‹ Lettres de Sainte Catherine de SienneChapitre 54 sur 78 · II. — SAINTE GATHKIUNE · texte numérisé non relu

II. — SAINTE GATHKIUNE

dans la sagesse da Fils, et alors l'amour qu'elle trouve dans la bonté du Saiat-Esprit chasse l'amour-propre et l'amour des choses créées, pour n'aimer que Dieu. 10. Ne craignez donc pas, mon très cher Père, mais souffrez avec joie pour vous conformer à la volonté de Dieu. Dans la maladie, dans la santé ou dans quelque position que ce soit, il ne vous demande autre chose maintenant que la patience et la force, avec une douce persévérance. Cette persévérance, vous l'aurez, si vous prenez dans votre cœur la résolution de ne vouloir que des fatigues et des peines pour obtenir la couronne qui se donne à la force et à la persévérance. Elle appartient à l'âme qui est éclairée et embrasée du feu de l'Esprit-Saint. Nous ne pouvons avancer autrement, et c'est le seul moyen d'acquérir ou de perdre, comme je vous l'ai expliqué. Aussi je vous ai dit que je désirais voir en vous la lumière et l'ardeur du Saint-Esprit ; je prie et je prierai l'éternelle et souveraine Vérité de vous en remplir si parfaitement, que vous connaissiez le trésor des tribulations et des tentations qu'il vous a confié par amour pour que vous soyez au nombre de ses élus, pour qu'il vous récompense de vos peines dans son éternelle vision. Je ne vous en dis pas davantage. S'il plaît à la bonté de Dieu que vous le serviez dans le couvent de la Gorgone, je suis persuadée que les choses se feront de la manière qui vous sera le plus profitable. Soyez donc content en tout lieu, et prenez garde de ne pas écouter votre corps avec trop de tendresse. Soyez content de la vie des autres frères et religieux, qui sont de la même nature que vous. Dieu veille sur vous comme sur eux.

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Demeuroz dans la sainte et douce dilection de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour.

(Ili (57). — A DOM PIERRE DE MILAN, de l'Ordre des Chartreux. — Il faut béuir Dieu dans les tentations, et déjouer les ruses du démon en détruisant en nous la volonté propre.

AU NOM DE JEóUS CRUCIFIE ET DE LA DOUCE MARIE

1. Très cher Fils dans le Christ, ledoux Jésus, moi, Catherine, la servante et l'esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux sang, avec le désir de vous voir louer et bénir Dieu en toute circonstance. Mais je ne sais comment nous pourrions rendre à Dieu cette action de grâce que nous lui devons, si nous n'avons pas la lumière qui fait discerner ce qui est digne de louange ou de blâme. Sans la lumière, l'homme est trompé par les ténèbres, et il prend le blanc pour le noir, et le noir pour le blanc. Cette lumière est donc bien nécessaire : elle nous fait asseoir sur le siège de notre conscience pour juger raisonnablement les choses et dissiper le nuage de Famour-propre, de cet amour sensuel que l'homme a pour lui-même. Cet amour est un poison qui infecte l'âme et corrompt le goût du saint désir, tellement que les choses amères lui paraissent douces, et les douces amères; il aveugle l'âme, en ne lui laissant plus connaître et discerner la vérité. Ceux qui ne la connaissent pas ne l'aiment pas, et ne peuvent,

par conséquent, rendre ij;]oire à Dieu et bénir son nom. Ils tombent dans Tennui, le dégoût, l'injustice à l'égard de Dieu et du prochain, en jugeant tout selon la faiblesse de leur esprit, et non selon la vérité. Ije serviteur du monde juge que ses honneurs et ses plaisirs sont très désirables, tandis qu'au contraire, lorsque l'homme s'y attache avec un amour déréglé, ils deviennent les instruuients de sa ruine, en le privant de Dieu par la grâce.

2. Les tribulations et les persécutions du monde paraissent amères, et elles sont d'une grande douceur; car, si on le veut, elles servent à mériter en nous ramenant à Dieu, en nous faisant connaître notre néant, la fragilité et la vanité du monde. Mais les hommes sont si aveugles, qu'ils fuient la vertu pour fuir la fatigue, et au lieu de trouver le bonheur, ils le perdent ; ils éprouvent des peines de toute sorte; ils deviennent insupportables à eux-mêmes et se rendent les martyrs du démon; ils n'atteignent pas ainsi leur but. Il en est de même des serviteurs de Dieu qui conservent encore les complaisances de l'amour-propre. C'est un nuage qui ne prive pas entièrement de la lumière ; il laisse quelque clarté, mais il cache le disque du soleil. Il est pénible à ceux-là de se délivrer de leurs convoitises spirituelles ou temporelles, surtout quand la sensualité se cache sous le manteau de l'esprit.

