu même de la nuit de cette vie ténébreuse, il marche à la lumière, et au sein des tempêtes il possède et goûte la paix ; il court toujours à la perfection avec constance et persévérance jusqu'à la mort; il résiste avec force aux assauts de l'ennemi , et ne succombe jamais dans les combats qu'il soutient. S'il est séculier, il est bon séculier ; s'il est religieux, il est religieux parfait; il navigue dans la barque de l'obéissance véritable sans jamais en sortir. Le miroir où il se regarde est la règle , les coutumes , les usages , qu'il s'applique à observer toujours. Il n'écoute pas le démon , qui voudrait le combattre par la crainte servile en lui disant : Tu ne pourras pas supporter les épreuves de l'Ordre , les persécutions de tes frères , les pénitences qui te seront imposées et les obligations trop pénibles. Mais celui qui a la lumière se rit de toutes ces choses ; comme il est mort à la volonté propre, et qu'il est éclairé de la lumière de la sainte Foi, il répond : Je supporte tout pour Jésus crucifié, parce que je sais bien que Dieu n'impose jamais à ses créatures de fardeaux au-dessus de leurs forces. Je lui en laisse donc la mesure, et je veux les porter avec une vraie patience, car je connais la vérité, et je sais bien que tout ce qu'il permet ou qu'il donne il le fait pour mon bien , afin que je sois sanctifié en lui.

4. Oh! combien est heureuse cette âme qui, par la douce connaissance de la vérité, est parvenue à une telle lumière et à une telle perfection, qu'elle voit et qu'elle comprend que tout ce que Dieu permet, il le permet par

amour. Car celui qui est Amour ne peut s'empêcher d'aimer la créature raisonnable ; il nous a aimés avant que nous fussions, parce qu'il voulait que nous participions au Bien suprême et éternel. Aussi tout ce qu'il nous donne , il nous le donne dans ce but ; mais les infortunés qui sont privés de la lumière de la sainte Foi ne connaissent pas la vérité. Et pourquoi ce mallieureuï ne connaît-il pas la vérité? Parce qu'il ne dissipe pas le nuage de l'amour-propre; il ne se connaît pas, et alors il ne se hait pas ; il ne connaît pas la Bonté divine, et il ne l'aime pas. S'il aime quelque chose, son amour est imparfait, parce qu'il aime pour son plaisir, pour la consolation qu'il reçoit de Dieu, ou l'utilité qu'il retire du prochain. Il n'est pas fort et persévérant dans le bien qu'il a entrepris , parce que peu à peu , à mesure qu'il est sevré du lait de la consolation , il faiblit et tourne la tête en arrière pour regarder la charrue; s'il avait connu vraiment la Vérité, il n'en serait pas ainsi. Mais comme il est imparfait, s'il lui arrive de tourner la tête en arrière, ce qu'il n'a pas fait, comme le demandait la lumière de la Foi , il devrait le faire après sa chute ; car la longue persévérance dans le péché déplaît plus à Dieu, et lui est plus nuisible que le péché même, parce que le péché est ordinaire à l'homme, mais la persévérance dans le péché est la part du démon. Il ne doit pas se mettre au nombre des morts, tandis qu'il peut encore vivre, ni résister au remords de sa conscience qui l'appelle et le ronge sans cesse. Il ne doit pas dire : J'attends ; ce fruit amer n'est pas encore mûr. Oh ! combien est aveugle et insensé celui qui compte sur le temps qu'il n'a pas, qui ne profite pas de celui qu'il a, et qui agit comme s'il était sur de toujours

vivre. Quelle peine et quel effroi cette folie ne causet-elle pas aux serviteurs de Dieu ! Quel mal il fait ! Il offense Dieu, l'éternelle et suprême Vérité; il nuit à son âme en la blessant par sa faute , et il contriste les serviteurs de Dieu, qui sont affamés de l'honneur de leur Créateur et du salut des âmes.

5. 0 mon Fils bien- aimé! faites un retour sur vousmême, et ouvrez l'œil de votre intelligence pour connaître vos fautes, avec l'espérance de la miséricorde. Voyez, voyez la vérité, et revenez à votre bercail, parce qu'autrement vous ne pourrez le connaître, votre faute vous en empêchera; car vous ne pouvez rester en dehors du bercail sans être en état de péché mortel et sous le poids de l'excommunication. Vous ne pourrez alors connaître la Vérité ; mais en revenant au bercail, vous la connaîtrez , parce que vous vous purifierez de votre faute. Appliquez donc votre volonté à aimer et à désirer votre Créateur et l'arche sainte de votre Ordre. Placez vous parmi ceux qui doivent le plus gémir d'une position semblable ; car vous aviez montré d'abord un grand amour , une grande connaissance de Dieu , et vous paraissiez goûter avec délices le lait de la prière, et offrir de doux et tendres désirs ; mais il faut croire qu'en réalité vous n'étiez pas fondé sur la Pierre vive, le Christ, le doux Jésus, c'est-à-dire que vous ne l'aimiez pas, sans recherche de votre propre consolation , et pur de toute considération humaine. Car si vous aviez été véritablement affermi sur Jésus crucifié et sur la connaissance de vous-même , comme je l'ai dit , vous ne seriez pas tombé dans une si grande erreur. Nous tombons seulement lorsque nos fondements ne sont pas bien creusés dans la vallée de l'humilité et appuyés sur

la pierre yhe du Christ , le doux Jésus. En suivant ces traces, on ne choisit ni le temps, ni le lieu à son gré, mais on s'en rapporte entièrement au bon plaisir de l'éternelle Vérité.

