‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 46 sur 78 · LXXIX (33). - A L'ARCHEVÊQUE D'OTRANTE (I · texte numérisé non relu

LXXIX (33). - A L'ARCHEVÊQUE D'OTRANTE (I

— De la lumière nécessaire à ràmc pour suivre la voie de Jésus-Christ. — Du secours que nous devons chercher dans la Croix ; c'est par elle que nous acquérons la force contre nos ennemis.

AU NOM DE JESUS CIUXIFIE ET DE LA DOUCE MAUIE

1 . Mon très cher et révérend Père dans le Christ, Jésus, votre indigne petite fille Catherine, la servante

. (l) Jacques d'Uri était Italien, et non pas Français, comme le pensent (iuel<iues auteurs. Il fut évoque d'Ischia en 1359,

et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, vous écrit dans son précieux sang, avec le désir de vous voir un pasteur bon et fidèle au Christ Jésus, avec la lumière et la connaissance de sa bonté. Vous savez que celui qui pendant la nuit marche avec la lumière ne s'égare pas : de môme l'âme qui est éclairée de Dieu ne peut se perdre, parce qu'elle ouvre l'œil de l'intelligence et de la raison, et qu'elle regarde la route que prend son doux Maître; et dès qu'elle Ta reconnue, par le désir et la volonté qu'elle ade suivre le maître, elle court avec zèle et sans négligence. Elle ne s'arrête pas à tourner la tête en arrière, c'est-à-dire à se regarder elle-même. Elle se voit dans la connaissance de ses péchés et de ses défauts; elle confesse qu'elle n'est rien par elle-même, et elle reconnaît en elle l'infinie bonté de Dieu, qui lui a donné tout son être. Cette connaissance doit toujours l'attacher, la fixer; mais je dis qu'elle ne doit pas se détourner vers-elle-même par l'amourpropre et le plaisir qu'elle trouve dans la créature. Je dis que l'âme qui est éclairée de la vraie lumière ne se détourne pas ainsi ; mais, dès qu'elle s'est vue et qu'elle a trouvé la bonté de Dieu, elle marche par toutes les voies et les moyens du doux Jésus et des saints qui l'ont suivi ; elle prend Jésus pour son modèle. Elle aime, elle désire tant suivre la voie droite

archevêque d'Otrante en 13G3, et le Pape Grégoire XI lui donna, le 18 janvier 137G, le titre de patriarche de Gonstantinople. Il suivit malheureusement le parti opposé à Urbain VI. L'antipape Clément VII le nomma cardinal et son légat auprès de la reine de Naplcs. Charles Durazzo le lit jeter en prison, où il mourut misérablement. La lettre de sainte Catherine lui fut adressée vers la fin de 1375.

pour arriver à son objet et à sa douce lin, qu'elle ne s'inquiète pas des épines des tribulations qui se rencontrent et des voleurs qui voudraient la dépouiller ; elle ne craint rien, et ne veut jamais retourner en arrière. I?amour a éloigné toute crainte servile ; elle marche sur les traces de ceux qui ont suivi le Christ; elle voit bien et elle connaît qu'ils étaient des hommes comme elle, nés et nourris de la môme manière, et que la bonté inépuisable de Dieu n'a pas changé.

2. C'est de cette vraie lumière et de cette connaissance que mon âme désire vous voir rempli, vous, mon Pasteur et mon Père, dans les flammes impétueuses de l'amour, afin que ni les plaisirs, ni les délices, ni la fortune, ni les honneurs du monde ne puissent obscurcir cette lumière, et que les épines, les tribulations et les voleurs ne vous empêchent jamais de suivre cette douce voie. Ayons toujours les yeux fixés sur le Verbe incarné, le Fils unique de Dieu, qui a été la voie et la règle dont l'observation nous donne toujours la vie. Hélas ! mon Père, je ne voudrais pas que les tentations et les illusions du démon fussent comme des épines qui nous empêchent d'avancer. Que ce ne soit pas non plus le fardeau de notre chair, qui combat toujours et se révolte contre l'esprit : c'est un ennemi pervers dont nous ne pouvons jamais nous défaire, et qui vient toujours avec nous. Que ce ne soit pas ces voleurs et ces démons incarnés dans les créatures qui veulent souvent nous ravir l'honneur et la patience par les injures et les persécutions qu'ils nous font. Souvent les hommes remplissent l'office des démons en s'opposant aux saintes et bonnes résolutions que leur prochain aurait et accomplirait