3. Le démon nous trompe ainsi de trois manières. D'abord dans le temps de la tentation, lorsque l'âme est privée de toute consolation : l'ennemi se cache alors sous l'apparence de la tendresse pour nousmêmes ; il nous donne une crainte d'avoir péché dans

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la tentation, par la crainte qu'on a du péché , et cela pour inspirer le dégoût des voies spirituelles. Il dit : Tu n'étais pas ainsi tourmenté avant d'eaibrasser la vie religieuse : tu as changé d'état pour devenir meilleur, et tu es devenu plus mauvais. Ces pieux exercices, que tu devais faire dans la paix et le calme d'un cœur libre de toute pensée étrangère, tu les fais dans le trouble et l'agitation ; il vaudrait mieux les abandonner. Il agit ainsi pour éloigner de la prière, qui est la mère des vertus de l'âme éclairée. Cette tentation est précieuse pour celui qui, bien loin de négliger alors la gloire de Dieu, agit au contraire avec plus de courage ; il se trouve indigne de la paix, du repos et des consolations que reçoivent les autres serviteurs de Dieu ; il croit mériter de soulfrir, et il se réjouit au milieu des peines; il bénit Dieu en toute circonstance. Mais pour celui qui s'aime, cette tentation, qui est bonne en elle-même, devient dangereuse par le défaut de lumière et de dispositions. Il tombe dans la tiédeur, et, parce (juil est privé de la consolation qu'il désire, il lui semble qu'il est privée de Dieu. La tiédeur et la négligence entravent les pieds de son affection et les élans de sa prière. Quand vient l'ennemi, ses mains affaiblies ne s'élèvent pas avec humilité vers le ciel pour demander le secours de Dieu, qui ne refuse jamais celui (lui l'invoque, et il cesse d'obéir à l'éternelle Volonté, qui donne et permet tout pour notre sanctification.

4. L'ennemi entre alors; il occupe les faubourgs de la cité de l'âme, et s'empare bien-tôt de toute la ville et du château fort de la volonté. Il arrive à Tâme comme au peuple de Dieu, qui triomphait quand

Moïse priait, et qui perdait la victoire quand ses mains suppliantes s'abaissaient. Quel est le peuple de Dieu qui occupe la cité de votre âme ? ce sont les vraies et solides vertus. Ces vertus triomphent des vices lorsque la raison, qui est notre Moïse, se tient sur la montagne de la charité divine et de la connaissance de soi-même pour lever au ciel les bras de la prière. Que doit faire celui qu'affaiblit l'amourpropre pour remédier à sa faiblesse ? il doit, comme Moïse , soutenir ses bras par deux soutiens, par la haine de soi-même et la sainte crainte de Dieu d'un côté, et de l'autre par l'amour et l'humilité, sa nourrice. Appuyée sur ces deux forces, l'âme lèvera les yeux au ciel à la lumière de la très sainte Foi ; et alors le peuple de Dieu, le zèle de la vertu, terrassera l'amour-propre, l'ennemi principal, et tous les autres qui viennent à sa suite. Toute imperfection sera déracinée de l'âme, et le démon ne pourra atteindre le but qu'il s'était proposé par toutes ses insinuations perfides.

5. Un autre artifice s'attaque à la chanté du prochain. Le démon veut ôter à l'âme l'amour du prochain pour l'empêcher de le servir et de l'assister comme toute créature raisonnable est obligée de le faire. Afin de lui inspirer du dégoût là où elle devrait se plaire, il cache la tentation sous l'apparence de la douceur; il offre au désir de l'âme la consolation, le repos spirituel et les devoirs de ses prières, et il lui fait entrevoir des jouissances qui font oublier le corps. Cette tentation est si bien déguisée, si séduisante, que les ignorants, qui ont peu de lumières, s'y laissent prendre ; elle est encore bien plus dangereuse

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lorsque, ne se connaissant point eux-mêmes , ils ne veulent pas croire ceux qui sont plus instruits, et rechercher leurs lumières. Quand ils voient la vérité avec évidence , ils ne s'appliquent pas à la suivre dans leur conduite ; mais, aveuglés par l'amour d'euxmêmes, ils s'endorment dans la tiédeur, parce qu'il h^ur paraît impossible d'arriver jamais. Ceux-là ne bénissent pas Dieu parfaitement, mais imparfaitement; ils donnent peu, et ils reçoivent peu. Pourquoi en est-il ainsi ? parce que leurs désirs ne sont pas encore bien purs, et qu'ils regardent les rayons de la consolation, au lieu de contempler le disque du soleil, c'est-à-dire l'éternelle volonté de Dieu, son éternelle Vérité, sonVerbe, son éternelle doctrine, ce Soleil de justice, qui éclaire toutes lésâmes qui veulent être éclairées.

