‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 45 sur 78 · LXXVI. — AUX SEIGNEURS ET DIGNITAIRES · texte numérisé non relu

LXXVI. — AUX SEIGNEURS ET DIGNITAIRES

8. Tous les services que nous lui rendons lui sont agréables ; mais ce qui lui plaît davantage, c'est ce que nous faisons pour la sainte Église, de quelque manière et dans quelque état que ce soit. Il est vra^ que plus l'homme la sert avec un cœur libre et généreux, plus il est agréable à Dieu, qui accepte tout et mesure tout à la mesure de l'amour. Mais comme Dieu récompense les services, il punit les offenses; et la récompense est toujours proportionnée aux services, comme la punition aux offenses. Pourquoi ? Parce que les services et les offenses s'adressent au sang du Christ, et méritent par conséquent d'être plus récompensés ou plus punis. Ainsi donc, mes très chers Frères dans le Christ, le doux Jésus, soyez les serviteurs de Jésus crucifié et de sa douce Épouse ; vous goûterez ainsi et vous connaîtrez l'éternelle volonté de Dieu, qui ne veut pas autre chose que notre sanctification ; il l'a montré, comme je l'ai dit, en s'humiliant jusqu'à notre bassesse, et en répandant pour nous son sang avec tant d'amour. Purifiez-vous par la foi et Tespérance dans le sang de Jésus crucifié, et nourrissez tous les vôtres avec cette doctrine. Je finis. Demeurez dans la sainte et douce dileclion de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

LXXVII(195). - A BENUCCIO PIERRE, et Bernard-Hubert de Belfort, de Volterre (1). — La vraie paix avec Dieu se trouve dans la pratique des vertus.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très cliers Fils dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris avec le désir de voir votre cœur, votre désir et votre âme en paix avec Jésus crucifié ; car vous ne pouvez autrement participer à la grâce divine. Vous savez, mes Fils, que le péché seul met l'homme en guerre avec son Créateur. Comment pourrons-nous faire la paix, puisque nous sommes tombés dans une guerre mortelle par nos fautes, et que nous serons condamnés aux peines éternelles si nous n'avons pas la paix ? Je veux que nous cherchions le moyen d'éviter le danger que courent notre âme et notre corps ; et je n'en vois pas d'autre que celui que Dieu prit luimôme pour nous quand , par le péché d'Adam, le genre humain fut en guerre avec Dieu. La miséricorde de Dieu voulut faire la paix avec l'homme ; mais il fallait punir la faute commise, et il nous envoya le Verbe, son Fils unique, comme notre paix et notre médiateur. Le Fils de Dieu se chargea do

(1) Benuccio et licrnard de Belfort appartenaient à une famille guelfe de Volterre qui s'empara du pouvoir, en abaissant les familles gibelines. De là des inimitiés que sainte Catberine s'efforça d'éteindre.

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nos iniquités et les punit sur son corps; c'est ainsi qu'il fut notre paix et notre médiateur.

2. Comment les a-t-il punis? par la mort si douloureuse et si honteuse de la Croix. Vous voyez que Dieu, par le moyen de son Fils, a fait la paix avec l'homme, et cette paix est si complète et si parfaite, que, si l'homme se révolte encore par le péché, il retrouve le Sang précieux que nous recevons dans la sainte confession ; et nous pouvons nous en servir tous les jours autant que nous le désirerons. Puisque nous avons reçu de Dieu tant de grâces et de miséricordes, je ne veux pas que nous soyons oublieux et ingrats ; mais je veux que nous suivions les traces de Jésus crucifié, afin que vous puissiez vous réconcilier avec lui, en suivant ses traces, comme nous l'avons dit ; car sans cela vous seriez en continuelle damnation. J'ai dit que Dieu, par le moyen de son Fils, et le Fils par le moyen de son sang, nous ont délivrés de la guerre et donné la paix ; et je vous dis que (î'est par le moyen de la vertu qu'il faut cesser la guerre et fuir l'éternelle damnation ; autrement, vous seriez confondus en cette vie et dans l'autre.