96ï LETTRES DE SAINTE CATHERINE

pour l'honneur de Dieu. Le mal qu'ils font euxmêmes ne leur suffit pas, ils voudraient en faire dans les autres. Persévérons donc avec courage dans notre voie, et prenons confiance, car nous pourrons tout par Jésus crucifié.

3. Je me réjouis et je tressaille d'allégresse en considérant les armes puissantes que Dieu nous a données, et la faiblesse de nos ennemis. Vous savez bien que ni le démon ni les créatures ne peuvent contraindre la volonté au moindre péché. La volonté est une main si puissante, lorsqu'elle est armée du glaive à deux tranchants de la haine et de l'amour, qu'aucun ennemi n'est assez fort pour lui résister; il sera frappé et renversé par terre. 0 ineffable et très ardente charité, les chevaliers que vous conduisez au combat peuvent combattre avec courage, surtout vos pasteurs, qui sont plus exposés et qui ont plus à faire que les autres ; vous leur avez donné la cuirasse de la volonté, qui est si forte qu'aucun coup ne peut lui nuire, car elle a tout ce qu'il faut pour résister et se défendre. Mais que Tàme prenne garde de laisser tomber entre les mains de l'ennemi le glaive de la haine et de l'amour que Dieu lui adonné. Sa cuirasse perdrait alors sa force, et deviendrait molle ; car je vois que ni le démon ni la créature ne peuvent jamais me tuer qu'avec le glaive qui me sert à les vaincre, et ce n'est qu'en le leur donnant qu'ils me feront périr. Qu'est-ce qui tue le vice, le péché? c'est la haine et l'amour : la haine que j'ai conçue contre lui, et l'amour que j'ai conçu en Dieu pour la vertu. Si le démon et la sensualité veulent changer cette haine et cet amour, c'cst-à-dirc vous faire haïr les choses qui

sont en Dieu, et aimer les sens qui se révoltent contre lui, ils ne le pourront pas, si la main puissante de la volonté s'y oppose ; mais si elle s'y prête, elle se tue elle-même. Il faut considérer combien cela déplaît à Dieu, et nuit à nous-mêmes. Vous savez, mon Père, qu'étant pasteur, ce serait un malheur non pas seulement pour nous, mais encore pour tous ceux qui vous sont soumis. Tout ce que vous avez à faire pour vous et pour la douce Epouse du Christ , la sainte Église, y rencontrerait un grand obstacle.

4. Du courage donc ; ne dormez plus, levez l'étendard de la très sainte Croix. Regardons l'Agneau percé pour nous, qui verse son sang de toutes les parties de son corps. 0 doux Jésus, qui vous a pressé de le verser en si grande abondance ? Il nous répond que c'est son amour pour nous et sa haine pour le péché, qui lui a fait donner ce sang bouillant du feu de sa charité. Appuyons-nous sur cet arbre, et suivons la voie droite qu'il nous montre. Nous avons bien sujet de nous réjouir, car tous nos ennemis sont devenus faibles et infirmes par ce doux fils de Marie, le Fils unique de Dieu. Le démon est affaibli ; il ne peut plus conserver sa puissance sur l'homme, il l'a perdue. Notre chair, que le Fils de Dieu a revêtue, a été flagellée par les opprobres, les violences, les mépris, les outrages ; et quand l'àme regarde cette chair divine, elle doit sur-le-champ arrêter et éloigner toute révolte intérieure. Les louanges des hommes ou leurs injures ne seront rien pour elle, lorsqu'elle regardera le doux Jésus, que les injures, que notre ingratitude et nos fautes n'ont pas empêché d'obéir pour l'honneur de son Père et pour notre salut. La II. 3**

gloire du monde a été vaincue par le désir et l'amour de la gloire de Dieu.