6. C'est ainsi que nous voyons la lumière dans la lumière ; sa chaleur détruit toute négligence et toute tiédeur du coeur, qui, par le libre arbitre, ouvre la fenêtre de sa volonté, afin que le soleil puisse entrer avec la justice dans la maison de l'àrae, qui rend gloire à Dieu, et louange au Verbe, la Parole du Père. L'âme lui rend gloire lorsqu'elle suit sa doctrine, lorsqu'elle se hait, se méprise, et qu'elle rougit de sa passion sensitive, spirituelle et temporelle; toutes les fois qu'elle recule devant ses devoirs à l'égard du prochain, auquel elle doit montrer son affection, sa bienveillance, en le secourant charitablement dans ses besoins, on supportant ses défauts non seulement en paroles, mais en actions, se renonçant elle-même, non pas dans ce qu'elle doit faire, mais dans ce qui lui plaît, et allant au-devant de la

peine pour honorer Dieu dans le salut du prochain. Ainsi fait celui qui a fixé l'œil de son intelligence sur ce doux et glorieux Soleil, car il a vu à sa lumière qu'il n'y a pas d'autre moyen de montrer l'amour que nous devons avoir pour Dieu. Il sait aussi que, quand on est privé de l'amour du prochain, on est privé de l'amour de Dieu.

7. Celui qui s'aime, au contraire, et qui se laisse prendre à cette tentation , se dit à lui-même : Je ne veux pas être privé de la charité, et je ne veux pas m'en priver; j'aimerais mieux mourir, mais je ne i*etire aucun bien de cela : mon esprit est tout dissipé, et je ne rencontre que ténèbres, scandales et confusion; quand il faut exercer la charité, l'ennui et le dégoût m'accablent. Il me semble que , pour mon bien et pour celui du prochain, il vaudrait mieux rester dans ma paix. Celui-là montre bien qu'il est aveugle, et qu'il ne voit que le crépuscule. Comment puis-je dire que j'aime mon prochain, si, quand je le vois dans le besoin, je m'éloigne de lui; si, pour ma propre consolation, je fais semblant de ne pas le voir? Suis-je dans la vérité? Et n'est-ce pas un mensonge, si l'assistance du prochain, quels que soient le moyen, le lieu, la circonstance, m'est une chose pénible qui me trouble l'esprit ? Il n'est pas vrai que la créature, le démon, un exercice, ou la privation de la consolation, quelle qu'en soit la cause, qu'elle vienne de l'assistance du prochain, ou que Dieu la retire pour entretenir dans l'humilité, puissent affliger l'âme et lui donner l'amertume du péché? Elle ne doit s'affliger que du péché, et si elle pèche, ce n'est pas la faute des autres, c'est la sienne.

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8. Son mal est la volonté propre, qui commet l'offense. L'homme la porte toujours avec lui, s'il veut fuir les circonstances où les créatures qui le réclament Ce lui serait une chose utile et douce d'abandonner la volonté propre; mais en la fuyant elle le suit, il en est revêtu, il se retrouve toujours lui-même ; et quand vient le moment de l'épreuve, c'est-à-dire quand il faut résister à sa volonté, il en sent tellement la morsure, qu'il ne peut éviter le venin de l'impatience. Il faut donc fuir son propre sens et sa volonté mauvaise. Mais que doit-il faire? Que ferat-il? s'il veut voir la lumière, il montera sur le tribunal de sa conscience, et il jugera avec sa raison ; il ne laissera point passer les sentiments qu'il éprouve sans les corriger, et il se condamnera lui-même. Kt quelle sera la sentence? il condamnera non pas à l'amende, mais à la mort; et en faisant mourir sa volonté, il foulera aux pieds de l'affection cette illusion qui l'enveloppait, et il se revêtira des peines, des opprobres, des mépris et de la douce volonté de Dieu. En agissant ainsi, il honnorera Dieu et bénira son nom.

9. Le troisième et dernier artifice du démon est dirigé contre l'obéissance. Le démon se sert de la passion de l'homme pour l'égarer par de vaines apparences, et surtout par de faux jugements. Il trouve qu'il est éclairé, et (jue son supérieur ne l'est pas ; car. s'il ne se jugeait point ainsi, il ne nierait pas les lumières de son supérieur. Celui qui s'aime voudra donc juger l'intention de son supérieur en dehors de la volonté de Dieu, et il aura toujours avec lui la sœur de l'amour-propre, qui est la désobéissance.

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