3. Mais je veux que vous sachiez qu'on ne peut aimer Dieu et pratiquer la vertu sans le moyen du prochain ? Comment? Je vais vous le dire. Il m'est impossible de montrer l'amour que j'ai pour mon Créateur, parce qu'il n'a pas besoin de mes services ; il faut donc prendre l'intermédiaire de sa créature, l'assister et lui rendre les services que je ne puis rendre à Dieu. C'est pourquoi le Christ disait à saint Pierre : « Pierre, m'aimes-tu ?» Et quand Pierre répondait que oui, le Christ ajoutait : « Pais mes bre-

bis. » L'amoLir que ta me portes ne peut me servir, mais qu'il serve à ton prochain. Vous voyez que c'est le moyen d'apaiser cette grande guerre que nous avons avec Dieu, et que vous y parviendrez surtout en acquérant la vertu. Je vous ai dit que c'était le doux et glorieux moyen de faire cesser la guerre et les ténèbres de l'àme ; mais soyez persuadés que cette vertu se trouve et s'acquiert dans l'amour du prochain, en aimant ses amis et ses ennemis pour Jésus crucifié. C'est par lui que s'éteint le feu de la colère et de la haine que l'homme avait contre son frère.

4. La vertu de charité et d'humilité se trouve et s'acquiert seulement par l'amour du prochain pour Dieu ; car l'homme humble et pacifique chasse la colère et la haine qu'il avait dans son cœur contre son ennemi, et la charité en chassera l'amour-propre, l'élargira par l'affection pour ses frères, et lui fera aimer ses ennemis et ses amis comme lui-même, pour l'Agneau immolé et consumé. Elle lui donnera une grande patience contre toutes les injures qui lui se-, ront dites et faites, et une douce force pour supporter les défauts de son prochain. Alors l'âme qui possède la vertu acquise en suivant les traces de son Sauveur tourne toute la haine qu'elle avait pour le prochain contre elle-même, et elle déteste ses vices, ses défauts et les péchés qu'elle a commis contre la bonté infinie de son Créateur. Elle veut alors s'en venger et les punir sur la partie sensitive d'ellemême. Et comme la sensualité veut vivre selon le monde et se plaît dans la haine et la vengeance du prochain, la raison que règle une vraie et parfaite charité veut faire le contraire, et se plaît à l'aimer et

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à se réconcilier avec lui ; et tous les vices se trouvent ainsi vaincus par les vertus qui leur sont opposées.

5. C'est cette vertu qui réconcilie l'àme avec Dieu et qui venge l'injure qui lui a été faite. Aussi je vous ai dit que je désirais voir votre cœur et votre amour en paix avec votre Créateur : c'est là le chemin véritable, il n'y en a pas d'autre. Oui, mes enfants, lo désir que j'ai de votre salut me fait souhaiter de voir la haine disparaître de votre cœur. Ne faites pas comme ces insensés qui, en persécutant les autres, se persécutent eux-mêmes. Le premier mort est celui qui veut, dans sa haine, tuer son ennemi ; il s'est frappé lui-même avec le poignard de la haine, et il est mort à la grâce. Non, plus de guerre, pour l'amour de Jésus crucifié ; épargnez-vous les tourments de l'âme et du corps ; craignez le jugement divin, toujours suspendu sur vous. Je ne veux pas en dire davantage sur ce sujet et sur les autres points qui intéressent votre salut, parce que je vous en entretiendrai ; mais je vous prie et je vous conjure, de la part de Jésus crucifié, de faire deux choses. Je veux d'abord que vous vous réconciliez avec Dieu et avec vos ennemis ; vous ne pourrez avoir la paix avec la Vérité suprême, si vous ne l'avez pas avec votre prochain. Prenez ensuite la peine de venir me voir le plus tôt que vous le pourrez ; s'il ne m'était pas si difficile de le faire, j'irais vers vous. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

LXXVIII (32). —A L'ARCHEVÊQUE DE PISE (1). - A l'exemple de Jésus-Christ nous devons corriger avec zèlo et justice les défauts de ceux qui nous sont soumis, sans jamais craindre les persécutions et la mort.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIÉ ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon révérend et très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un bon pasteur, si plein de zèle et d'ardeur, que vous soyez prêt h donner votre vie pour vos brebis, à l'exemple de la Vérité suprême, le Christ Jésus, qui, pour l'honneur de son Père et pour notre salut, courut à la mort ignominieuse de la très sainte Croix. Vous, très cher Père, suivez ses traces, pour détruire les vices et planter les vertus dans les âmes de ceux qui vous sont soumis, sans craindre les peines, les opprobres, les mépris, les injures, la faim, la soif et toutes les persécutions que le monde ou le démon peuvent vous faire ; mais reprenez vos sujets avec courage et avec un ardent désir de leur salut ; ayez toujours l'œil sur eux ; faites au moins tout votre possible, et ne paraissez pas ne pas les voir. Il ne faut pas agir ainsi, mais il faut voir nos défauts et ceux de notre pro-

(1) François Moricotto, neveu d'Urbain VI, fut archevêque de Fisc depuis 1373 jusqu'où 1378, époque h laquelle il fut nommé cardinal et vice-cliancelier de la sainte Église. Il mourut à Assise en 1395.

