‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 51 sur 78 · XCVI (50). — AU PRÊTRE ANDRÉ DE VITRONI · texte numérisé non relu

XCVI (50). — AU PRÊTRE ANDRÉ DE VITRONI

— De la dignilé du prêtre, et comment il doit se dépouiller de l'amour-propre, qui nous prive de la vraie lumière.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

i. Mon très cher Frère et Père, par respect pour le doux Sacrement, dans le Christ Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus- Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir éclairé de la vraie et parfaite lumière, afin que vous connaissiez la dignité à laquelle Dieu vous a élevé : parce que sans la lumière vous ne pourrez la connaître ; ne la connaissant pas, vous ne rendrez pas honneur et gloire à la souveraine Bontécpii vous l'a donnée, et vous n'alimenterez pas la source de la piété par la reconnaissance, mais vous la dessécherez dans votre âme par beaucoup d'ignorance et d'ingratitude : car la chose qui ne se voit

pas, nous ne la connaissons pas ; ne la connaissant pas, nous ne l'aimons pas; ne l'aimant pas, nous ne pouvons être heureux et reconnaissants envers notre Créateur. Nous avons donc besoin de la lumière. 0 très cher Frère ! elle est si nécessaire, que, si Tâme comprenait combien elle en a besoin, elle aimerait mieux mourir que d'aimer et chercher quelque chose qui pourrait lui ravir cette douce et bonne lumière.

2. Vous me demanderez peut-être ce qui pourrait la ravir, afiade l'éviter ; je vous répondrai, selon ma faible intelligence, que c'est le seul nuage de l'amourpropre sensuel qui nous ôte cette lumière. Cet amour est un arbre de mort dont la racine est dans l'orgueil. De l'orgueil naît l'amour-propre. et de l'amour-propre l'orgueil. Car aussitôt que l'homme s'aime de cet amour, il se confie en lui-même, et ses fruits engendrent tous la mort, en privant l'âme de la vie de la grâce qu'elle possède. Il se nourrit de ce qui plaît à sa volonté, c'est-à-dire qu'il tombe volontairement dans le péché mortel que produit l'amour-propre. Oh ! quel péril ! Savez-vous combien il est grand ? Il prive l'homme de cette connaissance de lui-même qui lui donnerait la vertu de l'humilité, et c'est dans cette humilité que germe l'amour de l'âme qui est conforme à la charité ; il ôte aussi cette connaissance de Dieu qui développe le doux feu de la divine charité, parce qu'il lui ôte la lumière de son principe, qui lui donne la connaissance. L"àme ainsi se trouve dépouillée de la charité, car elle tombe dans l'aveuglement et devient alors semblable à l'animal; tandis qu'avec la connaissance qu'elle pourrait acquérir par la lumière

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de la raison, riiomme devient un ange terrestre en cette vie.

3. Ce sont surtout les ministres que la souveraine Bonté a choisis pour ses christs qui devraient être des anges, et non des hommes; et ils le sont véritablement, s'ils ne se privent pas de la lumière : ils ont réellement les fonctions des anges. Les anges servent chaque homme selon la manière que Dieu leur a prescrite ; ce sont des gardiens que nous a donnés sa bonté. Il en est de même des prêtres placés dans le corps mystique de la sainte Église pour nous distribuer le sang et le corps de Jésus crucifié, Dieu et homme tout ensemble par l'union de la nature divine à la nature humaine. L'âme est unie au corps, et le corps et l'âme sont unis à la nature divine du Père éternel, qui donne l'être. C'est ce trésor qui est distribué par ceux qui ont la vraie lumière avec le doux feu de la charité, avec la faim de l'honneur de Dieu, et du salut des âmes que Dieu leur a confiées pour que le loup infernal ne les dévore pas. Ceux-là goûtent les fruits des vertus qui donnent la vie de la grâce, et qui sont produits par l'arbre du vrai et parfait amour. Ils font le contraire, ceux qui plantent l'arbre de l'amour-propre dans leurs âmes. Toute leur vie est corrompue, parce que la racine principale des affections de leur âme est corrompue. S'ils sont séculiers, ils se rendent coupables dans leur état, en commettant de nombreuses injustices et en ne vivant pas comme des hommes, mais comme des animaux sans raison qui se roulent dans la boue. Oui, ceux-là ne sont pas dignes d'être appelés des hommes, puisqu'ils ont perdu la dignité que donne la lumière de la raison

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et qu'ils ressemblent aux animaux, en se plongeant dans la fange de l'impureté et en s'abandonnant à toutes sortes de vices, selon l'impulsion de leurs appétits grossiers.

4. S'ils sont religieux ou clercs, la vie qu'ils suivent n'est pas celle des anges ou des hommes , mais celle des bêtes, et ils s'aviliront souvent plus que ne le feraient des séculiers. Oh ! quel ruine et quel châtiment ils méritent ! La langue est incapable de le dire, mais la pauvre ame l'éprouvera bien quand viendra le moment. Ils ont pris l'office des démons, qui font tous leurs efforts pour priver les âmes de Dieu et les conduire à ce repos dont ils jouissent euxmêmes. Ainsi font ceux qui n'ont pas une bonne et sainte vie, parce qu'ils ont perdu la lumière et s'abandonnent à de grands vices, comme vous pouvez le voir, vous et ceux qui les connaissent. Ils sont bien cruels pour eux-mêmes, puisqu'ils se rendent les compagnons des démons, avec lesquels ils habitent avant le temps. Us ont la même cruauté envers les créatures, parce qu'ils sont privés de la charité du prochain ; au lieu de garder les âmes, ils les dévorent et les livrent eux-mêmes au loup infernal. 0 homme misérable ! Quand le souverain Juge t'en demandera compte, tu ne pourras le satisfaire, et alors tu tomberas dans la mort éternelle. Mais tu ne vois pas maintenant ton malheur, parce que tu es privé de la lumière, et tu méconnais la dignité à laquelle Dieu t'a élevé dans sa bonté.