6. O mon Fils bien -aimé! ce que vous n'avez pas fait, je veux que vous le fassiez sans vous troubler et vous décourager, avec une ferme espéraiice et avec la lumière de la très-sainte Foi. Cette lumière vous fera bien connaître sa miséricorde ; et cette miséricorde adoucira cette confusion que vous ressentirez en vous voyant tombé des hauteurs du Ciel dans un abîme de misère. Levez-vous donc avec une sainte haine en vous trouvant digne de honte et d'affront, indigne de récompense et de grâces ; cachez- vous sous les ailes de la miséricorde de Dieu , car il est plus enchn à pardonner que vous à pécher. Baignez-vous dans le sang du Christ, où votre àme se fortifiera dans l'espérance; et vous n'attendrez plus le temps , parce que le temps ne vous attend pas. Mais faites-vous violence à vous-même, et dites : Mon àme , reconnais ton Créateur et sa grande miséricorde qui t'a conservée, qui te donne le temps, et qui attend par bonté que tu reviennes au bercail. 0 très-doux Amour, combien la miséricorde vous est propre! Considérez si elle a été grande dans notre première chute. Dieu n'a pas commandé à la terre de nous engloutir, et aux animaux de nous dévorer ; mais il nous a laissé le temps, et il nous attend avec patience. Pourquoi avons-nous reçu tant de grâces; est-ce à cause de nos vertus? Non; mais seulement à cause de son infinie miséricorde

7. Si, pendant que nous sommes plongés dans les ténèbres du péché mortel, sa miséricorde est si grande ,

combien davantage devons-nous espérer avec une foi vive qu'elle ne nous manquera pas, si nous reconnaissons nos fautes, et si nous revenons dans l'arche de la vie religieuse, sous le joug de l'obéissance, pour tuer et fouler aux pieds notre volonté propre, et ne plus dormir. Hélas! hélas! je crois que mes péchés sont cause de vos fautes. N'y persévérez pas , je vous en conjure, et cessez de vous perdre, d'offenser Dieu et d'affliger vos frères ; mais reprenez le joug de l'obéissance et la clef du sang de Jésus-Christ que vous avez jetée dans un abîme profond ; et vous ne pouvez la reprendre et vous en servir sans crime, parce que vous avez quitté le jardin de votre saint Ordre, où vous aviez été planté pour être une fleur odoriférante et bonne par votre persévérance jusqu'à la mort. Reprenez cette clef précieuse avec la contrition du cœur, avec le regret de la faute commise, avec la haine de la sensualité, avec une foi vive. Fixez vos regards sur la suprême , l'éternelle Vérité, et ayez la ferme espérance que Dieu et votre Ordre vous recevront avec miséricorde; votre faute vous sera pardonnée, et vous pourrez revoir votre Père céleste dans la plénitude et Tabondance de sa grâce.

8. C'est vers la vraie Jérusalem qu'il faut aller, c'est dans votre saint Ordre qu'il faut vous rendre ; vous trouverez là Jérusalem, la vision de la paix, c'est-à-dire la paix de votre conscience. Vous entrerez dans le sépulcre de la connaissance de vous-même, et vous demanderez avec Marie-Madeleine : Qui m'ôtera la pierre du monument? car le poids de cette pierre est si grand, mon péché est si considérable, que je ne pourrai le soulever. Mais aussitôt que vous aurez vu et confessé votre imper-

fection , vous verrez deux anges jqui écarteront cette pierre. La Providence vous enverra l'ange du saint amour et de la crainte de Dieu; cet amour n'est jamais seul , mais il donne à l'àme la charité du prochain. L'ange de la haine que Dieu nous enverra aussi pour soulever la pierre, vous apportera l'humilité sincère et la patience. Et alors , avec une ferme espérance et une foi vive, on ne quitte plus le sépulcre de-la connaissance de soi-même; on y reste avec persévérance jusqu'à ce qu'on trouve le Christ ressuscité dans son àme par la grâce ; et quand on l'a trouvé , on va l'annoncer à ses frères, qui sont les solides et douces vertus, avec lesquelles on veut demeurer toujours. Alors le Christ apparaît dans l'àme d'une manière sensible; il se laisse toucher par l'humble et continuelle prière. Telle est la voie : il n'y en a pas d'autres.

9. Je suis certaine que si vous avez la lumière de la très-sainte Foi, et si vous connaissez la vérité, comme je vous l'ai dit , vous suivrez cette voie sans négligence et sans retard , vous profiterez avec zèle du moment qui vous est donné : autrement vous serez toujours dans les ténèbres , parce que vous vous éloignez de la lumière ; vous serez dans la tristesse, parce que la joie de la grâce ne sera pas en vous , mais vous serez un membre retranché du corps mystique de la sainte Église. Aussi je vous ai dit, puisqu'il n'y a pas d'autre voie, que je désirais vous voir éclairé de la vérité par la lumière de la très- sainte Foi qui est la prunelle de l'œil de l'intelligence, avec lequel on connaît la vérité. Je vous prie donc pour l'amour de Jésus crucifié, et pour votre salut , de satisfaire mon désir. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu,

Si j'étais près de vous, je saurais quel démon a ravi ma brebis , et par quel lien il la tient enchaînée pour l'empêcher de retourner au bercail avec les autres; mais je tâcherai de le voir par la prière dont je me servirai pour couper la chaîne qui la retient, et alors mon âme sera heureuse. Doux Jésus, Jésus amour.

CLXXXl (135). — A FRÈRE ANDRÉ DE LUCQUES,

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