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Chain, non pour murmurer et porter de faux jugements, mais pour en avoir une vraie et sainte compassion, et les porter devant Dieu avec larmes et gémissements, à cause de l'offense qui est commise et de la perte de l'ùme.

2. C'est ainsi que doit faire toute créature raisonnable à l'égard de son prochain ; mais vous y êtes bien plus obligés, vous et les autres prélats de sainte Église; vous devez en avoir compassion, et les punir lorsqu'il le faut, et que vous trouvez des fautes à reprendre. Hélas! ne tardez plus, car par le défaut de correction, les vertus et la vie de la grâce sont mortes dans l'àme, les vices et l'amour-propre s'y développent, et le monde périt ; il est toujours malade d'une maladie mortelle. L'homme est couvert de blessures et d'infirmités, et les médecins qui les soignent, c'est-à-dire les prélats, ont employé tant d'onguent, que les plaies sonttoutes corrompues. Non, plus d'onguent, pour l'amour de Dieu; mais servez-vous un peu du feu, brûlant et détruisant le vice par une sainte et vraie justice, toujours unie à la miséricorde. Ce sera une grande miséricorde de punir et de reprendre les vices. La plus grande cruauté que puisse commettre quelqu'un qui soigne un malade, c'est de lui donner des choses nuisibles. Oh ! pour l'amour de Jésus crucifié, ne dormez plus ; réveillez-vous par le feu de l'amour et de la haine, par la douleur de l'offense de Dieu. Faites au moins tout votre possible ; quand vous l'aurez fait , vous serez excusé devant Dieu. Je sais bien que vous ne pouvez tout voir ; mais servez-vous des serviteurs de Dieu, qui vous aideront à voir. Il ne faut rien negli-

ger jusqu'à la mort, pour l'amour de notre Sauveur. N'ayez aucune crainte, aucun amour servile; car si cola était, vous exposeriez votre âme au danger et à la perte de son salut. Il faut consentir à perdre la vie du corps, et la mettre toujours en ligne de compte. Si vous le faites, vous montrerez que vous êtes l'ami et le disciple fidèle de Jésus crucifié.

3. Vous , pasteur , vous avez appris la règle et la doctrine du bon Pasteur qui a donné sa vie pour nous; et je vous ai dit que je désirais vous voir bon pasteur, car c'est la seule route que je voie pour votre salut et celui du troupeau. A ce sujet, je ne vous dirai autre chose que de vous cacher sous les ailes d'une humilité sincère, de la haine et du regret du péché, sous les ailes d'une ardente charité, soutenant les âmes par les dons et les grâces spirituelles et les corps par les secours temporels, nourrissant les pauvres selon leurs nécessités. Vous savez que vous êtes père ; nourrissez donc vos enfants comme un père.

4. J'ai appris par la lettre du prieur de Sainte-Catherine que vous avez fait un changement dans le costume des religieuses dominicaines de Sainte-Catherine (l), et vous voulez qu'elles observent l'interdit en disant que le privilège qu'elles ont ne vaut rien. Je vous assure qu'il est bon; j'en ai fait voir la copie, quand je suis allée trouver le Saint-Père à Avignon, et il l'a reconnu avant d'obtenir le privilège qu'il me

(1) Les saairs Un tiers ordre recevaient leur liabit religieux des mains du prieur de Sainlc-C'aLlieriiie. I/iiiterdit dont Florence fut Iraiipó par Grégoire XI s'étendit à plusieurs villes de la Toscane.

donna. Aussi je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié, de ne pas leur causer ce chagrin. Appliquezvous aux choses que vous avez à faire et que votre charge exige ; mais ne vous tourmentez pas de cellela, pour l'amour de Dieu. Croyez-moi, très cher Père, s'il en était autrement, je ne vous ferais pas cette prière ; je ne voudrais pas, en la moindre chose, vous faire transgresser les ordres que vous avez reçus du Saint-Père ; je serais au contraire avec vous pour m'y opposer. Je vous prie de me faire cette grâce et cette miséricorde. Je ne vous demande et ne vous demanderai jamais rien qui soit opposé au devoir. Je finis. Baignez- vous dans le sang de Jésus crucifié, afin que le feu de l'amour que vous trouverez dans ce sang consume toute la froideur et attendrisse toute la dureté de votre cœur et de votre amo. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

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