5. Courez donc par cette voie ; soyez avide, affamé du salut des âmes, à l'exemple de la Vérité suprème, du bon Pasteur, qui a donné sa vie pour son troupeau. Oui, soyez plein de zèle pour l'honneur et l'exaltation de la sainte Église ; ne craignez rien de ce qui est ou de ce qui peutarriver, car tout cela n'est qu'une illusion du démon, qui veut empêcher les saintes et bonnes résolutions. Quoiqu'il n'ait pas réussi dès le commencement, il s'obstine dans le mal. Encouragez et fortifiez notre Saint-Père ; ne craignez rien, agissez avec vigneur, et vous renverserez les obstacles. Faites-moi bien voir que vous êtes une colonne ferme, qu'aucun vent ne peut jamais ébranler. Parlez hardiment et sans crainte, et dites la vérité sur tout ce qui vous paraît intéresser la gloire de Dieu cl la réforme de la sainte Église. Nous n'avons qu'une vie, et nous devons l'exposer s'il le faut à mille morts, aux souffrances et aux coups pour l'amour du Christ, qui s'est sacrifié avec tant d'ardeur pour l'honneur de son Père et pour notre salut. Je m'arrête, mon Père, car je n'en finirais pas. J'ai eu une grande joie des bonnes nouvelles que vous me donnez de l'arrivée du Christ de la terre, et du commencement de la croisade. Que ce qui est arrivé ne soit pas une cause de refroidissement et de crainte pour vous et pour le Saint-Père (1) ; les choses se feront par ce qui leur semble le plus contraire.

(1) Sainte Catherine veut parler de la révolte de presque tous les États de l'Église et de la guerre contre la république de Florence.

6. J'ai appris que le Maître d(^ noire Ordre devait être nommé cardinal (1). Je vous conjure, par l'amour de Jésus crucifié, do prendre les intérêts de l'Ordre, et de prier le Clirist de la terre de nous donner un bon vicaire. Je voudrais que vous parliez de maître Etienne de la Combe, qui a été procureur de l'Ordre et de la province de Toulouse. Je crois que, s'il était choisi, ce serait un grand avantage pour la gloire de Dieu et pour notre Ordre. Car il me semble que c'est un homme vertueux, énergique et sans crainte ; nous avons maintenant besoin d'un médecin qui n'ait pas pas peur, et qui use du fer de la sainte et droite justice ; car on s'est tant servi d'onguent jusqu'à présent, que tout les membres sont pour ainsi dire corrompus. Je n'ai pas écrit au Saint-Père à ce sujet, et je ne le lui ai pas désigné ; mais je l'ai prié qu'il nous en donnât un bon, et qu'il s'en entretînt avec vous et avec Mfe'"" Nicolas d'Osimo.

7. Si vous croyez que pour cela ou pour autre chose, Frère Raymond puisse vous être utile, écrivezlui, et il se rendra aussitôt à vos ordres. Je fmis. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Gérard de lionconti vous offre ses respects, ainsi que ma mère, comme à son cher Père, tout en s'en reconnaissant indigne. Doux Jésus, Jésus amour.

(l) Le Maître général de l'Ordre était alors frère Elie de Toulouse. Il ne fut pas nommé cardinal, et continua à gouverner l'Ordre jusqu'en 1380, époque à laquelle il fut déposé pour avoir suivi le parti de Clément VU. Il mourut on 1390. Le n. Raymond de Capone lui succéda.

LXXX (34). - A MONSEIGNEUR ANGE, évêque nommé de Castello (1).— Elle désire le voir éclairé de la vraie et parfaite lumière pour connaître et aimer la vérité. — De la constance, de la prudence et des autres vertus qui viennent de la vraie lumière et de la connaissance de la vérité. — Du malheur de 1 arae qui en est privée. — De l'obligation qu'ont les ministres de la sainte Église de procurer le salut des âmes. — Elle l'exhorte à reprendre les vices de ceux qui lui sont soumis, à l'exemple de Jésus- Christ et des anciens prélats, et à faire naître en eux les vraies vertus, surtout dans un temps si désastreux pour l'Église. — Elicle prie d'annoncer que le Pape Urbain YI est le vrai Souverain Pontife.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très cher Père dans le Christ, le doux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir éclairé d'une vraie et parfaite lumière, afin que dans la lumière de Dieu vous