5. Hélas ! mon cher Frère, il a été choisi comme un ange, pour qu'il soit ainsi digne d'administrer le corps de l'humble Agneau sans tache, et c'est vrai-

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ment un démon incarne; il ne mène pas la vie d'un religieux et ne suit jamais les lois de la raison ; il ne vit pas comme un clerc, qui doit vivre humblement avec son bréviaire pour épouse, remplissant son devoir envers les pauvres, donnant ses prières à toutes les créatures raisonnables, ses biens à ceux qui sont dans le besoin, ou les consacrant au service de l'Eglise ; lui, au contraire, veut vivre comme un grand seigneur, dans les honneurs et les plaisirs, avec un grand luxe, des festins somptueux, et un orgueil que lui donne la haute idée qu'il a de lui-même. Il semble que rien ne puisse le satisfaire; quand il a un bénéfice, il en veut deux; quand il en a deux, il en cherche trois, et il ne s'arrête ainsi jamais. Au lieu de suivre les Offices, il fréquente les mauvaises compagnies et s'arme comme un soldat ; il porte l'épée au côté, comme s'il voulait se défendre contre Dieu, avec lequel il est en guerre. Mais qu'il sera dur à ce malheureux de résister, lorsqu'il sentira la verge de la justice divine! Il nourrit des enfants qui sont des démons incarnés comme lui. Tout cela vient de l'amour-propre, qui est un arbre de mort; ses fruits sont empoisonnés par le péché mortel, qui donne la mort à l'àme parce qu'il ôte la grâce en la privant de la lumière. Nous avons vu que c'est le nuage de l'amour-propre qui nous la dérobe; il faut le fuir, puisqu'il est si nuisible, et faire bonne garde pour l'empêcher d'entrer dans notre àme, et pour prendre le moyen de Ten chasser, s'il y est entré.

6. Le remède est de nous renfermer dans la cellule de la connaissance de nous-mêmes, en reconnaissant notre néant et la bonté de Dieu à notre "égard, puis^

qu'il nous a donné l'être et les grâces qui y sont ajoutées, et qu'il veut bien supporter nos défauts. Nous acquérons ainsi la haine et le dégoût de la sensualité; et par la haine nous mettrons en fuite l'amour-propre ; nous nous trouverons revêtus de la robe nuptiale de la divine charité, qui parera l'âme pour aller aux noces de la vie éternelle.

7. A la porte de la cellule il faut mettre pour garde le chien de la conscience, qui aboie aussitôt qu'il voit venir l'ennemi, c'est-à-dire les pensées qui troublent le cœur. Non-seulement il aboie contre l'ennemi, mais encore il aboiera quand viendront les amis, c'est-àdire les saintes pensées de quelques bonnes œuvres; il éveillera la raison avec la lumière de l'intelligence, pour qu'elle examine si ces pensées viennent de Dieu ou non. De cette manière, la cité de notre âme sera en sûreté et si bien fortifiée, que ni le démon ni les créatures ne pourront la surprendre. L'âme croît toujours de vertus en vertus, jusqu'à ce qu'elle arrive à la vie éternelle. Sa beauté se conserve et s'augmente avec la lumière de la raison, parce qu'elle est dégagée du nuage de l'amour-propre ; sans cela, elle eût perdu sa beauté. Ce sont ces pensées quj m'ont fait dire que je désirais vous voir éclairé de la vraie et parfaite lumière. Je veux que nous sortions du sommeil de la négligence, en nous exerçant à la vertu avec la lumière, pour vivre dans cette vie comme les anges de la terre, nous baignant dans le sang de Jésus crucifié et nous cachant dans ses très douces pluies. Je ne vous en dis pas davantage. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. J'ai reçu votre lettre, et j'ai compris ce que vous

dites. Vous savez bien que de moi-même je ne puis voir et dire que des choses qui montrent ma profonde misère, mon ignorance et mon peu d'intelligence; le reste vient de la souveraine, de l'éternelle Vérité; c'est à elle qu'il faut l'attribuer, non pas à moi. Je me recommande affectueusement à vos prières. Doux Jésus, Jésus amour.

XGVII (51). - AU PRIEUR DE GERVAIA, près Gênes (1). — La vue de la Croix nous donne l'amour de Dieu, la haine de nous-mèuies, et la force dans les tribulations.

AU NOM DE JESUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Mon très cher et bien-aimé Père par respect pour rinefTable Sacrement, et mon Fils par le saint désir, qui a enfanté votre âme dans la sainte prière comme une mère enfante son fils, moi, la misérable Catherine, la pauvre servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris, je vous encourage et je me recommande à vous dans son précieux sang, avec le désir de vous voir le cœur et l'affection consumés dans son ardent amour. Son amour a

(1) Le couvent de Cervaia, près de Gênes, était occupé par les Bénédictins noirs. Grégoire XI, en retournant à Rome s'y arrêta le l«' novembre 1376, et accorda une indulgence pionière à l'église pour le jour anniversaire de son passage. Sainte Catherine visita sans doute ce couvent pendant son séjour à Gènes.

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