LXXIV. — AUX SEIGNEURS ET DIGNITAIRES
LXXIV (101). - A MESSIRE BARNABE VISCONTI, seigneur de Milan (I). Par les ambassadeurs que ce seigneur lui avail envoyés. — La vraio puissance n'est pas celle qu'on a sur le monde, mais celle que nous avons sur notre âme. — Du respect que nous devons avoir pour le Vicaire de Jésus-Christ.
AU NOM DE JESUS CRUCIPlé ET DE LA DOUCE MARIE
1. Mon révérend Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ je vous écris avec le désir de vous voir participer au sang du Fils de Dieu comme un fils créé par le Père à son image et ressemblance, comme un serviteur racheté ; il faut avancer dans l'amour et la sainte crainte de Dieu. Vous savez que celui qui n'aime pas son Créateur d'un amour filial ne peut participer au précieux Sang; c'est donc pour vous un besoin de l'aimer.
2. O très cher Père, quel est le cœurassez dur, assez obstiné pour ne pas s'attendrir s'il regarde l'amour que lui porte la Bonté divine. Aimez, aimez, pensez que vous avez été aimé avant d'être aimé. Car Dieu en regardant en lui-même, s'est passionné pour la
(1) Barnabe Visconti, seigneur do Milan, était un prince très remarquable par sa valeur et ses talents, mais d'une ambition eirrénée el d'une cruauté sans bornes. Il protégea les lettres, attira Pétrarque à sa cour, et fonda l'Université de Pise. Il fut détrôné par son neveu Jean Galéas, et mourut emprisonné en 1385,
beauté de sa créature, et il l'a faite, poussé par l'ardeur de son ineffable charité, uniquement pour qu'elle ait la vie éternelle et qu'elle jouisse du bonheur infini dont il jouissait en lui-même. 0 amour ineffable! que vous avez bien prouvé cet amour! L'homme, en perdant la cçrâce par le péché mortel, par la désobéissance commise contre vous, Seigneur, n'en a pas été privé. Considérez, mon Père, par quel moyen la clémence du Saint-Esprit a rétabli la grâce dans l'homme ; voyez comment la grandeur suprême de Dieu a revêtu l'esclavage de notre humanité avec un tel abaissement, avec une humilité si profonde, que tout notre orgueil doit en être confondu. Que les fils insensés d'Adam rougissent donc de voir Dieu humilié jusqu'à l'homme, comme si l'homme était maître de Dieu, et non pas Dieu maître de l'homme; car l'homme n'^strien par lui-même; tout ce qu'il a, Dieu le lui a donné par grâce et non par obligation. Aussi personne se connaissant soi-même n'offensera jamais Dieu mortellement, et ne se laissera aller à l'orgueil à cause de sa grandeur et de sa puissance. Celui qui posséderait le monde entier doit reconnaître son néant, car il est sujet à la mort comme la plus vile créature. Les folles jouissances du monde passent pour lui comme pour les autres, et il ne peut empêcher que la vie, la santé, toutes les choses créées ne disparaissent comme le vent. Toute la puissance que nous avons ici-bas ne doit pas nous faire croire puissants. Qu'est-ce qu'une puissance qui peut m'être enlevée et qui ne dépend pas de ma liberté? Il me semble qu'on ne doit appeler personne seigneur, mais plutôt dispensateur, et cela pour un