(1) Ange Corraro, noble vénitien, fut nommé évêque do Castello en 1378 : Castello est un des quartiers de Venise dont les évoques de cette ville prirent le titre jusqu'à l'extinction des patriarches de Grado, en 1-451. Il fut élu Pape après la mort d'Innocent VII, et prit le nom de Grégoire XII. Il abdiqua, à la suite du concile de Constance, en 1415, et mourut en 1417. Il avait une grande dévotion pour sainte Catherine de Sienne, et portait toujours à son cou, dans un reliquaire, une de ses dents qu'il avait obtenue du B. Maconi. II voulait commencer le procès de sa canonisation, mais il en fut empêché par les embarras du schisme.

voyiez la lumière ; car en la voyant, vous connaîtrez la Vérité ; en la connaissant, vous l'aimerez , et ainsi vous serez l'époux de la Vérité (1).

2. Sans cette lumière, nous marcherons dans les ténèbres ; nous ne serons pas les époux fidèles, mais infidèles de la Vérité ; car cette lumière est le moyen qui rend l'àme fidèle ; elle l'éloigné du mensonge, de la sensualité, et elle lui fait suivre la doctrine de Jésus crucifié, qui est la Vérité même ; elle rend le cœur ferme, solide, invariable, ne tombant pas dans l'impatience par l'épreuve, ni dans une joie déréglée par la consolation ; il est toujours calme et mesuré dans sa conduite. Toutes ses actions sont faites avec prudence et avec la lumière de la discrétion. Comme il agit prudemment, il parle prudemment, il se tait prudemment, il aime mieux écouter quand il le faut que parler sans besoin. Pourquoi ? parce que , avec la lumière, il a vu dans la lumière, que Dieu l'éternel aime peu de paroles et beaucoup d'œuvres (2). Sans la lumière, il ne l'aurait pas connu, et il aurait fait le contraire, parlant beaucoup et agissant peu. Son cœur irait au gré du vent ; léger dans la joie par la vanité d'esprit, il se laisserait abattre par la tristesse dans l'affliction. Ceux qui sont privés de cette lumière dans le malheur, sont exposés à tomber.

3. Celui qui , dans la lumière de l'éternelle Vérité, a vu la lumière, est capable d'arriver à une grande perfection, et il y arrive en s'exerçant avec zèle à la

(1) Dialogue, ch. xcviii.

(2) Dialogue ch. xi.

haine de lui-même et à l'amour de la vertu , il ne le peut pas autrement. Si sa vie devient imparfaite et corrompue, toutes ses actions le seront aussi ; de la raison il fera une servante, et de la sensualité une maîtresse. Tout ce que Dieu lui donne lui deviendra un poison. Dans quelque état qu'il se trouve, il ne rend pas à Dieu ce qui lui est dû, pas plus qu'au prochain et à lui-même. Il ne rend pas à Dieu l'hommage d'un amour sincère et désintéressé, en l'aimant parce qu'il est digne d'être aimé, et qu'il est l'éternelle et souveraine Bonté. Il ne se rend pas la haine qu'il se doit en détestant sa sensualité et en pleurant ses fautes passées et présentes, regrettant plus l'offense faite à Dieu que la peine qui doit punir la faute. Il ne rend pas au prochain ce sentiment qui le porte à l'aimer autant que lui-même, à le servir, à l'aider selon son pouvoir pour le sauver des mains du démon. Celui-là ne se nourrit pas, à la table d'un ardent désir, de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Dieu exige cependant que nous y prenions tous cette nourriture ; mais il l'exige surtout des pasteurs de la sainte Église, auxquels il a confié le soin des âmes.

