LXXI. — AUX SEIGNEUIIS ET DIGNITAIRES
LXXI (200). -AUX ANCIENS, AUX CONSULS ET AUX GONFALONIERS de Bologne (1). LcUre écrite en cxlase. — De la charité ot de ses effets envers Dieu et envers le prochain. — Des injustices que commettent les gouverneurs de la ville.
AU NOM DE JÉSUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE
1. Très chers Frères dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir dépouillés du vieil homme, et revêtus de l'homme nouveau, c'est-à-dire dépouillés du monde et de l'amour-propre sensitif, qui est le vieux péché d'Adam, et revêtus du Christ nouveau, le doux Jésus, c'est-à-dire de sa tendre charité.
2. Cette charité, quand elle est dans l'âme, ne cherche pas ses intérêts, mais elle est libérale et généreuse à rendre ce qui est dû à Dieu, c'est-à-dire à l'aimer par-dessus toute chose, à détester et mépriser sa propre sensualité, à s'aimer pour Dieu, c'est-àdire pour rendre gloire et louange -à son nom, et à témoigner au prochain un amour réglé et une charité fraternelle. Car la charité veut être réglée, c'est-
(1) La ville de Bologne prit part à I.i révolte contre le Saint-Siège, et nomma pour se gouverner un conseil de douze anciens, des consuls et des gonfaloniers do la justice. Elle lit la paix avec Grégoire XI le 4 juillet 1377, mais elle se sépara de nouveau d'Urbain VI en 1379. La lettre des habitants de Bologne à laquelle sainte Catherine répond, lui fut sans doute adressée après son retour d'Avignon,
à-dire que l'homaie ne doit pas commettre une faute pour sauver une âme, et même, s'il était possible, le monde entier. Il ne doit pas le faire, parce qu'il n'est jamais permis de commettre une petite faute pour procurer un grand bien. Nous ne sommes pas obligés de sacrifier notre corps pour sauver le corps de notre prochain ; mais nous devons donner notre vie pour le salut des âmes, et toute notre fortune pour le bien et la vie du prochain. Vous voyez que la charité veut être réglée dans l'âme.
3. Mais ceux qui sont privés de la charité et pleins de l'amour d'eux-mêmes font tout le contraire; et, comme ils sont déréglés dans leur cœur et leur affection, ils sont déréglés aussi dans toutes leurs œuvres. Nous voyons que les hommes du monde servent et aiment leur prochain en faisant le mal pour lui plaire ; et, dans leur intérêt, ils ne s'inquiètent pas de servir Dieu ou de lui déplaire et de perdre leurs âmes. C'est cet amour coupable qui souvent tue l'âme et le corps; il nous ôte la lumière, et nous donne les ténèbres; il nous ôte la vie, et nous donne la mort; il nous prive de la société des bienheureux, et nous condamne à celle des démons. Si l'homme ne se corrige pas pendant qu'il est temps encore, il obscurcit la perle brillante de la sainte justice ; il perd le feu de la charité et le trésor de l'obéissance. Aussi, de quelque côté que nous nous tournions, nous voyons que c'est ce malheureux vêtement de l'amour-propre sensitif qui détruit la vertu dans toute créature raisonnable. Si nous regardons les supérieurs, ils ne pensent qu'à eux et à vivre dans les délices ; et, lorsqu'ils voient ceux qui leur sont soumis dans les mains des
démons, il semble qu'ils ne s'en occupent pas. Les sujets, de leur côté, ne s'inquiètent d'obéir ni àia loi civile ni à la loi divine, et ils ne se servent les uns les autres que par intérêt. Cette union, que produit l'amour sensitif, et non la vraie charité, est insuffisante : leur amitié ne dure pas au delà du plaisir et de l'avantage qu'ils en retirent.
4. Celui qui commande viole la sainte justice, parce qu'il craint de perdre sa position : pour ne pas déplaire, il couvre et cache les défauts, il met de l'onguent sur les plaies qu'il faudrait purifier et brûler avec le feu. Hélas ! malheureuse que je suis! lorsqu'il faudrait appliquer le feu de la charité divine, et brûler la faute avec la sainte punition de la justice, on flatte, et on fait semblant de ne pas voir. Ils font cela pour ceux qui pourraient nuire h leur position ; mais pour les pauvres, qui ne sont rien et dont ils n'ont rien à craindre, ils montrent un grand zèle pour la justice; ils sont sans pitié et sans miséricorde, et punissent cruellement les moindres fautes. Quelle est la cause d'une pareille injustice ? L'amour de soi-même. Les malheureux hommes du monde, parce qu'ils sont privés de la vérité, ne connaissent pas ce qu'est Dieu pour leur salut et la conservation de leur puissance ; car, s'ils connaissaient la vérité, ils verraient que c'est en vivant dans la crainte de Dieu que Ton conserve la paix des villes et des États. Il faut conserver la sainte justice, rendre à chacun ce qui lui est du, faire miséricorde à qui on doit faire miséricorde, mais sans intérêt, et par amour de la vérité.