4. Us doivent être de vrais pasteurs, à la suite du bon et saint Pasteur qui a ofïert et donné sa vie pour ses brebis, et qui, par le supplice de la Croix, a satisfait à l'obéissance de son Père et à notre salut. Jamais il n'a refusé le travail et la fatigue ; jamais le désir qu'il avait de notre salut n'a été refroidi ni par le démon, ni par les Juifs qui criaient : « Descends de la Croix, » ni par notre ingratitude : nous devons suivre ses traces. C'est à cela que je vous invite, mon très

cher Père. Dieu vous a mis depuis peu dans le jardin de la sainte Eglise ; il vous a donné la charge des âmes afin que vous fassiez comme faisaient les doux et saints pasteurs, quand, autrefois, l'Église de Dieu était riche d'hommes vertueux, qui contemplaient la Vérité à la lumière de l'intelligence, au lieu de rechercher les plaisirs, les richesses, le luxe de leur maison, une suite nombreuse et de beaux équipages, comme le font aujourd'hui ceux qui se plongent tellement dans ces choses et dans ces défauts, qu'ils n'ont plus soin des âmes. Je dis qu'ils n'agissaient point ainsi, mais qu'ils prenaient pour modèle Jésus crucifié ; ils connaissaient par la lumière la faim que le doux Verbe avait pour notre salut, et ils se passionnaient tellement pour lui, que souffrir et donner leur vie était pour eux une grande joie. Leurs amis étaient les pauvres, leur richesse l'amour de Dieu, le salut de leurs brebis et l'exaltation de la sainte Église. Ils ne cessaient jamais d'offrir à Dieu de tendres et ardents désirs, et ils enseignaient la doctrine par l'exemple d'une bonne et sainte vie. Lorsque leur puissance augmentait, ils n'en ressentaient pas d'orgueil, mais ils s'humiliaient plus profondément, parce que la lumière qu'ils avaient leur faisait baisser la tête à la vue du fardeau et de la responsabilité que leur donnait le soin des âmes.

5. Maintenant les besoins sont bien plus grands que dans les temps anciens. Jamais l'Église de Dieu n'a eu plus besoin de secours ; jamais le monde n'a été plus rempU de vices ; tout est corrompu, et on ne trouve à reposer sa tète qu'en Jésus crucifié. Je ne veux ])as que vous laissiez refroidir le saint désir

lO'é LETTRES DE SAINTE CATHERINE

que vous avez et que vous devez avoir de remplir les obligations de votre charge. Ne vous laissez pas tromper par le démon, qui voudrait vous faire croire qu'il vaut mieux vivre comme les autres, et que ce n'est pas le moment de corriger les vices de ceux qui vous sont soumis, surtout les débauches honteuses qui se trouvent parmi les clercs. Vous serez un démon, si vous oubliez la volonté de Dieu pour obéir à la sienne, si vous écoutez la créature qui vous dit : Descends de cette Croix, évite ces difficultés qui te causeront des peines, et peut-être la mort. Si tu ne dis rien, les hommes seront pour toi, et tu jouiras en paix de ton bénéfice. Ah ! qu'une sainte crainte réponde à la crainte servile et aux créatures, qui veulent ainsi effrayer la sensuahté. Ne suis-je pas sujet à la mort? Mais n'en puis-je pas rappeler? Si, assurément, au jour de la résurrection. Mais la mort éternelle, que je mériterais en agissant ainsi, je ne puis pas y remédier, et il s'y joindrait le supplice de mon corps au jour de la résurrection. Il vaut donc mieux donner sa vie, suivre Jésus crucifié, et croire avec une foi vive en Celui par qui tout est possible. 6. Je ne veux pas que l'ingratitude de ceux qui vous sont confiés vous empêche de les secourir et de travailler à leur salut autant que vous le pourrez. Soyez un vrai et parfait jardinier qui arrache les vices et plante les vertus dans ce jardin ; c'est pour cela que Dieu vous a appelé et choisi ; accomplissez donc avec courage votre devoir. Je suis persuadée que si vous avez la lumière, vous le remplirez parfaitement, mais pas autrement ; et c'est pour cela que je vous ai dit que je désirais vous voir éclairé

d'une vraie et parfaite lumière. Je vous prie, pour l'amour de Jésus crucifié et de Marie, sa douce Mère, de vous appliquer à accomplir en vous la volonté de Dieu et mon désir, et alors mon âme s'estimera bien heureuse. Ce n'est plus le temps de dormir ; il faut secouer le sommeil de la négligence et sortir do l'aveuglement de l'ignorance, pour épouser véritablement la vérité avec l'anneau de la sainte Foi, en ne la taisant plus par crainte, mais en étant toujours généreux, et prêt à donner sa vie, s'il le faut. Il faut s'enivrer du sang de l'humble Agneau sans tache, et se nourrir sur le sein de sa douce Épouse, de la sainte Eglise, que nous voyons toute démembrée. Mais j'espère dans la souveraine et éternelle bonté de Dieu, qu'il rendra ses membres sains, en guérissant leur infirmité et en purifiant leur corruption ; cela se fera par les efiforts des vrais serviteurs de Dieu, qui aiment la vérité au milieu des peines, des sueurs, des larmes, et d'une humble, continuelle et fidèle prière. Je ne vous en dis pas davantage. Fortifiezvous sur la Croix avec le Christ, le doux Jésus. Je me recommande humblement à vous. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

7. Soyez l'apôtre de la vérité dans cette ville ; proclamez courageusement que le Pape Urbain YI est le vrai Souverain Pontife, et appliquez-vous sans cesse à maintenir les fidèles dans la foi, lobéissance et le respect de la sainte Église et de Sa Sainteté.

JiXXXl (35). -A MONSEIGNEUR ANGE DE RIGA- SOLI, évêque de Florence (1). — Elle l'exhorte à fuir la négligence et l'amour-propre, à l'exemple des anciens évêques, et à se revêtir de la vraie charité, de Thumilité et des autres vertus.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très révérend et très cher Père dans le Christ Jésus, mol, Catherine, la servante et l'esclave de Dieu, la vôtre et celle de tous les serviteurs de Dieu, je vous écris et je vous encourage dans le précieux Sang, répandu avec un si ardent amour pour nous. Quelle que soit ma présomption, vous me pardonnerez et vous m'excuserez à cause de l'amour et du désir que j'ai, pauvre misérable, de votre salut, de celui de toutes les créatures, mais surtout du vôtre, car vous êtes Père de bien des brebis. Oui, je vous conjure humblement de vous réveiller, de secouer le sommeil de la négligence, et d'imiter le doux Maître de la Vérité, qui a donné sa vie , comme un bon pasteur, pour les brebis qui obéissent à sa voix, pour celles qui observent ses commandements. Si vous disiez dans votre cœur : Je ne puis imiter cette perfection, parce que je me sens faible, fragile, imparfait, sans cesse exposé aux illusions du démon, aux faiblesses de la chair, aux tentations et aux erreurs du monde ; il est bien vrai, mon Révérend Père, que

(1) Ange de Ricasoli monta sur le siège de Florence en 1370, et mourut évêque d'Arrezzo en 1380.

celui qui suit cette route devient faible et si peureux» si plein de crainte servile, qu'il redoute comme un enfant son ombre, et encore plus l'ombre des créatures que son ombre ; et cette crainte est si grande en lui, que, pour ne pas déplaire aux créatures et perdre sa position, il ne regarde pas s'il a oifensé ou s'il offense son Créateur.

2. Celui qui est prudent et sage, au contraire, se réfugie comme un enfant près de sa mère, et dès qu'il est dans son sein il se rassure et perd toute crainte. L'iniinie Bonté nous donne un remède à toutes nos faiblesses dans son ineffable charité; car elle est cette tendre Mère qui nourrit avec l'humilité ; elle donne à ses enfants toutes les vertus ; aucune vertu ne peut avoir la vie, si elle n'est conçue et enfantée par la charité, sa mère. C'est ce que dit l'ardent saint Paul, lorsqu'il déclare que toutes les vertus ne sont rien sans la charité (1). Suivez donc ces vrais pasteurs qui ont suivi le Christ ; car ils ont été hommes comme vous, et Dieu est puissant comme il l'était alors, puis^ qu'il ne change jamais. Mais ils suivaient les traces de Jésus-Christ, ils connaissaient leur faiblesse, ils se réfugiaient dans l'humilité pour vaincre l'orgueil de la gloire et l'amour d'eux-mêmes ; ils se jetaient dans les bras de la charité, leur mère, et là ils perdaient toute crainte servile ; ils ne craignaient point de reprendre ceux qui leur étaient soumis, parce qu'ils se rappelaient cette parole du Christ ; « Ne craignez pas celui qui tue le corps, mais craignez-moi (2). » Et je

(1) l'-e Ép. aux Cor., xiii, 3.

(2) Matth., X, 28.

je ne m'en étonne pas, car leurs yeux et leurs cœurs ne se repaissaient pas des choses de la terre, mais seulement de l'honneur de Dieu et du salut des créatures. Ils voulaient conserver et distribuer les grâces spirituelles et temporelles ; et comme ils les avaient reçues gratuitement, ils les donnaient gratuitement, ne les vendant jamais pour de l'argent et par simonie; mais ils travaillaient comme de bons jardiniers dans le jardin de la sainte Église ; ils ne recherchaient pas le jeu, les beaux équipages, les grandes richesses, et ils ne dépensaient pas dans une vie coupable le bien de l'Église et ce qui doit appartenir aux pauvres. La charité, leur mère, les fortifiait contre les vents et les flots de la tempête, pour détruire les vices et faire naître les vertus ; ils se sacrifiaient eux-mêmes, et ils obtenaient des fruits qu'ils off'raient à Dieu. Ils étaient dépouillés de l'amour-propre ; aussi ils aimaient Dieu pour Dieu, parce qu'il est la souveraine Bonté et qu'il est digne d'amour. Ils s'aimaient pour Dieu, lui rendaient gloire, et travaillaient pour le prochain ; ils aimaient le prochain pour Dieu, ne pensant pas à l'utiUté qu'ils pouvaient en recevoir, mais seulement à lui faire posséder et goûter Dieu.

3. Hélas ! hélas ! hélas I que mon âme est à plaindre ! Ils n'agissent pas maintenant ainsi, parce qu'ils aiment d'un amour mercenaire; ils s'aiment pour eux, ils aiment Dieu pour eux et le prochain pour eux ; partout abonde cet amour coupable, qu'il faudrait appeler plutôt une haine mortelle, car il enfante la mort. Ilélas ! je le dis on gémissant, ils ne craignent pas de souiller leur âme, d'acheter et de vendre la grâce du Saint-Esprit : ce sont des voleurs,

qui prennent l'honneur de Dieu pour eux-mêmes. Hélas ! ils ne travaillent pas à réformer les abus. Ils voient le loup infernal emporter la brebis, et ils ferment les yeux pour ne pas le voir ; et ce qui les empêche de voir et d'agir, c'est l'amour-propre, qui enfante une crainte déréglée. Ils sentent qu'ils ont les mômes vices ; leur langue et leurs mains sont liées, et ils ne peuvent reprendre et corriger le mal. 4. Je ne voudrais pas qu'il en fût de môme pour vous, très cher, très révérend, très doux Père dans le Christ Jésus, et je vous conjure d'être un vrai pasteur, et de donner votre vie pour votre troupeau. Je vous ai dit que je désirais d'un grand désir vous voir sortir du sommeil de la négligence, parce que celui qui dort ne voit pas, n'entend pas ; et vous avez besoin de beaucoup voir, de beaucoup entendre, car vous devez rendre compte des autres, et vous êtes entouré d'ennemis, c'est-à-dire du corps, du démon et des délices du monde. L'intérêt de votre salut m'engage à vous réveiller, afin que vous suiviez à la lumière la vie et les saints exemples des vrais pasteurs. Approchez-vous donc de cette douce mère, la charité, qui otera de votre cœur toute crainte servile, toute froideur, et lui donnera la force, la générosité, la liberté, car Dieu est charité ; et celui qui est dans la charité est en Dieu, et Dieu est en lui. Courage donc, mon Père : puisque nous voyons que la charité détruit la faiblesse et nous fortifie contre les nombreux ennemis qui nous assiègent, n'hésitons pas à entrer dans cette citadelle, en suivant la voie de la vérité et l'exemple des autres pasteurs. N'attendez pas le lendemain, mais je vous conjure, par l'amour

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